Il y a des silences qui en disent long. Et puis il y a celui-ci. Un silence presque assourdissant.


Pas de off. Pas de fuite. Pas de scoop. Pas même cette petite indiscrétion savamment distillée à un journaliste ami, histoire de tester une candidature, de préparer une nomination ou d'enterrer discrètement une ambition.



Rien. Ou presque.

Au lendemain des législatives du 23 septembre, le Maroc politique semble avoir découvert une discipline nouvelle : se taire en attendant de savoir.

Qui entrera dans la future majorité ? Qui restera sur le quai ? Quels partis seront invités à la table gouvernementale ? Quels ministres conserveront leur portefeuille ? Quels nouveaux visages feront leur apparition ? 

Les questions se bousculent. Les réponses, elles, se font attendre.

Les salons de Rabat et Casablanca privés de leur carburant préféré
Dans les salons rabatis où, traditionnellement, un café peut durer trois heures lorsqu'il s'agit de refaire un gouvernement, les conversations tournent en rond.

On interroge un ancien ministre. Il ne sait rien. On appelle un parlementaire fraîchement élu. Il n'en sait pas davantage. On sollicite un proche supposé d'un dirigeant partisan. Il assure avoir entendu quelque chose, mais préfère attendre.

À Casablanca, dans les cercles économiques où l'on aime anticiper les changements de cap, même embarras.

Les habituels décodeurs des rapports de force politiques n'ont plus grand-chose à décoder. Les noms circulent, bien sûr. Les combinaisons aussi. Mais les conversations semblent davantage alimentées par les souhaits de leurs auteurs que par des informations vérifiables.

Le plus étonnant n'est pas que les salons spéculent. Ils l'ont toujours fait.
Le plus étonnant, c'est qu'ils ne disposent même plus de matière première pour spéculer sérieusement.

À défaut de confidences, on interprète les absences. À défaut d'annonces, on scrute les présences. Un déjeuner devient suspect. Une rencontre ordinaire prend des allures de négociation secrète. Un téléphone qui ne répond pas suffit à déclencher trois hypothèses contradictoires.

La politique du silence fabrique parfois davantage de rumeurs que la politique des déclarations.

Même la presse semble marcher sur la pointe des pieds
Il fut un temps où la formation d'un gouvernement donnait lieu à un véritable championnat national du scoop.

Chaque rédaction disposait de ses informateurs, de ses intermédiaires, de ses numéros de téléphone providentiels. Les noms des ministrables circulaient avant même que les intéressés aient été officiellement approchés.

Cette fois, la retenue frappe.

Les rédactions peuvent analyser les résultats électoraux, calculer les majorités possibles, examiner les déclarations publiques des partis et identifier les équilibres institutionnels.
Mais entre une coalition arithmétiquement possible et une coalition politiquement négociée, il existe un monde. Et entre une personnalité dont le nom circule et une nomination effective, il existe parfois un gouffre.

La prudence journalistique est donc de mise. Elle est même salutaire. Encore faut-il distinguer deux situations : ne pas publier parce qu'une information n'est pas vérifiée, et ne rien savoir parce que les circuits habituels d'information se sont refermés.

Dans les deux cas, le résultat est identique pour le lecteur : le brouillard persiste.

Les états-majors retiennent leur souffle
Dans les partis, le silence possède une autre signification. Il ne s'agit plus seulement de savoir qui sait quoi, mais de déterminer qui peut dire quoi, à qui et à quel moment.

Depuis la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri le 29 septembre, les consultations se sont pourtant enchaînées. Le RNI, l'Istiqlal, le Mouvement populaire, l'USFP, le PPS, l'Union constitutionnelle et le MDS ont été reçus. Les échanges sont réels, les photographies officielles existent, les déclarations aussi. Mais la composition de la majorité demeure ouverte. 

Le paradoxe est là : jamais les consultations n'ont été aussi visibles, et rarement leurs conséquences immédiates auront été aussi difficiles à déchiffrer. Les responsables politiques parlent de convergence, de responsabilité, de programme, de priorités nationales. Des mots parfaitement légitimes, mais qui ne répondent pas à la question que chacun se pose : qui gouvernera avec qui ?

Au RNI, le bureau politique a exprimé son souhait de participer, mais la décision appartient encore à ses instances. À l'Istiqlal, le Conseil national du 3 octobre doit notamment encadrer la suite des négociations. Le PPS et l'USFP mettent en avant les convergences programmatiques. Quant au PJD, il a fait connaître son choix de l'opposition. 

Autrement dit, quelques positions sont connues. Mais l'essentiel de l'architecture reste à construire.

Et personne ne semble pressé de montrer ses cartes.

Qui est « in », qui est « out » ? La grande loterie des ambitions
Derrière la question des alliances se cache naturellement celle des hommes et des femmes. Car un gouvernement n'est pas seulement une addition de partis. C'est aussi une distribution de responsabilités, un arbitrage entre générations, une recherche d'équilibres et, inévitablement, une confrontation d'ambitions.

Les ministres sortants s'interrogent sur leur avenir. Les députés nouvellement élus regardent vers les départements ministériels. Les cadres partisans espèrent que leur fidélité sera reconnue. Les technocrates susceptibles d'être sollicités observent le mouvement.

Mais, faute d'informations publiques précises sur les arbitrages individuels, impossible de dresser sérieusement la liste des entrants et des sortants. Un ancien ministre peut revenir. Un ministre en exercice peut être reconduit. Un parlementaire peut être appelé à d'autres fonctions.

Tout cela est institutionnellement envisageable. Rien de cela ne constitue, en soi, une information.

La tentation serait grande de publier un gouvernement imaginaire, avec les habituelles formules de précaution : « selon certaines sources », « dans les milieux autorisés », « un nom revient avec insistance ». Encore faudrait-il que ces sources existent et que ces noms aient effectivement été évoqués dans les négociations.

À force de vouloir annoncer les ministres avant leur nomination, la presse risque parfois de confondre information politique et concours de pronostics.

Un silence organisé ou simplement une négociation qui commence ?
Il serait tentant d'interpréter cette discrétion comme le signe d'un verrouillage méthodique de l'information.

Mais une autre lecture mérite d'être considérée. Et si les négociateurs eux-mêmes ne connaissaient pas encore les réponses ?

Les premières rencontres semblent avoir surtout permis de prendre connaissance des positions respectives. Selon les informations publiées ce 2 octobre par Médias24, plusieurs échanges ont conservé un caractère essentiellement protocolaire, tandis que les discussions approfondies sur les conditions de participation et les responsabilités restent à venir. 

Cela change sensiblement la perspective. On ne peut pas faire fuiter une décision qui n'a pas encore été prise.

Il faut également considérer l'enjeu propre à cette transition. La première femme appelée à diriger le gouvernement marocain doit constituer une équipe capable de réunir une majorité parlementaire, mais aussi de définir un programme commun et de répondre à des attentes économiques et sociales considérables.

La discrétion peut donc relever autant de la prudence politique que de la nécessité de négocier sans créer prématurément des attentes. Reste une interrogation : cette retenue sera-t-elle maintenue lorsque les discussions passeront des principes aux portefeuilles ?

C'est généralement à ce moment-là que les ambitions deviennent moins discrètes.

Le calendrier, lui, ne connaît pas le silence
Pendant que les responsables politiques négocient, le temps institutionnel continue de courir.

Le projet de loi de finances 2027 se profile. Les arbitrages budgétaires devront être assumés. Les attentes concernant le pouvoir d'achat, l'emploi, la santé, l'éducation et l'investissement ne disparaîtront pas pendant la formation de la majorité.

La future équipe héritera de dossiers qui ne peuvent être indéfiniment suspendus à la composition d'un organigramme. Et c'est précisément pourquoi le silence actuel ne saurait durer éternellement.

Les partis devront se prononcer. Les alliances devront être formalisées. Les responsabilités devront être réparties. Les engagements devront être rendus publics.

Le moment viendra où la communication institutionnelle remplacera les conversations feutrées.

En attendant, la politique marocaine offre un spectacle inhabituel : celui d'une compétition où les prétendants sont nombreux, mais où presque personne ne revendique publiquement une place précise.

Le silence est peut-être la première information
On pourrait finalement se demander si ce mutisme relatif ne raconte pas quelque chose de plus profond sur la séquence politique actuelle.

Le premier tour de consultations se déroule sous les projecteurs, mais les véritables arbitrages demeurent hors de leur portée. Les partis connaissent leurs résultats. Ils connaissent leur poids parlementaire. Ils savent avec quelles formations une majorité pourrait être constituée.

Ce qu'ils ne connaissent pas nécessairement, c'est le prix politique de chaque alliance, les concessions qu'elle exigera et les responsabilités qui pourront en découler.

Les salons rabatis attendent. Les cercles casablancais s'interrogent. Les états-majors calculent. Les ministrables espèrent. Les journalistes vérifient.

Et le citoyen ? Lui attend surtout de savoir si la future majorité sera capable de répondre aux préoccupations de son quotidien. Car, au fond, la question n'est pas seulement de savoir qui sera in et qui sera out.

Elle est de savoir ce que ceux qui seront in feront une fois installés.

En attendant, à Rabat, le téléphone ne sonne pas forcément moins. Mais ceux qui décrochent semblent avoir appris une formule nouvelle : « Je te rappelle quand j'en saurai davantage. »

Et pour une fois, ce n'est peut-être pas une manière de cacher une information. C'est peut-être simplement la vérité.

Adnane Benchakroun — Chronique pour L'ODJ Média


Samedi 3 Octobre 2026

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