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IA au Maroc : des acquis à consolider, des bénéfices à concrétiser


Le nouveau décret précise la responsabilité gouvernementale en matière d’IA.

L’enjeu est désormais de transformer les stratégies et les programmes engagés en résultats utiles dans les douze régions et pour les Marocains du monde.

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

Le décret n° 2.26.831 du 26 octobre 2026 ouvre une nouvelle étape dans la conduite de la politique marocaine d’intelligence artificielle.

Son apport principal est explicite : il confie au ministre la préparation de la politique gouvernementale en matière d’IA et la responsabilité de veiller à son exécution, en coordination avec les départements et organismes concernés. Cette compétence complète les responsabilités déjà exercées dans la transition numérique et la réforme de l’administration.



Pour apprécier cette évolution, il est utile de dresser un bilan des actions engagées par le gouvernement sortant.

La lecture croisée des textes et des éléments présentés dans Challenge du 11 juillet 2025 et dans le supplément TelQuel Impact d’octobre 2026 permet de reconnaître les avancées, de distinguer les réalisations des annonces et d’identifier les chantiers à poursuivre.

Le second document étant présenté comme un contenu partenaire, les résultats qu’il rapporte doivent être considérés comme un bilan déclaré, à compléter par une évaluation publique.

Le gouvernement sortant a donné une visibilité à la transformation numérique et à l’IA.

Le lancement de Digital Morocco 2030, l’organisation des Assises nationales de l’IA en juillet 2025 et la présentation de la feuille de route AI Made in Morocco en janvier 2026 ont contribué à structurer les orientations et à mobiliser des partenaires.

Un travail de stratégie, de concertation et de coopération a donc été accompli. Des initiatives ont également franchi le stade de l’annonce.

La constitution de premiers instituts Jazari a posé des bases institutionnelles pour rapprocher la recherche des besoins économiques et sociaux.

Des solutions logicielles et des modèles adaptés aux usages linguistiques marocains ont été présentés. Des programmes de formation ont accueilli leurs premiers bénéficiaires.

La refonte du portail Idarati, en septembre 2026, constitue une évolution concrète de l’accès à l’information et aux services administratifs.

Ces acquis doivent être reconnus.

Leur portée doit aussi être appréciée avec précision. La création d’une structure établit une capacité d’organisation ; son utilité se mesure ensuite aux projets qu’elle réalise.

La présentation d’un logiciel montre un premier résultat ; sa valeur dépend de sa fiabilité, de son utilisation et du service qu’il rend.

Une formation produit pleinement ses effets lorsqu’elle permet d’exercer une activité, d’améliorer une pratique professionnelle ou d’accéder à un emploi durable.

Plusieurs projets structurants restaient, dans les documents examinés, en préparation ou en déploiement.

Les centres de données annoncés à Rabat et à Dakhla doivent être appréciés selon leurs étapes effectives : études, financement, construction, mise en service et capacités réellement accessibles.

Idarati X.0, le portefeuille numérique national, les échanges de documents entre administrations ou la mutualisation des composants logiciels appellent la même distinction entre engagement et fonctionnement généralisé.

Le cadre législatif annoncé constitue un autre chantier à clarifier. L’article de juillet 2025 évoquait un projet de loi sur l’IA ; le dossier d’octobre 2026 présente encore Digital X.0 comme un projet.

Sans confondre les deux textes, il serait utile de rendre public leur état d’avancement, leur articulation et leur calendrier. Les administrations et les entreprises ont besoin de règles compréhensibles pour investir, développer et utiliser ces systèmes avec confiance.

La nouvelle responsabilité ministérielle doit ainsi permettre de relier davantage la stratégie à son exécution.

Le décret désigne un responsable gouvernemental de la politique d’IA. Il reste à traduire cette responsabilité dans une organisation du travail : des priorités, des budgets, des équipes, des échéances et des résultats vérifiables.

Je recommande, à cette fin, un bilan public de transition présentant chaque programme selon son état réel.

Qu’a-t-on annoncé ? Qu’a-t-on financé et payé ? Quels équipements fonctionnent ? Quels services sont utilisés ? Combien de personnes en bénéficient et dans quels territoires ? Quelles difficultés empêchent encore l’aboutissement ?

Un tel bilan permettrait au nouveau ministre de poursuivre les actions utiles, de réorienter celles qui le nécessitent et de concentrer les moyens sur les besoins prioritaires. Il convient également de réexaminer la stratégie à partir des conditions de sa mise en œuvre.

Les ambitions nationales doivent pouvoir être traduites en programmes accessibles aux administrations locales, aux établissements de formation, aux entreprises et aux citoyens. Chaque projet devrait préciser le problème à résoudre, les personnes concernées, les moyens nécessaires et le bénéfice attendu.

Il devrait aussi prévoir son fonctionnement après l’expérimentation : accompagnement, maintenance, financement et amélioration continue. La dimension territoriale est déterminante.

Le déploiement dans les douze régions ne peut se limiter à l’implantation de structures ou à l’organisation d’événements. Il doit rendre disponibles des compétences, des services et un accompagnement de proximité.

Les besoins d’une commune rurale, d’un artisan, d’une coopérative, d’une petite entreprise ou d’un établissement scolaire appellent des réponses adaptées.

Les savoirs de métier doivent participer à leur conception, car ceux qui travaillent sur le terrain connaissent les difficultés que les logiciels devront aider à résoudre.

Cette démarche doit aussi inclure les Marocains du monde.

Ils sont à la fois des usagers des services publics marocains et des partenaires possibles de la transformation. Pour eux, les résultats attendus sont concrets :

Accomplir davantage de démarches à distance, suivre un dossier, obtenir une information fiable et éviter des déplacements inutiles.

Leurs compétences scientifiques, techniques et entrepreneuriales peuvent également être mobilisées dans des projets identifiés, avec des modalités de participation claires.

L’accessibilité doit être pensée dès le départ. Une personne qui maîtrise peu l’écrit doit pouvoir être accompagnée. Les langues utilisées, les interfaces vocales, la simplicité des parcours et la présence humaine conditionnent l’utilité des services.

Une technologie disponible ne devient un progrès social que lorsque les personnes auxquelles elle s’adresse peuvent réellement s’en servir.

La formation mérite la même attention. Les objectifs nationaux doivent être suivis par des résultats : compétences acquises, insertion professionnelle, progression dans l’emploi et capacité des organisations à utiliser les solutions proposées.

Les décideurs doivent apprendre à choisir et à évaluer ; les agents et les professionnels, à utiliser et à vérifier ; les citoyens, à comprendre les services et à exercer leurs droits. Enfin, la valeur créée doit devenir le principal critère d’évaluation.

Pour une famille, elle peut prendre la forme d’une démarche plus courte. Pour un artisan, d’un meilleur accès aux clients. Pour une entreprise, d’une amélioration de la qualité ou d’une réduction des coûts.

Pour un agent public, d’un temps libéré pour accompagner les usagers. Ces bénéfices doivent être observés, mesurés et rendus publics, en tenant compte des coûts engagés.

C’est dans cette perspective que je défends une IA sociale et frugale :

Des logiciels adaptés aux réalités marocaines, des ressources proportionnées aux besoins et une responsabilité humaine clairement exercée. Le nouveau ministère dispose d’acquis sur lesquels s’appuyer et d’une mission désormais explicite.

La réussite se construira dans sa capacité à faire aboutir les programmes, à corriger leurs insuffisances et à créer des bénéfices tangibles pour les Marocaines et les Marocains, au pays comme à travers le monde.


Vendredi 30 Octobre 2026

La Rédaction