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J’ai décidé d’organiser une primaire entre mes idées




Par Adnane Benchakroun

J’ai décidé d’organiser une primaire entre mes idées
Il y a trop de candidats dans ma tête. Trop de programmes, trop de promesses, trop de convictions persuadées d’être indispensables. Le matin, une idée m’annonce qu’il faut tout changer. À midi, une autre me rappelle que j’ai déjà essayé. Le soir, une troisième propose une commission de réflexion. Celle-là connaît manifestement la maison.

J’ai donc décidé d’organiser une primaire entre mes idées. Avec débat contradictoire, examen des bilans et possibilité de retirer sa candidature sans perdre la face. Enfin, si possible.

La décision n’a pas été bien accueillie.

Mes certitudes historiques ont immédiatement invoqué leur ancienneté. Elles étaient là avant les autres, avaient traversé des crises, accompagné des engagements, résisté à quelques déceptions. Elles estimaient disposer d’un droit naturel à la reconduction. Je leur ai expliqué que trente ans de présence dans mon esprit ne constituaient pas, à eux seuls, un programme pour demain.

L’une d’elles m’a regardé comme un traître.

Je la comprends. Nous finissons par nous attacher à nos idées comme à des meubles de famille. Nous savons qu’elles encombrent un peu le passage, qu’elles grincent à l’usage, mais les déplacer nous semble presque une offense à ceux que nous avons été. Alors nous circulons de travers pour éviter de les bousculer.

Pour cette primaire intérieure, j’ai commencé par identifier les candidates.

L’Audace s’est déclarée la première. Elle veut lancer, écrire, entreprendre, essayer. Elle possède un talent certain pour transformer un café du matin en chantier de six mois. Son programme tient en trois mots : « On y va. » Lorsque je lui demande avec quels moyens, elle me répond que je deviens négatif.

La Prudence a déposé son dossier quelques minutes plus tard. Très complet. Annexes, réserves, scénarios et liste des précédents malheureux. Elle propose d’attendre que les conditions soient réunies. Je lui ai demandé si elle pouvait citer une seule journée de ma vie où elles l’avaient toutes été. Elle a sollicité un délai de réponse.

La Colère est arrivée sans dossier. Elle avait un communiqué.

Il fallait dénoncer, répondre, remettre les choses à leur place. Elle connaissait déjà le titre de la chronique et les trois premières phrases. Je reconnais son utilité : elle aperçoit parfois une injustice avant les autres. Mais elle veut publier avant de relire. Dans mon métier, cela mérite au moins un second tour.

L’Espérance, elle, s’est présentée discrètement. Je la croyais fatiguée. Elle avait seulement appris à parler moins fort. Elle continuait de penser que des gens peuvent bien faire leur travail, qu’une institution peut progresser, qu’une conversation peut débloquer ce qu’un affrontement avait figé. Elle ne promettait aucun miracle. Sa candidature m’a touché.

Puis l’Expérience a pris la parole. Longtemps.

Elle avait beaucoup de choses à raconter, dont plusieurs que nous avions déjà entendues. Elle rappelait les enthousiasmes trompeurs, les réformes inachevées, les hommes qui avaient changé de discours en changeant de fauteuil. Je l’écoutais avec respect, jusqu’au moment où elle a commencé une phrase par : « De toute façon, je sais comment cela finit. »

Là, je l’ai interrompue. Connaître plusieurs dénouements ne donne pas le droit d’interdire toutes les histoires suivantes.

Le débat s’annonçait difficile. D’autant qu’un problème de procédure est apparu : qui allait voter ?

Mon ego proposait de tenir le bureau de vote. J’ai refusé. Il avait déjà préparé les résultats.

Mes habitudes souhaitaient limiter le scrutin aux idées installées depuis plus de dix ans. Mes peurs réclamaient un droit de veto. Quant au regard des autres, il exigeait des sondages permanents : que va-t-on penser de moi si je change d’avis ? Si je nuance ? Si je reconnais que mon adversaire avait, sur un point précis, raison ?

Voilà sans doute la candidate clandestine la plus puissante : la peur de se dédire.

Elle nous pousse à défendre une phrase après avoir cessé d’y croire. Nous ajoutons des explications, nous déplaçons le sujet, nous contestons un détail pour éviter de reconnaître l’essentiel. Toute cette énergie dépensée pour protéger une ancienne version de nous-mêmes.

J’aimerais pouvoir dire que j’en suis débarrassé. Ce serait encore une belle promesse électorale.

J’ai donc invité les faits au débat. Ils ont contrarié presque tout le monde. Certaines de mes intuitions ont résisté à leur examen. D’autres ont demandé à être reformulées. Quelques-unes se sont révélées surtout confortables : elles m’épargnaient l’effort d’écouter ou la difficulté d’agir.

Le Doute, jusque-là silencieux, a proposé de poursuivre les auditions.

Je lui ai toutefois imposé une limite. Il serait trop commode d’organiser indéfiniment des débats pour ne jamais prendre de décision. Il faut bien, un jour, signer l’article, engager le projet, donner sa confiance. Et accepter d’en répondre.

Ma primaire n’a finalement produit aucun vainqueur absolu. J’ai confié une place à l’audace, demandé à la prudence de travailler avec elle et prié l’expérience de conseiller sans confisquer la parole. L’espérance est toujours là.

Le doute surveillera le dépouillement. Quant à mon ego, il conteste déjà le scrutin.


Mardi 3 Novembre 2026