IA et santé : le Maroc doit former des médecins qui gardent le pouvoir de décider


À Oujda, les 16 et 17 octobre 2026, le séminaire de la deuxième édition du Diplôme universitaire « IA en Santé » pose une question essentielle : comment tirer parti de l’intelligence artificielle tout en renforçant le jugement médical, la confiance et l’équité d’accès aux soins ?

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France; Fondateur de l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle.



La qualité d’une politique d’intelligence artificielle en santé se mesurera à ce qu’elle permettra d’améliorer pour les patients et pour celles et ceux qui les soignent.

Elle se vérifiera dans la pertinence des décisions, dans les compétences des professionnels, dans les conditions de leur exercice et dans l’accès effectif aux soins.

Cette exigence devrait guider nos investissements, nos formations et nos choix d’organisation.

Les 16 et 17 octobre 2026 se tiendra, à la Faculté de Médecine, de Pharmacie et de Médecine Dentaire d’Oujda, le séminaire de la deuxième édition du Diplôme universitaire « IA en Santé ».

Je remercie sa directrice, la Professeure Intissar Haddiya, pour son invitation à y intervenir.

J’y aborderai l’acceptabilité de l’IA et participerai à la table ronde « Former les médecins avec l’IA : progrès pédagogique ou dépendance intellectuelle ? », à ses côtés ainsi qu’avec les Professeures Aawatif Hayar et Ihsane Hmamouchi et les Professeurs Khalid Serraj Andaloussi et Hassan Ghazal.

Nos regards complémentaires permettront d’éclairer les choix pédagogiques, scientifiques et organisationnels qu’appelle l’intégration de l’IA dans la formation médicale.

Cette interrogation engage la manière dont nous voulons former, soigner et décider. Elle concerne aussi la capacité du Maroc à construire une transformation de son système de santé dont il maîtrise les finalités et les conditions.

Comprendre les systèmes pour pouvoir les juger

Dans mes écrits et mes interventions, je défends une conception de l’IA comme informatique avancée. Cette précision aide à situer ses capacités et à examiner ses limites.

Le vocabulaire de l’intelligence ne doit pas nous dispenser d’étudier les données, les traitements et les conditions d’utilisation qui produisent un résultat.

Un système peut générer une réponse structurée, proposer des hypothèses et présenter une argumentation convaincante. La qualité de sa formulation ne prouve cependant pas la fiabilité de son contenu.

En santé, cette distinction doit devenir une compétence de base. L’Organisation mondiale de la santé l’a souligné dans ses recommandations de 2024 sur les grands modèles multimodaux : ces systèmes peuvent produire des informations fausses, incomplètes ou biaisées et favoriser un biais d’automatisation, lorsque leurs utilisateurs accordent une confiance excessive aux résultats proposés.

Former les futurs médecins suppose donc de leur apprendre à interroger une réponse :

Sur quelles informations repose-t-elle ? Que manque-t-il pour conclure ? Dans quel contexte le système a-t-il été évalué ? Comment vérifier les références et apprécier la pertinence de la proposition ?

Le médecin doit pouvoir examiner l’outil avec la même exigence critique qu’il mobilise devant toute information susceptible d’orienter son jugement.

L’acceptabilité se construit dans les conditions réelles d’exercice

L’acceptabilité de l’IA mérite d’être abordée au-delà de la communication sur les bénéfices attendus. Un professionnel peut comprendre l’intérêt d’un système et en discuter les conditions d’usage.

Ses questions sur la fiabilité, la charge de travail, la confidentialité ou les responsabilités doivent nourrir la conception du projet. Les traiter comme une simple résistance au changement ferait perdre une connaissance précieuse du terrain.

L’acceptabilité se construit lorsque les professionnels participent aux choix, comprennent les limites du système et disposent des moyens d’en vérifier les résultats.

Elle concerne également les patients : quelle information recevront-ils ? Comment leurs interrogations seront-elles prises en compte ? Comment préserver une relation de confiance lorsque des traitements informatiques contribuent au parcours de soins ? Il faut aussi distinguer acceptation et valeur démontrée.

Un outil apprécié peut nécessiter une évaluation supplémentaire. Un outil techniquement performant peut se révéler mal adapté à une organisation. L’examen doit porter sur l’ensemble de la situation d’usage.

La confiance se construit dans la durée, à partir d’engagements vérifiables, de résultats examinés et d’une capacité à corriger les difficultés rencontrées.

Former le jugement responsable

Le risque de dépendance intellectuelle mérite une réponse pédagogique concrète. Si un étudiant consulte systématiquement une IA avant de formuler ses propres hypothèses, comment apprécier ce qu’il apprend réellement ?

Si l’évaluation porte principalement sur la qualité du document final, comment distinguer la maîtrise de l’étudiant de la performance du système ?

Je propose une démarche simple : demander d’abord à l’étudiant d’examiner un cas fictif sans assistance, puis de confronter son analyse à celle d’un outil. Il devra ensuite expliquer ce qu’il retient, ce qu’il rejette, les vérifications nécessaires et les raisons pour lesquelles il modifie éventuellement son jugement. L’enseignant pourra ainsi observer la démarche intellectuelle.

Des évaluations sans assistance permettront également de vérifier les compétences acquises. Cette démarche donne une place à l’incertitude, à la discussion et à la révision d’une hypothèse.

Elle reconnaît qu’apprendre suppose un travail personnel que la disponibilité immédiate d’une réponse ne doit pas effacer.

L’ambition est de former un professionnel capable de travailler avec l’IA tout en conservant la capacité de raisonner lorsqu’elle est indisponible, lorsqu’elle se trompe ou lorsque la situation dépasse son domaine d’utilisation.

AI LIGHT : donner un contenu concret à la supervision humaine

Dans mes tribunes consacrées à AI LIGHT, je développe une exigence de pilotage, de supervision et de contrôle humain des systèmes et agents d’IA. Son application à la santé et à la formation médicale appelle une organisation précise.

Pour un agent pédagogique, un contrat d’exécution pourrait définir la mission, les ressources autorisées, les limites d’intervention et les situations exigeant une validation par l’enseignant.

L’agent pourrait, par exemple, inviter l’étudiant à expliciter une hypothèse avant de lui proposer des éléments de réponse. La supervision humaine doit ensuite pouvoir s’exercer. Elle exige une personne compétente, suffisamment informée, disposant du temps et de l’autorité nécessaires pour intervenir.

Une validation humaine perd son sens si elle devient un geste automatique accompli sous contrainte. Il faut donc concevoir ensemble les possibilités du système et les conditions du contrôle.

La responsabilité doit s’accompagner d’une capacité réelle d’action : comprendre ce qui est proposé, demander une vérification, suspendre un usage et reprendre la main.

Relier les outils à la transformation du système de santé

Le programme d’Oujda associe systèmes de santé, usages pratiques, recherche bibliographique, protection des données, inclusion numérique, modèles de langage et conception de projets. Cette diversité constitue un point d’appui pour une approche systémique.

Dans le prolongement de mes réflexions sur la gouvernance et l’industrialisation de l’IA au Maroc, je considère qu’un projet doit relier finalité, données, compétences, infrastructures, organisation, financement et évaluation.

Une démonstration réussie ouvre un travail : celui de vérifier dans quelles conditions un usage peut être déployé et maintenu.

Chaque projet devrait partir d’un besoin explicite. Quelle difficulté cherche-t-on à résoudre ? Pour quels bénéficiaires ? Avec quels moyens ? Quels résultats permettront de décider de sa poursuite, de son adaptation ou de son arrêt ? Cette discipline donne une direction aux investissements.

Elle permet aussi d’examiner les effets sur le travail des soignants et sur les parcours des patients. Un gain annoncé doit pouvoir être confronté au temps réellement consacré à l’utilisation du système, à la vérification de ses résultats et au traitement de ses erreurs.

La formation doit préparer les professionnels à participer à ces évaluations. Leur expérience est indispensable pour apprécier la valeur d’un projet dans les conditions quotidiennes d’exercice.

Faire de l’équité territoriale un critère de réussite

Pour le Maroc, l’ambition doit intégrer la diversité des territoires, des langues et des conditions d’accès aux services. Je propose que chaque expérimentation examine ses effets sur les établissements moins équipés, les professionnels éloignés des grands centres et les personnes rencontrant des difficultés avec les usages numériques.

L’équité doit intervenir dès la définition des projets : dans le choix des bénéficiaires, dans les moyens d’accompagnement et dans les critères d’évaluation. Cette exigence doit également orienter notre souveraineté : développer la capacité de choisir les systèmes, de les évaluer dans nos contextes, de maîtriser les conditions d’utilisation des données et de préserver nos possibilités d’évolution.

Les partenariats peuvent y contribuer lorsqu’ils renforcent durablement les compétences de nos institutions. Oujda peut porter cette ambition en faisant de la formation un lieu de conception, d’expérimentation et d’évaluation au service des besoins du pays.

Ces deux journées offrent l’occasion de faire émerger des prolongements concrets : des exercices pédagogiques partagés, des projets évaluables, une coopération durable entre disciplines et une place effective accordée à la parole des patients. Le jugement responsable doit rester au cœur de cette construction.

Savoir examiner une situation, reconnaître une incertitude, demander un autre avis et expliquer une décision constitue une ambition exigeante pour la formation médicale.

C’est à cette ambition que l’IA doit contribuer : donner aux professionnels davantage de moyens pour comprendre et agir, et aux patients davantage de raisons de leur faire confiance.


Vendredi 16 Octobre 2026

La Rédaction
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