Dans cet interview, Asmae Aboulfaraj revient sur la philosophie de ce programme, ses résultats et les ambitions qui le portent pour renforcer l'engagement citoyen des jeunes au Maroc.
En 2023, à la suite d’une formation internationale de formateurs et formatrices organisée par WLP avec la coordination de ADFM a marrakech autour du manuel de WLP Leading to a Culture of Democracy, nous avons estimé que le moment était venu de nous approprier cette approche et de l’adapter au contexte marocain.
Nous ne voulions pas simplement organiser une succession d’ateliers, mais construire un cadre qui puisse évoluer, être approfondi et, à terme, être reproduit dans différents territoires et auprès de différents publics, aussi bien au sein du partenariat qu’au-delà.
Il y avait également une réelle volonté de contribuer à la construction d’un espace collectif dans lequel les jeunes pourraient créer de véritables liens, apprendre les uns des autres et développer un sentiment d’appartenance autour de valeurs et d’une volonté commune de contribuer au changement social. Nous avons donc réuni des participant.E.s issus de différentes régions, de parcours variés et de plusieurs domaines d’engagement.
Dans nos programmes de renforcement des capacités, notre approche consiste à offrir aux participantes et participants un espace, des outils et un accompagnement leur permettant d’analyser leur environnement, de développer leur propre voix et de devenir eux-mêmes et elles-mêmes des actrices et acteurs du changement. Donc pour nous l’approche descendante n’est pas du tout ce qu’il faut avoir, mais plutôt un processus participatif fondé sur l’échange, l’expérimentation et la prise d’initiative.
Notre objectif était ainsi d’accompagner une génération de jeunes capables non seulement de comprendre les principes démocratiques, les droits humains, les droits des femmes et l’égalité, mais surtout de les traduire en actions concrètes dans leurs communautés.
Le programme repose donc sur trois dimensions complémentaires : la formation, le passage à l’action et la multiplication. Après avoir suivi le parcours de formation, les leaders ont conçu et mené leurs propres initiatives, mobilisé d’autres personnes au sein de leurs communautés et transmis, à leur tour, les connaissances, les valeurs et les outils acquis.
Elle se pratique dans tous les espaces où s’exercent des rapports de pouvoir : au sein de la famille, à l’école, à l’université, dans le milieu professionnel, dans les associations, dans la rue et dans l’espace numérique. C’est pour cette raison que nous parlons d’une culture de la démocratie, et non uniquement d’un système politique.
Il ne peut pas non plus y avoir de démocratie véritable sans égalité réelle. Lorsque certaines personnes sont exclues de la prise de décision, discriminées ou exposées à la violence en raison de leur genre, ce ne sont pas uniquement leurs droits qui sont atteints : c’est l’ensemble du projet démocratique qui est fragilisé. Toute exclusion fondée sur le genre constitue, en elle-même, une atteinte à l’État de droit et à la démocratie.
Il était donc essentiel pour nous de relier ces trois dimensions : la démocratie comme culture et comme pratique, la citoyenneté comme capacité réelle d’agir, et l’égalité de genre comme condition fondamentale de toute société démocratique.
Nous avons également souhaité accorder une place importante aux jeunes, parce qu’il faut cesser de les considérer uniquement comme les citoyennes et citoyens de demain. Ielles sont des citoyen.nes d’aujourd’hui, avec des droits, une parole, une dignité et une capacité d’action dans le présent.
I.ellels contribuent déjà au changement social, créent de nouvelles formes de mobilisation, interpellent les institutions et portent souvent des débats intelligence, créativité et une compréhension particulièrement fine des réalités que nous vivons aujourd’hui.
Notre rôle est donc de reconnaître cette capacité d’agir, et d’ouvrir davantage d’espaces et de leur fournir les outils nécessaires pour renforcer et amplifier les changements qu’ielles portent déjà.
Nous avons conçu ce programme comme un parcours qui devait réellement faire bouger les personnes, pas comme une série d’ateliers où l’on vient écouter, prendre des notes et repartir. C’est quelque chose que nous avons beaucoup vu, en tant que jeunes avec les programmes « pour les jeunes » : Ou on nous invite pour remplir une salle et un rapport. Pour nous, ce n’est pas de la participation.
Nous avons aussi fait un choix clair: travailler avec des personnes, et pas uniquement avec des représentantes et représentants d’associations. Il existe cette idée qu’il faut appartenir à une organisation, avoir un titre ou représenter une structure pour être considéré comme engagé. Or, l’engagement ne commence pas avec une carte de membre. Une personne peut être étudiante, artiste, créatrice de contenu, sans emploi ou engagée de manière informelle. On les appelle parfois des « électrons libres », avec l’idée qu’ils viendront à un atelier puis disparaîtront, parce qu’aucune structure ne les retient. Eh bien, nos « électrons libres » sont restés deux ans. Ils et elles ont appris, créé des liens, pris des responsabilités et porté leurs propres initiatives. Moi, je les vois comme des forces libres du changement. Libre oui car c’est avec une liberté d’agir qu’on construit un mouvement.
Côté contenu, nous sommes ensuite partis de questions très concrètes : qu’est-ce que la démocratie change dans nos vies ? Où est-ce qu’on la pratique et où est-ce qu’on la détruit ? Comment les discriminations, les violences et les rapports de pouvoir se manifestent-ils dans la famille, dans la rue, à l’école, au travail, dans les associations ou sur les réseaux sociaux ?
Nous avons donc travaillé sur la culture de la démocratie, les droits humains, la citoyenneté active, l’égalité, les discriminations et les violences. Mais nous ne voulions surtout pas rester dans la théorie. Il fallait donner aux participantes et participants les moyens de prendre position, de construire un message, de mobiliser d’autres personnes et d’agir. Nous avons également travaillé la communication, les campagnes et l’artivisme, parce qu’aujourd’hui le changement social passe aussi par une vidéo, une image, une bande dessinée, une performance, un récit ou une parole capable de déranger et de déplacer quelque chose chez les autres.
Nous avons également renforcé des compétences très concrètes : le leadership, la prise de parole, le travail en équipe, la facilitation, la conception d’une campagne et surtout la capacité à transformer une idée en initiative réelle.
Progressivement, nous avons changé de posture. Les participantes et participants n’étaient plus simplement là pour participer: ils et elles ont pris la main comme leaders. Ils ont choisi les sujets sur lesquels agir, les publics qu’ils voulaient toucher et les formes que leurs initiatives allaient prendre. Notre rôle était de les accompagner, de les challenger, de mettre les outils à leur disposition et de leur garantir l’espace nécessaire pour créer, décider et agir.
C’est aussi tout le sens de la méthodologie HIP horizontale, inclusive et participative. On ne peut pas parler de démocratie tout en reproduisant une relation verticale dans la salle. La démocratie devait se vivre dans le programme lui-même : dans la circulation de la parole, la possibilité de questionner, de ne pas être d’accord, de créer, de proposer et de remettre en question nos propres manières de faire.
C’est cette logique qui a guidé tout le parcours : comprendre ce qui nous entoure, trouver sa propre voix, prendre sa place, passer à l’action et ensuite ouvrir cet espace à d’autres.
Cette diversité était l’une des principales richesses du programme. Les participant.es venaient de milieux sociaux et de parcours très différents. Certains étaient engagés dans des associations, d’autres étaient étudiants, artistes, créateurs de contenu ou simplement intéressés par les questions de citoyenneté et d’égalité.
Cette diversité a nourri les discussions, mais elle a également appris aux participantes et participants à écouter des expériences différentes des leurs, à déconstruire certaines idées reçues et à adapter leurs initiatives aux besoins réels de leurs communautés.
Après plusieurs années dans la formation et le renforcement des capacités, je dirais que le changement le plus important n’est pas uniquement l’acquisition de nouvelles connaissances. C’est un changement de posture et de rapport à sa propre capacité d’agir.
A un certain moment pendant le programme, je leur ai personnellement posé cette question : « Est-ce que vous vous considérez comme des leaders ? » Beaucoup ont répondu non. Certaines personnes hésitaient encore à prendre la parole, à défendre une position ou simplement à se considérer comme suffisamment légitimes pour mener une action.
Mais les participantes et participants ne partaient pas tous du même point. Certains étaient déjà professionnels, avaient plusieurs années d’expérience et maîtrisaient très bien certains domaines. Cette diversité d’expériences a été une force : ils et elles ont appris surtout les uns des autres. Ils se sont conseillés, orientés, challengés et ont mis leurs compétences au service du collectif.
Deux ans plus tard, ielles ont conçu des initiatives, facilité des discussions, mobilisé des publics, créé des partenariats et assumé des décisions. Ils n’utilisent peut-être pas tous le mot « leader » pour parler d’eux-mêmes, mais ils en ont pleinement adopté la posture.
Que dire de plus ? Pour moi, tout cela est politique. L’horizontalité est un choix politique.
Aujourd'hui, il faut aller plus loin. À travers ce programme de renforcement des capacités, nous voulons travailler de manière beaucoup plus volontaire sur le changement des normes sociales. Parce qu’on ne peut pas se contenter de renforcer des compétences individuelles si les mêmes rapports de pouvoir, les mêmes stéréotypes et les mêmes violences continuent à structurer les espaces dans lesquels les personnes évoluent.
La prochaine étape est donc de consolider ce qui a été construit, de continuer à accompagner les leaders du programme, mais surtout de pousser plus loin la logique de multiplication.
Les personnes qu’ils et elles ont mobilisées dans leurs initiatives puissent devenir, elles aussi, capables de
prendre la parole, de faciliter, de créer leurs propres initiatives et d’ouvrir des espaces à d’autres.
Avec WLP, l’ambition est donc de renforcer cette chaîne de transmission : des leaders qui en accompagnent d’autres, puis d’autres encore.
Ce que nous voulons construire c’est une communauté de personnes capables d’agir ensemble sur les normes sociales, de se soutenir et d’élargir progressivement le mouvement.