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Intelligence artificielle : quand la parole visible remplace la compétence réelle

Wald Maâlam rappelle, à la lumière de Pierre Bourdieu, que la parole sur l’IA ne peut se réduire à la visibilité médiatique : elle exige mémoire technique, expérience des systèmes et responsabilité intellectuelle.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Il est des moments où une société parle beaucoup d’un sujet, mais où ceux qui le connaissent vraiment se taisent. L’intelligence artificielle est aujourd’hui dans cette situation paradoxale. Jamais on n’a autant parlé d’IA. Jamais les plateaux, les conférences, les réseaux sociaux, les écoles, les cabinets de conseil, les institutions et les médias n’ont autant utilisé ce mot. Et pourtant, une question demeure : ceux qui parlent le plus de l’intelligence artificielle sont-ils toujours ceux qui en comprennent le mieux l’histoire, les fondements, les limites et les conséquences ?

Cette question rejoint directement ce que Pierre Bourdieu avait analysé dans Ce que parler veut dire. Parler n’est jamais seulement prononcer des mots. Parler, c’est occuper une position. C’est être reconnu comme légitime. C’est bénéficier d’un capital symbolique, institutionnel, médiatique ou social qui donne du poids à la parole. Dans tout espace social, toutes les paroles ne se valent pas. Certaines sont amplifiées, d’autres sont ignorées. Certaines deviennent autorité, d’autres restent inaudibles.

L’intelligence artificielle est devenue, elle aussi, un marché de la parole. On y trouve des chercheurs, des informaticiens, des spécialistes des systèmes d’information, des ingénieurs, des praticiens de la donnée, des enseignants, des juristes, des médecins, des entrepreneurs et des artistes. Mais on y trouve aussi des commentateurs pressés, des vulgarisateurs improvisés, des communicants opportunistes, des vendeurs de solutions miracles et parfois de simples répétiteurs de slogans internationaux.

Le problème n’est pas que chacun parle de l’IA. Au contraire, l’intelligence artificielle concerne toute la société. Elle touche l’école, l’université, l’entreprise, l’administration, la santé, la culture, la justice, les médias, la création, la souveraineté, l’emploi et la citoyenneté. Il est donc normal que le débat soit ouvert. Le danger commence lorsque la visibilité remplace la compétence, lorsque l’assurance rhétorique remplace l’expérience, lorsque la capacité à occuper l’espace médiatique devient plus importante que la capacité à éclairer réellement le sujet.

Au début des années 1980, pendant que Bourdieu analysait la parole légitime, un autre basculement silencieux se produisait : l’arrivée du micro-ordinateur personnel.

L’IBM PC apparaissait, Microsoft imposait progressivement MS-DOS, puis Windows, et le monde entrait dans une nouvelle relation avec la machine. À l’époque, parler à l’ordinateur signifiait connaître des commandes. Il fallait écrire, taper, nommer, classer, copier, exécuter. L’accès à l’informatique supposait une forme de capital technique. Ceux qui savaient manier le langage de la machine détenaient une compétence rare.



Puis l’interface graphique a transformé cette relation.

On n’a plus seulement tapé des commandes, on a cliqué. L’informatique s’est démocratisée. Mais cette démocratisation n’a pas supprimé le pouvoir technique ; elle l’a déplacé vers ceux qui conçoivent les systèmes, les interfaces, les logiciels, les architectures, les plateformes et les modèles économiques.

Aujourd’hui, avec l’IA générative, nous revenons à la parole. On ne parle plus seulement à un ordinateur par des lignes de commande.

On lui adresse une demande en langage naturel. On formule un prompt. On dialogue avec une machine. On demande un texte, une image, une synthèse, une décision, une recommandation, une simulation, une traduction, une analyse.

La parole redevient centrale, mais sous une forme nouvelle : parler à l’IA devient une compétence stratégique. C’est ici que Bourdieu redevient indispensable.

Car la question n’est pas seulement : que peut faire l’IA ? La vraie question est aussi : qui sait parler à l’IA ? Qui sait formuler une demande pertinente ? Qui sait interpréter la réponse ? Qui sait détecter l’erreur, l’approximation, l’illusion, le biais, la généralisation abusive ? Qui sait relier la réponse produite à un contexte, à une organisation, à une culture, à une finalité humaine ?

Il ne suffit donc pas de parler de l’IA. Il faut savoir d’où l’on parle, avec quelle expérience, avec quelle rigueur et avec quelle responsabilité. L’IA ne commence pas avec ChatGPT.

Elle s’inscrit dans une longue histoire : celle de l’algorithmique, des bases de données, des systèmes experts, de l’intelligence artificielle symbolique, du machine learning, des réseaux de neurones, des systèmes d’information, de la donnée, de l’infrastructure numérique et de la transformation des organisations.

Ceux qui ont traversé cette histoire savent que l’IA n’est pas une magie.

Elle n’est pas une conscience. Elle n’est pas une intelligence humaine enfermée dans une machine.

Elle est un dispositif numérique puissant, fondé sur des modèles, des données, des calculs, des architectures, des choix humains, des infrastructures matérielles, des intérêts économiques et des visions politiques.

Mais cette parole-là est souvent plus difficile à entendre.

Elle est moins spectaculaire. Elle promet moins de miracles. Elle exige de la nuance. Elle refuse les slogans. Elle rappelle que l’IA peut augmenter les capacités humaines, mais aussi reproduire les inégalités.

Elle peut améliorer l’accès au savoir, mais aussi appauvrir la pensée si elle est utilisée sans méthode. Elle peut aider l’entreprise, l’université et l’administration, mais elle peut aussi produire de la dépendance si elle est adoptée sans souveraineté.

Le paradoxe actuel est donc inquiétant : beaucoup de ceux qui connaissent profondément le numérique parlent peu, tandis que beaucoup de ceux qui le découvrent parlent fort.

Les spécialistes se taisent parfois par prudence, par modestie, par fatigue ou par rejet du bruit médiatique. Mais ce silence a un coût. Lorsqu’ils se retirent du débat public, ils laissent le terrain à ceux qui transforment l’IA en produit de communication, en argument commercial, en posture institutionnelle ou en spectacle intellectuel.

Or, dans un moment aussi décisif, le silence des compétents devient une forme d’abandon. Il ne suffit pas de savoir. Il faut transmettre. Il ne suffit pas de comprendre.

Il faut expliquer. Il ne suffit pas d’avoir raison dans son laboratoire, son entreprise ou son bureau. Il faut aussi occuper l’espace public avec une parole responsable, claire et accessible.

Le Maroc, comme d’autres pays, ne peut pas se permettre de confier son avenir numérique à une parole superficielle. Il a besoin d’une parole éclairée, enracinée, critique et constructive.

Il a besoin de femmes et d’hommes capables de relier la technique à la culture, l’algorithme à l’éducation, la donnée à l’éthique, l’innovation à la souveraineté, la machine à l’humain.

L’enjeu n’est pas de réserver la parole à une élite technique.

L’enjeu est de reconstruire une légitimité fondée sur la compétence, l’expérience et la responsabilité. Il faut démocratiser l’IA, oui. Mais démocratiser ne veut pas dire banaliser. Rendre accessible ne veut pas dire simplifier jusqu’à la caricature. Vulgariser ne veut pas dire déformer.

À l’époque de MS-DOS, il fallait apprendre à écrire une commande. À l’époque de Windows, il fallait apprendre à naviguer dans une interface. À l’époque de l’IA générative, il faut apprendre à formuler, questionner, vérifier, contextualiser et juger. La compétence ne disparaît pas ; elle change de forme.

Le capital technique devient aussi un capital cognitif, linguistique, culturel et stratégique. C’est pourquoi la parole sur l’IA doit être reprise par ceux qui savent, mais dans un langage que la société peut entendre.

Il ne s’agit pas de parler au-dessus des citoyens, mais avec eux. Il ne s’agit pas de confisquer le débat, mais de l’élever.

Il ne s’agit pas de dénoncer ceux qui découvrent l’IA, mais de rappeler que la découverte ne doit pas se transformer en autorité improvisée.

Bourdieu nous a appris que toute parole est située dans un rapport de pouvoir. L’IA confirme aujourd’hui cette intuition.

La question n’est plus seulement : qui parle ? Elle devient : qui est entendu ? Qui est invité ? Qui est cité ? Qui est reconnu comme expert ? Qui construit les récits dominants ? Qui transforme la technologie en promesse, en peur ou en marché ? À l’ère de l’intelligence artificielle, il faut donc défendre une parole compétente, mais aussi une parole courageuse.

Car le danger n’est pas seulement que les machines parlent à notre place. Le danger est que ceux qui connaissent les machines cessent de parler, laissant le champ libre à ceux qui savent surtout parler d’elles. Il est temps que les spécialistes reprennent la parole.

Non pas pour imposer un monopole du savoir, mais pour éviter que le débat public sur l’IA ne soit dominé par le bruit, l’effet de mode et la communication.

L’intelligence artificielle est trop importante pour être abandonnée aux projecteurs. Elle mérite mieux : une pensée, une méthode, une mémoire, une éthique et une véritable culture du discernement.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Mardi 9 Juin 2026