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Istiqlal 2026-2031 : de la cohésion familiale à la souveraineté économique, le choix d’un progrès social soutenable.


Par Abdelghani El Arrasse : Économiste – Membre de l’Alliance des Économistes Istiqlaliens.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de Salma Labtar intitulé « Istiqlal 2026-2031 : et si la famille redevenait une véritable politique publique ? », consacré au premier pilier du programme électoral du Parti de l’Istiqlal : « Préserver le système de valeurs, renforcer la cohésion et la résilience des familles ».



Je partage largement l’analyse développée dans cet article, notamment lorsqu’elle souligne que la politique familiale ne peut plus être considérée comme une simple affaire privée.

Les transformations démographiques, économiques, sociales et numériques que connaît le Maroc affectent profondément la famille :

Rapports entre générations, éducation des enfants, insertion des jeunes, santé mentale, addictions, prise en charge des personnes âgées et des personnes en situation de handicap, conciliation entre vie professionnelle et familiale.

Faire de la famille un véritable sujet de politique publique est donc une orientation que je considère pertinente.

Mais je voudrais prolonger cette réflexion par une autre question, tout aussi essentielle à l'approche des élections législatives de 2026 : Comment financer durablement le progrès social que nous souhaitons pour les Marocains ?

Car une politique sociale ne peut durablement réussir sans une économie capable de créer suffisamment de richesse, d’emplois et de valeur ajoutée pour la financer.

La famille au centre de la politique publique.

Le premier pilier du programme 2026-2031 de l’Istiqlal présente l’intérêt de relier des problématiques que les politiques publiques ont trop souvent traitées séparément.

Santé mentale, prévention des addictions, accompagnement des personnes âgées, handicap, crèches, parentalité, médiation familiale, protection des enfants face aux risques numériques ou encore soutien aux jeunes souhaitant fonder une famille participent en réalité d’une même ambition : renforcer la résilience de la société marocaine à partir de sa cellule fondamentale, la famille.

Je rejoins également Salma Labtar lorsqu’elle insiste sur la nécessité d’aller au-delà des intentions pour définir des budgets, des échéances et des indicateurs permettant d’évaluer les politiques proposées.

C’est précisément cette exigence de réalisme qui doit, à mon sens, s'appliquer à l'ensemble des propositions économiques présentées durant cette campagne.

Le pouvoir d’achat ne se résume pas au salaire

L’amélioration du pouvoir d’achat sera naturellement au cœur de la campagne électorale. Et elle doit l’être. Mais le pouvoir d’achat ne peut être réduit à une seule variable : le salaire nominal.

Il dépend certes du revenu perçu par le ménage, mais également du coût du logement, de l’alimentation, du transport, de la santé, de l’éducation et des autres dépenses indispensables à la vie quotidienne.

Un ménage dont le salaire augmente fortement mais dont les dépenses essentielles progressent simultanément ne bénéficie pas nécessairement de la même amélioration de son niveau de vie.

Une politique de pouvoir d’achat doit donc agir sur les deux côtés de l’équation : les revenus et le coût de la vie. C’est pourquoi l’amélioration de l’école publique, de la santé, de la protection sociale, des transports ou de l’accès au logement constitue également une politique de pouvoir d’achat.

Le SMIG à 5 000 DH : une promesse attractive, mais quelle trajectoire économique ?

Dans son programme électoral pour les législatives de 2026, un parti politique propose de porter le SMIG à 5 000 dirhams. L’objectif est évidemment attractif.

Qui pourrait être opposé au principe d’une amélioration significative des revenus des salariés marocains ? Certainement pas ceux qui défendent davantage de justice sociale et une meilleure répartition des fruits de la croissance.

Mais notre responsabilité d’économistes est précisément de dépasser l’attractivité immédiate d’un chiffre pour nous interroger sur les conditions permettant de le rendre réellement applicable et durable.

La question n’est donc pas : « Sommes-nous pour ou contre un SMIG à 5 000 DH ? » La véritable question est : « Comment atteindre ce niveau de rémunération sans fragiliser l’emploi, les TPE-PME et la compétitivité de notre économie ? ».

Une hausse importante du SMIG ne peut être analysée indépendamment de la productivité, du coût global du travail et de la capacité financière des entreprises.

Pour certaines grandes entreprises fortement productives, une hausse significative des rémunérations peut être absorbée.

Mais le tissu économique marocain repose également sur une multitude de TPE et PME : commerces, restaurants, ateliers, entreprises artisanales, sociétés de services et petites unités industrielles.

Prenons une entreprise employant vingt ou trente salariés.

Une augmentation importante du salaire minimum multipliée par l’ensemble de ses effectifs, à laquelle viennent s’ajouter les charges sociales correspondantes, peut modifier profondément son équilibre financier.

Sans accompagnement, plusieurs conséquences sont possibles : réduction des marges, augmentation des prix, ralentissement des recrutements, automatisation de certaines tâches ou, dans les situations les plus fragiles, développement de l’emploi informel.

Le paradoxe serait alors préoccupant : vouloir améliorer le revenu du salarié tout en fragilisant involontairement l'emploi que l'on souhaite protéger.

Le Maroc ne doit pas choisir entre meilleurs salaires et compétitivité.

Une deuxième question mérite d’être posée : celle de notre attractivité internationale.

Le Maroc ambitionne de consolider sa place comme plateforme industrielle et d'attirer davantage d'investissements dans l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, le numérique, l’offshoring, les énergies renouvelables et les nouvelles industries.

Dans cette compétition, les investisseurs comparent les pays. Ils regardent les infrastructures, la stabilité, la fiscalité, la logistique, l’énergie, les compétences disponibles, les délais administratifs mais également le rapport entre coût du travail et productivité.

Notre ambition ne doit certainement pas être de construire l’attractivité du Maroc sur des salaires faibles.

Au contraire. Notre objectif doit être de créer une économie capable de payer progressivement de meilleurs salaires parce qu’elle produit davantage de valeur.

La nuance est fondamentale. Une hausse durable des rémunérations doit donc avancer avec l’amélioration de la productivité, la qualification des salariés, l’investissement, la digitalisation et la montée en gamme de notre appareil productif.

C’est ainsi que l’on peut concilier justice sociale et compétitivité.

5 000 DH : un objectif social doit devenir une politique économique.

Porter le SMIG à 5 000 DH peut donc constituer un objectif social. Mais pour devenir une véritable politique économique, cet objectif doit être accompagné d’une trajectoire clairement définie.

Sur combien d’années ? Avec quels gains de productivité attendus ? Quel accompagnement pour les TPE-PME ? Quels éventuels mécanismes fiscaux ou sociaux transitoires ? Quel impact attendu sur les prix ? Quel risque pour l’emploi formel ? Quel effet sur notre compétitivité face aux pays qui cherchent, eux aussi, à attirer les investissements internationaux ?

Ces questions ne signifient pas que l’objectif est impossible. Elles signifient simplement qu’une politique économique responsable ne peut se limiter à annoncer le chiffre final : elle doit expliquer le chemin permettant de l’atteindre.

C’est là toute la différence entre une promesse électorale et une réforme économique soutenable.

Les NEET : avant de parler salaire, permettre l’accès à l’emploi.

Il existe parallèlement une autre réalité dont notre débat politique doit davantage se saisir : celle des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation — les NEET.

Pour ces jeunes, le niveau du SMIG n’est évidemment pas la première question.

Avant de savoir combien ils gagneront, encore faut-il leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Cela passe par l’éducation, la formation professionnelle, l’apprentissage, l’accompagnement entrepreneurial et surtout une meilleure adéquation entre les compétences enseignées et les besoins réels de l’économie.

Le Maroc connaît d’ailleurs un paradoxe.

D’un côté, de nombreux jeunes rencontrent des difficultés pour accéder à l’emploi. De l’autre, entreprises et particuliers éprouvent parfois des difficultés à trouver des plombiers, électriciens, mécaniciens, soudeurs, frigoristes, techniciens de maintenance et professionnels qualifiés dans de nombreux métiers techniques.

La politique de l’emploi ne peut donc se résumer à la fixation d’un salaire minimum. Elle doit également répondre à une question fondamentale :

Quelles compétences notre économie recherche-t-elle et comment préparer nos jeunes à les exercer ? Produire davantage pour mieux redistribuer.

C’est probablement là que doit se situer l’une des grandes orientations économiques du Maroc pour 2026-2031. Nous devons sortir de l’opposition traditionnelle entre politique sociale et politique économique. Il n’y aura pas de politique sociale durable sans création de richesse.

Mais une croissance économique qui ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie des citoyens finit également par perdre son sens. Il faut donc construire un cercle vertueux :

Plus de formation → plus de compétences → plus de productivité → des entreprises plus compétitives → davantage d’investissement → davantage d’emplois → de meilleurs salaires → davantage de pouvoir d’achat. C’est cette mécanique qu’une politique économique doit chercher à enclencher.

La famille, l’entreprise et le jeune : trois dimensions d’un même projet.

C’est pourquoi je considère que le premier pilier du programme de l’Istiqlal consacré à la famille doit être lu au-delà de sa seule dimension sociale. Une famille solide a besoin de revenus. Ces revenus nécessitent des emplois. Ces emplois nécessitent des entreprises compétitives.

Ces entreprises ont besoin de compétences. Et ces compétences nécessitent une école, une formation professionnelle et une politique de jeunesse efficaces. Tout est lié.

Soutenir la famille, accompagner les jeunes, protéger les plus vulnérables et renforcer les entreprises ne sont donc pas quatre politiques différentes. Ce sont les composantes d’un même modèle de développement.

La campagne doit être celle de la crédibilité.

À l’approche du scrutin, les propositions vont naturellement se multiplier. Certaines seront spectaculaires. D’autres plus techniques et probablement moins faciles à résumer en quelques mots.

Mais les Marocains ont aujourd’hui suffisamment de maturité pour demander davantage qu’un catalogue de promesses.

Pour chaque grande proposition économique, nous devrions pouvoir répondre à quelques questions simples :

Combien coûte-t-elle ? Qui la finance ? Selon quel calendrier ? Quel impact aura-t-elle sur l’emploi ? Quel impact sur les TPE-PME ? Quel effet sur l’investissement et la compétitivité ?

Et quels indicateurs permettront aux citoyens d’en mesurer les résultats en 2031 ? Ce sont ces questions qui permettent de distinguer une ambition légitime d’une politique publique réellement crédible. Pour un progrès social durable.

Je partage donc l’idée défendue par Salma Labtar : remettre la famille au cœur des politiques publiques constitue un chantier essentiel pour le Maroc des prochaines années.

Mais cette ambition doit s’inscrire dans une vision économique plus large. Nous devons simultanément protéger les familles, donner des perspectives aux jeunes, accompagner les entreprises, améliorer la productivité et faire progresser les revenus.

Le Maroc n’a pas à choisir entre justice sociale et compétitivité. Il doit réussir les deux. Le véritable progrès social ne consiste pas à opposer le salarié à l’entreprise.

Il consiste à créer les conditions permettant à l’entreprise de produire davantage de valeur, au salarié d’en recevoir une part plus importante et à l’État de disposer des moyens nécessaires pour financer efficacement l’éducation, la santé et la protection sociale.

C’est ainsi que nous pourrons améliorer durablement le pouvoir d’achat.

C’est ainsi que nous pourrons offrir davantage de perspectives à notre jeunesse. Et c’est ainsi que nous pourrons renforcer réellement la famille . Parce qu’en définitive, une politique sociale crédible n’est pas celle qui promet le plus.

C’est celle qui crée durablement les moyens de tenir ses engagements.


Lundi 7 Septembre 2026

La rédaction