IA au Maroc : une SWOT pour éclairer les choix


Compléter le bilan par une analyse des forces, des fragilités et des priorités d’action.

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

Cette contribution complète mes tribunes précédentes consacrées à la politique marocaine du numérique et de l’intelligence artificielle.

Dans « Maroc : de l’ambition IA aux résultats », publié le 20 octobre 2026 dans L’ODJ, je proposais de partir d’un bilan public des actions engagées. Le 21 octobre, « Maroc : faire coopérer l’État grâce à l’IA » présentait une organisation possible de la coopération entre administrations. Le 22 octobre, « Mesurer la contribution de l’IA aux engagements du gouvernement marocain » précisait les résultats à observer.



Deux publications plus récentes ont prolongé cette réflexion :

« Maroc IA : consolider les acquis et organiser les résultats dans les douze régions », le 28 octobre 2026, puis « IA au Maroc : des acquis à consolider, des bénéfices à concrétiser », le 30 octobre, également dans L’ODJ.

Elles examinaient notamment les programmes présentés dans TelQuel Impact et les conditions de leur mise en œuvre. Je souhaite aujourd’hui franchir une étape supplémentaire : organiser ces constats pour éclairer les choix.

La méthode SWOT, ou FFOM en français, distingue les forces, les faiblesses, les opportunités et les menaces. Son intérêt réside dans les décisions que leur confrontation permet de préparer.

L’exercice prend appui sur l’article de Hassan Manyani publié dans Challenge le 11 juillet 2025 et sur le dossier TelQuel Impact rattaché au numéro du 16 au 22 octobre 2026. Le premier présente les grandes orientations exposées par Amal El Fallah Seghrouchni ; le second détaille plusieurs dispositifs.

Ces contenus éclairent les engagements et les actions rapportées, avec une limite : ils ne suffisent pas à établir un bilan indépendant et exhaustif de leurs effets.

La première exigence méthodologique consiste à distinguer une faiblesse constatée d’une information manquante.

L’absence de données sur le fonctionnement d’un programme appelle une vérification. Elle ne permet pas de conclure automatiquement à son échec. De même, une menace représente un risque à anticiper, et non un dommage déjà survenu.

Les forces décrites sont significatives : une orientation nationale, des établissements de formation, des compétences scientifiques, des partenariats, de premiers outils linguistiques et des structures destinées à rapprocher recherche et usages.

La question stratégique devient alors : comment combiner ces capacités avec les besoins auxquels elles pourraient répondre ? Un premier croisement relie les compétences disponibles à la demande des administrations et des entreprises.

Les instituts et laboratoires pourraient travailler sur des problèmes précisément formulés par les utilisateurs : traitement de dossiers, contrôle de qualité, maintenance, accès à l’information ou accompagnement professionnel.

Chaque projet devrait disposer, dès le départ, d’un organisme utilisateur capable d’expérimenter, d’évaluer et, si les résultats le justifient, d’assurer son exploitation. Cette démarche trouve un appui dans mon ouvrage « Industrialiser l’IA au Maroc — Méthodes et outils pour les grandes entreprises et les administrations », première édition d’octobre 2026.

J’y développe le passage entre expérimentation et exploitation durable : problème à résoudre, données, responsabilités, essais, autorisation de mise en production et conditions de généralisation.

Les outils proposés constituent une méthode de travail à adapter ; ils ne représentent pas des résultats de terrain déjà démontrés.

Un deuxième croisement concerne les partenariats internationaux et la dépendance technologique. La coopération peut accélérer l’apprentissage et l’accès aux moyens techniques.

Pour renforcer durablement le pays, elle doit aussi développer la capacité des équipes marocaines à comprendre, adapter, maintenir et remplacer les solutions utilisées. Je propose donc d’apprécier les partenariats à travers leurs effets sur les compétences nationales :

Quelles tâches les équipes peuvent-elles désormais accomplir ? Quelle documentation maîtrisent-elles ? Quels droits permettent de modifier les logiciels ? Comment le service serait-il maintenu si un fournisseur se retirait ? Ces questions donnent un contenu opérationnel à la souveraineté.

Un troisième croisement relie les ambitions de formation aux difficultés de passage à l’échelle.

Une formation produit davantage de valeur lorsqu’elle rencontre un environnement professionnel prêt à mobiliser les compétences acquises. Il faut donc préparer simultanément les personnes et les organisations qui les accueilleront.

Le tome II de « Wald Maâlam du numérique — L’intelligence artificielle frugale : chaleur des hammams, territoires et souveraineté » apporte ici un éclairage complémentaire. J’y explore le compagnonnage numérique : apprendre en situation, sous supervision, avec des responsabilités progressives et une attention aux conséquences des erreurs.

Cette proposition permet d’envisager les infrastructures et les projets territoriaux comme des lieux de transmission des savoir-faire. Il serait ainsi utile de relier les programmes de formation à des missions réelles dans les entreprises, les collectivités et les services publics.

L’évaluation porterait sur la capacité à accomplir un travail fiable, à expliquer ses limites et à corriger ses erreurs, au-delà du nombre de certificats délivrés.

Un quatrième croisement concerne les infrastructures et les contraintes matérielles.

Les capacités de calcul peuvent soutenir la recherche et la production de services. Leur développement engage aussi des dépenses durables, de l’énergie, du refroidissement et des compétences de maintenance. La décision doit relier ces moyens à une demande identifiable et à des conditions d’exploitation soutenables.

Dans le tome II de Wald Maâlam, j’explore notamment la valorisation territoriale de la chaleur des serveurs. Il s’agit d’une piste à soumettre à des études techniques et économiques : proximité des utilisateurs, besoins de chaleur, équipements nécessaires et coûts de raccordement.

La frugalité devient ainsi une discipline de conception, attentive à l’ensemble des ressources mobilisées et des services rendus.

Enfin, le croisement entre les outils linguistiques et le risque d’exclusion appelle une priorité sociale.

Les services devraient être éprouvés avec les personnes auxquelles ils s’adressent : artisans, habitants des zones rurales, personnes non scolarisées, seniors, personnes en situation de handicap et Marocains du monde.

Leurs difficultés doivent participer à la définition des solutions et aux décisions de déploiement.

L’intérêt de cette SWOT est de préparer des arbitrages explicites.

Quelles capacités renforcer en premier ? Quels projets expérimenter ? Quels déploiements différer faute de conditions suffisantes ? Quelles dépendances réduire ? Chaque décision devrait être motivée, attribuée à un responsable et assortie d’une échéance de réexamen.

Mes précédentes tribunes ont posé la nécessité du bilan, de la coopération et de la mesure des résultats. Cette analyse les complète en proposant une manière de choisir les actions à partir des capacités et des risques identifiés.

Je souhaite mettre cette démarche en discussion avec les équipes publiques, les chercheurs, les entreprises et les acteurs territoriaux, afin de contribuer à des décisions utiles aux Marocaines et aux Marocains.


Mardi 3 Novembre 2026

La Rédaction
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