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IA-Emploi : Le déni stratégique en attendant Godot


Rédigé par La rédaction le Mercredi 21 Janvier 2026



Quand les cabinets mondiaux éternuent à cause de l'IA, le reste du monde frissonne

IA-Emploi : Le déni stratégique en attendant Godot
Depuis plusieurs mois, les signaux se multiplient. Trop, sans doute, pour continuer à parler d’accident conjoncturel. Des communiqués feutrés des cabinets de conseil aux dépêches d’agences internationales, une même musique revient : l’emploi qualifié, longtemps présenté comme protégé, entre dans une zone de turbulences. Partout. Y compris au Maroc. La question n’est plus de savoir si le choc aura lieu, mais comment il sera encaissé. Et surtout par qui.

Il faut lire attentivement la succession de communiqués publiés par les grands noms du conseil – Deloitte, EY, KPMG, PwC, mais aussi Accenture ou Capgemini. Rien de spectaculaire dans la forme. Pas de mots alarmistes. Juste des ajustements, des « recalibrages », des « réorientations stratégiques ». Le lexique est maîtrisé, presque anesthésiant.

Pourtant, derrière ces euphémismes, les chiffres parlent. Le 20 janvier, une dépêche AFP reprise par Le Monde révélait que Capgemini envisage jusqu’à 2 400 suppressions de postes en France. Quelques mois plus tôt, Accenture annonçait la suppression de 12 000 emplois, principalement aux États-Unis. Et ces annonces ne sont ni isolées ni improvisées. Elles s’inscrivent dans un mouvement plus large, plus profond, qui touche le cœur même du modèle du conseil.

Le secteur s’est construit sur une équation simple : croissance des clients, inflation des projets, multiplication des consultants. Or cette équation se fissure. Les entreprises commandent moins, négocient plus durement, automatisent davantage. Et l’intelligence artificielle, longtemps présentée comme un simple outil d’optimisation, devient un facteur de rupture.

Officiellement, les groupes concernés invoquent une transformation technologique inévitable. Capgemini explique devoir adapter ses compétences pour saisir les opportunités liées à l’IA, au cloud et à la data. Le discours est cohérent. Presque convaincant. Une partie des salariés concernés se verra proposer des reconversions internes vers des métiers jugés « porteurs ».

Mais une question persiste, un peu inconfortable : combien pourront réellement suivre ? Et à quel rythme ?

Le rachat de la société indienne WNS pour 3,3 milliards de dollars illustre cette nouvelle orientation stratégique. L’objectif est clair : se positionner sur des usages plus avancés de l’IA agentique et de l’automatisation des processus métiers. Moins de main-d’œuvre généraliste, plus de solutions industrialisées. Moins de juniors facturés à la journée, plus d’algorithmes capables de produire, d’analyser, de décider.

Dans les couloirs du secteur, certains le reconnaissent à demi-mot : l’IA ne détruit pas seulement des tâches, elle remet en cause une organisation entière du travail intellectuel. Ce qui était valorisé hier – la disponibilité, le volume, la répétition – devient aujourd’hui un coût.

C’est ici que le discours dominant montre ses limites. Présenter ces suppressions de postes comme une simple transition, presque indolore, relève d’une forme de déni stratégique. Tout le monde ne se reconvertit pas en expert IA du jour au lendemain. Tout le monde n’a pas accès aux mêmes formations, ni aux mêmes opportunités internes.

Au Maroc, cette question prend une résonance particulière. Depuis une quinzaine d’années, le pays a investi massivement dans la formation de profils « bien formés » : ingénieurs, consultants, analystes, experts IT. Ce capital humain constitue un atout stratégique majeur. Mais il repose sur un modèle mondialisé, fortement dépendant des grandes entreprises étrangères et de leurs cycles économiques.

Si ces groupes réduisent la voilure, externalisent autrement ou automatisent davantage, l’impact sera mécanique. Pas immédiat, peut-être. Mais progressif. Silencieux. Et potentiellement brutal pour une classe moyenne qualifiée qui se pensait à l’abri.

Les décideurs publics, eux, semblent hésiter. Tétanisés, diront certains. On préfère attendre, temporiser, gagner « encore une minute », comme dans une mauvaise pièce de théâtre où Godot ne viendra jamais. Or l’histoire économique récente montre que ce type d’attentisme se paie cher.

Pour autant, réduire cette transformation à une simple hécatombe serait une erreur. Le secteur du conseil n’est pas condamné. Il change. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le besoin d’expertise, mais une certaine façon de la produire et de la vendre.

L’IA ouvre aussi des perspectives réelles. De nouveaux métiers émergent, à l’intersection de la technologie, de l’éthique, de la stratégie et de la régulation. Les entreprises cherchent des profils capables de comprendre les algorithmes sans perdre de vue les enjeux humains, juridiques et culturels. Sur ce terrain, le Maroc dispose de cartes sérieuses si et seulement s'il n'attend pas Godot et à condition de ne pas subir la transition et à condition de l’anticiper.

Certains acteurs locaux commencent d’ailleurs à s’organiser : programmes de montée en compétences, partenariats avec des universités, investissements dans des startups spécialisées. Rien de spectaculaire, là encore. Mais des signaux faibles existent. Ils mériteraient d’être consolidés, coordonnés, amplifiés.

Le rôle crucial des politiques publiques

C’est sans doute ici que le débat devient le plus sensible. Le marché ne peut pas tout absorber seul. La formation continue, la reconversion, l’accompagnement des transitions professionnelles ne relèvent pas uniquement de la bonne volonté des entreprises.

Dans un Maroc attaché à son modèle constitutionnel, à la cohésion sociale et à l’égalité des chances, laisser une génération de diplômés se sentir déclassée serait un contresens stratégique. L’enjeu dépasse l’emploi. Il touche à la confiance, à la stabilité, au contrat social implicite.

Il ne s’agit pas de freiner l’innovation ni de diaboliser l’IA. Il s’agit de poser les bonnes questions, au bon moment, ici et maintenant : 

Comment adapter les formations dès aujourd’hui ?
Comment sécuriser les parcours professionnels sans figer l’économie ?
Comment encourager l’entrepreneuriat technologique sans créer de nouvelles fractures ?

Attendre Godot ou écrire la suite

Le déni stratégique est toujours tentant. Il rassure à court terme. Il évite les décisions difficiles. Mais il ne protège de rien. Les annonces de Capgemini, d’Accenture et des autres ne sont pas des anomalies. Ce sont des avant-goûts.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de savoir si cette vague atteindra ses rives. Elle y est déjà. L’enjeu est de décider si elle sera subie ou transformée en levier. L’histoire économique est pleine de rendez-vous manqués. Elle est aussi faite de bifurcations réussies.

Attendre Godot est une option. Mais écrire le scénario en est une autre. Plus exigeante. Plus risquée. Et probablement plus fidèle à l’esprit d’initiative que revendique une nouvelle génération marocaine en quête de sens, de stabilité et de perspectives.




Mercredi 21 Janvier 2026