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Iran : le pilier invisible de la sécurité énergétique au Moyen-Orient


Par Hicham EL AADNANI.

On parle souvent de l’Iran comme d’un “problème” régional : puissance révisionniste, acteur d’influence, rival idéologique, catalyseur d’affrontements indirects.

Cette lecture n’est pas fausse, mais elle est incomplète. Dans un Moyen-Orient où l’équilibre repose autant sur la dissuasion que sur des arrangements implicites, la stabilité de l’Iran — entendue comme continuité de l’État, maîtrise du territoire et capacité de décision — constitue aussi un facteur d’ordre. Paradoxalement, cet ordre bénéficie y compris à ceux qui se disent ses adversaires. La raison est simple : déstabiliser Téhéran ne signifie pas seulement “affaiblir un rival”, mais augmenter la probabilité d’un choc systémique où l’énergie, la sécurité maritime et la gestion des crises deviennent incontrôlables.



L’énergie, révélateur du paradoxe iranien

Iran : le pilier invisible de la sécurité énergétique au Moyen-Orient
L’énergie est la meilleure lentille pour comprendre ce paradoxe. Le Golfe n’est pas un théâtre régional parmi d’autres : c’est une artère mondiale.

Sa stabilité conditionne l’équilibre des marchés, la crédibilité des stratégies de transition, et la marge de manœuvre budgétaire de nombreux États, y compris hors de la région.

Or, l’Iran est à la fois riverain, acteur militaire et puissance politique au cœur de ce système. Qu’on le veuille ou non, sa posture influence la “prime de risque” attachée à la région. Et cette prime ne réagit pas seulement à la guerre ouverte ; elle grimpe surtout quand les acteurs cessent d’être prévisibles.

Un adversaire stable est parfois plus “gérable” qu’un adversaire affaibli

C’est là qu’apparaît une première vérité, souvent contre-intuitive : un adversaire stable peut être plus “gérable” qu’un adversaire affaibli. Un Iran consolidé — même hostile — reste un acteur capable d’envoyer des signaux, de tenir des lignes rouges, de calibrer l’escalade et, surtout, de contrôler ses propres réseaux.

À l’inverse, un Iran fragilisé augmente le risque de fragmentation des décisions, de surenchères internes, et d’autonomisation d’acteurs armés qui n’ont ni responsabilité diplomatique ni souci des conséquences macroéconomiques.

Autrement dit, l’instabilité ne réduit pas forcément la menace : elle la rend moins lisible, donc plus dangereuse.

Sécurité maritime : là où la géopolitique devient immédiatement énergétique

Cette logique se vérifie particulièrement dans l’espace maritime. La sécurité énergétique ne dépend pas uniquement des volumes produits, mais de la capacité à transporter : routes, détroits, terminaux, assurances, disponibilité du fret, confiance dans les délais.

Une crise iranienne majeure — qu’elle soit interne ou liée à une confrontation externe — tend à déplacer le centre de gravité vers la mer : incidents, démonstrations de force, harcèlements, attaques attribuées ou non.

Dans un environnement de haute tension, la moindre perturbation déclenche un effet domino : hausse des coûts de couverture, prudence des armateurs, recalibrage des stocks, nervosité des marchés.

Le résultat : une inflation importée pour les économies consommatrices et une volatilité budgétaire pour les producteurs eux-mêmes.

Les monarchies du Golfe : contenir sans casser

Les monarchies du Golfe connaissent ce mécanisme mieux que quiconque. Elles ont certes intérêt à contenir l’influence iranienne, mais elles ont un intérêt vital à éviter l’effondrement de l’État iranien. Car la chute d’un grand acteur régional ne crée pas un vide “neutre”.

Elle crée un marché de la puissance où se bousculent ambitions et opportunismes : milices, factions, puissances voisines, et acteurs externes. Pour les pays du Golfe, la pire configuration n’est pas un Iran fort ; c’est un Iran ingouvernable, imprévisible, et traversé par des crises qui débordent sous forme d’incidents maritimes, de pressions sur les minorités, de cyberattaques, ou de tensions confessionnelles.

Dans ce cas, les États du Golfe seraient contraints de réallouer des ressources considérables à la sécurité intérieure, tout en dépendant davantage de garanties externes.

Le choc énergétique : confiance, investissement, transition

L’effet énergétique d’une telle déstabilisation serait double. D’abord, un choc immédiat de confiance : le marché réagit au risque, souvent avant même la rupture d’approvisionnement.

Ensuite, un choc d’investissement : lorsque la perception d’instabilité s’installe, les décisions d’extension de capacité, de maintenance lourde ou de projets de transport deviennent plus coûteuses, plus lentes, ou plus politiquement contestées.

Dans un monde où la transition énergétique exige simultanément des investissements dans les renouvelables et une stabilité des hydrocarbures de “pont”, la volatilité du Golfe ne produit pas une accélération de la transition ; elle produit une transition plus chère et plus conflictuelle.

Iran “fixateur d’agenda”: la rivalité qui retarde les recompositions

Il y a aussi une dimension diplomatique : l’Iran sert de “fixateur d’agenda” régional. Sa présence structure les coalitions, justifie des postures de défense, et organise une partie des dialogues de sécurité.

Tant que la question iranienne domine, d’autres rivalités restent en arrière-plan ou se négocient dans son ombre.

Si l’Iran s’effondre, le projecteur se déplace, mais il ne s’éteint pas. Il se braque ailleurs : sur les équilibres internes au monde sunnite, sur les compétitions de leadership, sur la Méditerranée orientale, et sur les États capables de projeter puissance et influence.

La stabilité iranienne, en ce sens, retarde des recompositions potentiellement explosives.

La Turquie : rival, mais pas bénéficiaire d’un chaos iranien

C’est ici que le cas turc devient central. La Turquie est à la fois un acteur énergétique (hub, transit, ambitions de corridor) et un acteur géopolitique aux multiples théâtres. Elle rivalise avec l’Iran sur l’influence régionale, mais elle n’a pas intérêt à une implosion iranienne.

Une déstabilisation profonde générerait des externalités directes pour Ankara : pressions migratoires, criminalité transfrontalière, question kurde, tensions en Irak et en Syrie, et nécessité d’augmenter encore des engagements déjà coûteux.

Surtout, si l’Iran cesse d’être le principal “conteneur” des anxiétés régionales, la Turquie peut se retrouver plus exposée diplomatiquement : ses dossiers en Méditerranée orientale, ses frictions avec certains partenaires, ses arbitrages stratégiques deviennent plus centraux dans l’agenda des puissances externes. Autrement dit, l’Iran agit aussi comme paratonnerre.

Contenir n’est pas effondrer: calibrer l’objectif stratégique

Faut-il pour autant conclure que la “solution” serait de préserver le statu quo iranien ? Non, car le statu quo est lui-même instable. Mais une distinction s’impose : contenir n’est pas effondrer. La rationalité stratégique consiste moins à chercher la chute de l’adversaire qu’à réduire la probabilité d’un emballement non maîtrisé.

Pour l’énergie, cela signifie privilégier des mécanismes de gestion d’incidents, renforcer la sécurité maritime, et maintenir des canaux de communication — même minimalistes — capables de désamorcer les spirales.

Cela signifie aussi construire des redondances : routes alternatives, capacités de stockage, diversification des chaînes logistiques, préparation cyber et continuité d’activité pour les infrastructures critiques.

Une stabilité imparfaite, mais une ressource rare

Dans cette perspective, la stabilité de l’Iran apparaît comme une condition de possibilité d’une désescalade durable. Non pas parce que l’Iran serait “bienveillant”, mais parce qu’un acteur étatique stable offre des prises : des intérêts à préserver, des coûts à éviter, une réputation à gérer, des signaux à envoyer.

L’effondrement, au contraire, rend l’attribution plus difficile et la dissuasion moins opérante. C’est précisément ce que redoutent les marchés énergétiques : non pas la rivalité, mais l’opacité ; non pas la tension, mais l’imprévisibilité.

Le vrai débat : une architecture de sécurité sans “ennemi stabilisateur”

La conséquence la plus importante est peut-être celle-ci : l’équilibre du Moyen-Orient ne dépend pas uniquement des alliances visibles, mais de piliers silencieux. L’Iran en fait partie, non pas malgré sa dangerosité, mais à cause de la structure qu’il impose au système.

Le fragiliser au point de le rendre ingouvernable, c’est accepter une régionalisation du risque, avec un coût énergétique mondial et un coût politique local.

Cela n’implique pas d’abandonner la pression diplomatique ni les mécanismes de contrainte ; cela implique de calibrer les objectifs. Entre “tolérer” et “faire tomber”, il existe une zone stratégique : celle où l’on cherche à réduire la capacité de nuisance sans détruire les garde-fous qui empêchent le chaos.

Le vrai enjeu, au fond, est celui d’une architecture de sécurité énergétique et maritime capable de ne pas dépendre d’un ennemi stabilisateur.

Tant que cette architecture n’existe pas, la tentation de jouer avec l’effondrement de l’Iran ressemble à un pari à haut risque : possible à court terme, ruineux à moyen terme.

Dans un système régional déjà saturé de lignes de fracture, la stabilité — même imparfaite — reste une ressource. Et, pour l’énergie mondiale, c’est une ressource rare.

Par Hicham EL AADNANI - Expert en intelligence économique et stratégie de communication d’influence.


Mardi 27 Janvier 2026