Accéder à un logement à un prix acceptable relève aujourd’hui d’un parcours semé d’obstacles dans les grandes métropoles marocaines. Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech concentrent les opportunités économiques, les services de santé et les infrastructures, mais aussi les tensions les plus fortes sur l’immobilier. La hausse continue des loyers, la rigidité des conditions imposées par certains propriétaires ou agences, et parfois la qualité insuffisante de l’offre disponible finissent par épuiser les ménages dans leur quête d’un loyer digne.
Cette réalité sociale s’est invitée récemment au Parlement. Lors d’une séance de questions orales à la Chambre des représentants, le secrétaire d’État chargé de l’Habitat, Adib Benbrahim, a reconnu publiquement l’ampleur de la hausse des prix, aussi bien à l’achat qu’à la location. Selon lui, le cœur du problème réside dans un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande, particulièrement marqué dans les grandes villes à forte attractivité économique et démographique.
Une pression immobilière multiforme
Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer cette flambée des loyers. Le premier tient à la rareté du foncier urbain, qui renchérit le coût de l’acquisition des terrains et, par ricochet, celui des logements mis sur le marché. À cela s’ajoutent des pratiques spéculatives bien connues des professionnels du secteur : certains investisseurs acquièrent plusieurs biens immobiliers, non pour répondre à la demande résidentielle classique, mais dans une logique de rendement rapide, par la revente ou la location à forte valeur ajoutée.
Le développement rapide de la location de courte durée, notamment via des plateformes internationales, accentue cette tendance. Dans plusieurs quartiers urbains, des logements ont été progressivement retirés du marché locatif traditionnel pour être orientés vers une clientèle de passage, plus rentable à court terme. Ce déplacement de l’offre réduit mécaniquement le nombre de biens disponibles pour les résidents permanents et contribue à maintenir les loyers à des niveaux élevés.
Les établissements bancaires jouent également un rôle indirect dans cette dynamique. En privilégiant le financement de projets immobiliers à forte rentabilité, comme la location touristique, ils encouragent l’investissement dans des segments déjà tendus, au détriment du logement destiné aux ménages. Résultat : un marché locatif classique sous pression, alors même que la demande sociale reste forte et urgente.
Une étude pour réorganiser le marché locatif
Face à cette situation jugée préoccupante, le gouvernement travaille sur une étude visant à structurer l’accès au logement locatif et à proposer des solutions durables. Les premiers résultats sont attendus pour le mois de mars. L’objectif affiché est clair : stimuler le marché immobilier tout en soulageant la charge financière qui pèse sur les locataires.
Le dispositif envisagé repose sur deux piliers. D’une part, la mise à disposition de logements à des loyers inférieurs d’environ 20 % aux prix en vigueur sur le marché. Ces unités seraient construites ou acquises par des institutions publiques régionales et proposées dans une logique de long terme, afin d’éviter toute dérive spéculative. D’autre part, une fraction du loyer versé serait capitalisée au fil du temps, constituant ainsi un apport financier en vue d’un achat futur.
Cette approche hybride, entre location encadrée et préparation à l’accession à la propriété, marque une rupture avec les politiques classiques du logement. Elle reconnaît implicitement que, pour de nombreux ménages, l’achat immédiat est hors de portée, mais que la location peut devenir un levier plutôt qu’une impasse.
Location et propriété : un changement de paradigme
L’idée de transformer le loyer en outil de constitution de patrimoine répond à une attente largement partagée, notamment chez les jeunes actifs urbains. Beaucoup expriment le sentiment de « payer à perte » pendant des années, sans perspective d’évolution. En introduisant une logique de capitalisation, l’État tente de redonner du sens à l’effort financier consenti par les locataires.
Cette initiative s’inscrit dans une politique plus large visant à renforcer la cohésion sociale et à promouvoir un développement urbain plus inclusif. Elle complète d’autres programmes publics, comme ceux destinés à l’éradication de l’habitat insalubre ou au soutien à l’accession à la propriété pour les ménages modestes.
En misant sur des loyers réduits de 20 % et sur une trajectoire progressive vers la propriété, l’État esquisse une réponse innovante à une crise du logement devenue structurelle. Si elle se concrétise, cette approche pourrait redonner de l’oxygène à des milliers de ménages urbains. Mais c’est dans la rigueur de son exécution que se jouera sa crédibilité – et, au-delà, la confiance d’une génération en quête de stabilité et de perspectives.