L'ODJ Média

Iran: de la puissance par procuration à la fragilité stratégique


Par Mustapha Sehimi.

L’une des tendances les plus troublantes dans l’analyse des conflits contemporains réside dans cette confusion persistante entre survie et victoire stratégique.

L’Iran ne s’est pas effondré du jour au lendemain. Le régime continue de proférer des menaces, de lancer des missiles et des drones, et d’inonder les chaînes de télévision ainsi que les réseaux sociaux d’une rhétorique martiale destinée à projeter une image de force et de résilience.



À partir de cette lecture superficielle de la situation, un nombre croissant de commentateurs s’empressent d’affirmer que l’Iran a humilié les États-Unis, exposé la faiblesse d’Israël et pris le contrôle de l’escalade grâce à sa capacité à menacer le détroit d’Ormuz.

Nombre de ces analyses confondent pourtant survie et succès stratégique et ignorent presque tous les indicateurs mesurables de la puissance nationale.

Dans l’ensemble du Golfe, les États accélèrent leurs efforts pour réduire leur dépendance au détroit d’Ormuz à travers la multiplication des oléoducs, le développement d’infrastructures portuaires et la mise en place de corridors d’exportation alternatifs.

Le rapprochement croissant des Émirats arabes unis avec Israël illustre d’ailleurs une évolution régionale plus large.

Les gouvernements qui considéraient autrefois l’Iran comme une puissance régionale certes difficile, mais incontournable, le perçoivent désormais de plus en plus comme une source majeure d’instabilité susceptible de menacer durablement la croissance économique et la sécurité régionale.

Téhéran a passé des années à présenter les mouvements de résistance et les milices supplétives comme des instruments de puissance.

La guerre a brutalement révélé leur rôle de vecteurs de destruction, plongeant des sociétés entières dans la crise.

Le même raisonnement simpliste irrigue aujourd’hui les débats autour du programme nucléaire iranien.

Certains analystes affirment que l’Iran ne négociera jamais, ne renoncera jamais à son uranium enrichi et se lancera inévitablement dans une course à l’armement nucléaire dès la fin des combats.

Aucun stratège sérieux ne peut pourtant prédire avec certitude le comportement du régime sous une pression militaire et économique prolongée. Le retrait de ces matières pourrait intervenir par la négociation, la diplomatie coercitive ou la force.

Ce qui importe stratégiquement, c’est que l’Iran a, une fois encore, confirmé l’ensemble des inquiétudes qui nourrissent depuis des décennies les préoccupations liées à la non-prolifération.

Le régime a démontré à quel point il était proche de se doter de l’arme nucléaire, tout en finançant le terrorisme par procuration, en menaçant le commerce maritime et en déstabilisant la région à travers des milices armées.


«Les gouvernements confiants dans leur stabilité intérieure isolent rarement leurs citoyens du reste du monde en période de conflit.»

Les défenses aériennes et l’armée de l’air iraniennes ont été fortement affaiblies. Après le démantèlement d’une grande partie du système intégré de défense aérienne du pays, des avions israéliens et américains ont mené des opérations répétées au-dessus du territoire iranien.

Sites radar, centres de commandement, batteries de missiles sol-air et bases aériennes ont été systématiquement ciblés.

L’armée de l’air iranienne, déjà vieillissante et technologiquement dépassée avant la guerre, a été encore davantage fragilisée par la perte d’appareils, d’infrastructures, de capacités de maintenance et de potentiel opérationnel.

Lorsqu’un pays perd la capacité de contrôler efficacement son espace aérien, toutes ses autres vulnérabilités s’en trouvent aggravées.

Les tensions politiques au sein du régime deviennent par ailleurs de plus en plus visibles. Les dirigeants iraniens se sont publiquement contredits sur les représailles, les négociations, la stratégie militaire ou encore les relations avec les puissances étrangères.

Or, dans les systèmes autoritaires, la stabilité repose en grande partie sur la projection d’une image d’unité et de contrôle. Dès lors, tout désaccord exposé au grand jour révèle inévitablement des fractures internes au sein de l’appareil de pouvoir.

Parallèlement, le régime restreint fortement l’accès à Internet pour une grande partie de la population depuis le début de la guerre, craignant des troubles et une circulation incontrôlée de l’information.

Les gouvernements confiants dans leur stabilité intérieure isolent rarement leurs citoyens du reste du monde en période de conflit.

Le réseau régional de groupes armés liés à l’Iran a également subi des revers dévastateurs.

La haute direction du Hamas ainsi qu’une grande partie de son infrastructure militaire ont été anéanties lors de la guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre.

Si le Hamas subsiste encore comme force politique dans certaines parties de Gaza, il ne ressemble plus à l’organisation qui coordonnait autrefois des offensives transfrontalières de grande ampleur, menait des opérations prolongées et dépendait d’un ravitaillement extérieur constant en provenance d’Iran et de son réseau régional.

Ses tunnels, ses capacités de production d’armement, sa structure de commandement et ses filières de soutien extérieur ont été systématiquement démantelés ou fortement affaiblis.

Coupé d’une grande partie de ses soutiens extérieurs et soumis à une pression militaire permanente, le Hamas, autrefois instrument régional de projection de puissance iranienne, apparaît désormais comme un groupe insurgé affaibli et isolé, engagé avant tout dans une lutte pour sa survie.

Le Hezbollah, longtemps présenté comme le principal outil de dissuasion iranien, a subi des revers tout aussi sévères.

Une partie de ses hauts responsables a été éliminée, des commandants expérimentés ont péri, ses stocks d’armes ont été détruits et des infrastructures stratégiques du sud du Liban gravement endommagées.

La chute du régime d’Al-Assad en Syrie, en décembre 2024, ainsi que les campagnes d’interdiction menées sans relâche, ont également coupé ou fortement perturbé plusieurs corridors logistiques qui permettaient autrefois à l’Iran d’acheminer missiles, systèmes d’armes et équipements militaires sophistiqués vers le Liban.
 

Le Hezbollah demeure dangereux. Mais l’image d’une force supplétive intouchable, capable à elle seule d’imposer une escalade régionale, a été profondément ébranlée.

Les Houthis ont eux aussi subi d’importantes pertes. Ils apparaissent de plus en plus isolés et sous pression, même s’ils conservent encore une capacité de nuisance.
 

Quant aux milices chiites liées à Téhéran en Irak et en Syrie, elles font face à des contraintes opérationnelles croissantes, à la perte de plusieurs dirigeants et à une surveillance renforcée des autorités locales.
 

Pendant des décennies, l’Iran a misé sur la guerre par procuration, un modèle lui offrant une profondeur stratégique à un coût direct relativement limité. Ce modèle semble aujourd’hui soumis à une pression inédite sur presque tous les théâtres d’opérations simultanément.
 



Vendredi 22 Mai 2026