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IA, déterminisme, existentialisme… et moi


Par Dr Az-Eddine Bennani.

À la fin de plusieurs de mes conférences sur l'intelligence artificielle, la même remarque revient :
« Vous êtes philosophe. »
Cette réflexion me fait toujours sourire.

Je n'ai pratiquement jamais étudié la philosophie, si ce n'est en classe terminale scientifique au lycée Moulay Youssef de Rabat, avec notre regretté professeur Noureddine Saïl, auquel j'ai récemment rendu hommage dans une tribune.

Je ne me suis jamais considéré comme philosophe.
Mon parcours est celui d'un informaticien de formation, devenu économiste, puis chercheur en management et en stratégie. Depuis plus d'un demi-siècle, j'observe les transformations du numérique, d'abord dans l'entreprise, puis dans l'enseignement supérieur et la recherche.



Pourtant, au fil des années, j'ai compris pourquoi cette remarque revenait si souvent.

L'intelligence artificielle m'a progressivement conduit vers des questions qui dépassent largement la technique.

Depuis mes premiers travaux en informatique, une conviction ne m'a jamais quitté : un système informatique exécute ce pour quoi il a été conçu. Derrière ce que l'on appelle aujourd'hui intelligence artificielle, il y a toujours des données, des modèles, des paramètres, des calculs et des objectifs.

La sophistication a changé. La nature du calcul, elle, demeure.
Mais plus les systèmes progressaient, plus une autre question s'imposait à moi :

Si les machines deviennent toujours plus capables de calculer, d'apprendre, de recommander et de générer, que devient la liberté humaine ?
Cette interrogation ne relève plus uniquement de l'informatique.

Elle m'a conduit à découvrir, presque malgré moi, une tension ancienne entre deux façons de regarder le monde.
Le déterminisme nous rappelle que tout phénomène est le produit de causes qui le précèdent.

L'existentialisme affirme, au contraire, que l'être humain ne peut jamais être entièrement réduit à ce qui le détermine. Il demeure responsable de ses choix.
Je ne prétends pas arbitrer ce débat philosophique.

En revanche, je constate que l'intelligence artificielle lui donne une actualité nouvelle.
L'IA est, par essence, déterminée. Même lorsqu'elle produit une réponse originale, elle agit à partir de modèles construits sur des données, selon des mécanismes mathématiques et statistiques.

L'être humain, lui, conserve une faculté que la machine ne possède pas : celle de donner un sens à ses choix et d'en assumer la responsabilité.
C'est pourquoi je pense que le véritable défi de l'intelligence artificielle n'est pas d'abord technologique.

Il est anthropologique.

Nous parlons beaucoup de puissance de calcul, de modèles, de données, de souveraineté numérique ou de gouvernance.

Toutes ces questions sont importantes.

Mais elles en cachent une autre, plus fondamentale : comment préserver la liberté du jugement humain dans un monde où les algorithmes proposent de plus en plus souvent avant même que nous ayons commencé à réfléchir ?
Je comprends désormais pourquoi certains entendent une dimension philosophique dans mes conférences.

Ce n'est pas parce que je cite les philosophes.
C'est parce que plus j'avance dans l'informatique, l'économie, le management, la stratégie et l'intelligence artificielle, plus je retrouve les questions qu'ils posaient depuis des siècles.

Au fond, l'intelligence artificielle ne m'a pas conduit vers la philosophie.
Elle m'a ramené vers l'être humain.
Et peut-être est-ce cela, finalement, la véritable vocation de toute réflexion sur la technologie.


Mardi 28 Juillet 2026