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Je ne suis pas durable, alors laissez-moi tranquille avec votre durabilité




Je ne suis pas durable, alors laissez-moi tranquille avec votre durabilité
J’ai enfin trouvé l’argument imparable. Celui qui met fin à toutes les conférences sur le climat, aux sommets internationaux, aux colloques sur le développement durable et aux discours culpabilisateurs. Un argument d’une logique écrasante.

Je ne suis pas durable.

Dans soixante, quatre-vingts ou cent ans, je ne serai plus là. Peut-être même bien avant. Pourquoi faudrait-il donc que je me préoccupe d’un monde qui, de toute façon, continuera sans moi ? Voilà. Circulez, il n’y a plus rien à débattre.

On me répond invariablement : « Faites-le pour vos enfants. »

Ah bon ?

Mes enfants sont-ils durables ? Non. Ils mourront eux aussi.

« Alors faites-le pour vos petits-enfants. »

Toujours pas. Ils disparaîtront également.

À ce rythme-là, remontons jusqu’à Adam et Ève ou projetons-nous jusqu’à l’an dix mille. Le résultat reste identique : personne n’est durable. Nous sommes tous des locations à durée limitée. Des contrats à échéance fixe. Des passagers en transit sur une planète qui, manifestement, n’a signé aucun bail avec nous.

Pourquoi donc exiger de créatures provisoires qu’elles construisent un avenir éternel ?

D’ailleurs, soyons cohérents jusqu’au bout.

Puisque rien n’est durable, cessons de réparer les routes. Elles finiront par disparaître. Pourquoi construire des ponts ? Ils vieilliront. Pourquoi planter un arbre ? Il mourra. Pourquoi restaurer une médina ? Les pierres finiront en poussière. Pourquoi apprendre à lire aux enfants ? Les livres finiront oubliés dans une cave humide.

Et pourquoi faire du sport ? Notre cœur finira bien par s’arrêter.

Pourquoi économiser ? Pourquoi assurer sa maison ? Pourquoi prendre un parapluie ? Après tout, nous allons tous mourir.

Vous voyez où mène ma démonstration ?

À un sommet vertigineux d’absurdité.

Mais j’assume.

Car depuis quelques années, la durabilité est devenue une religion civile. Tout est durable. Les voitures sont durables. Les baskets sont durables. Les cafés sont durables. Les hôtels sont durables. Les sacs à main sont durables. Même les réunions sur la durabilité produisent des badges, des kakémonos, des buffets et des milliers de kilomètres d’avion parfaitement... durables.

Le mot est partout.

À force d’être partout, il ne veut plus rien dire.

Il suffit d’ajouter « durable » à n’importe quel projet pour lui donner une aura morale. Un immeuble devient durable. Une campagne publicitaire devient durable. Une banque devient durable. Même une bouteille en plastique vous explique désormais qu’elle participe au sauvetage de la planète.

C’est magnifique.

On ne vend plus un produit. On vend une absolution.

Alors oui, je revendique ma mauvaise foi.

Je refuse de croire que l’avenir de la planète dépend exclusivement du fait que j’oublie ou non d’éteindre la lumière de ma cuisine.

Je refuse que chaque geste quotidien devienne un examen de conscience écologique.

Je refuse que la moindre tasse de café se transforme en procès climatique.

Et surtout, je refuse qu’on oublie que les plus grands pollueurs de la planète donnent souvent des leçons avec un talent admirable.

C’est peut-être cela qui m’agace le plus.

La morale à géométrie variable.

Les sermons à haute altitude.

Les conférences sur la sobriété organisées dans des hôtels climatisés où arrivent des délégations en jets privés.

Là, soudain, ma mauvaise foi reprend des couleurs.

Mais attention.

Ne nous méprenons pas.

Cette chronique est volontairement injuste. Elle pousse le raisonnement jusqu'à l'absurde parce que l'absurde révèle parfois les failles des discours trop bien huilés.

Car, évidemment, si chacun raisonnait vraiment ainsi, aucune civilisation n'aurait survécu plus de deux générations.

Nos ancêtres ont construit des barrages qu'ils ne verraient jamais achevés, planté des oliviers dont ils ne goûteraient jamais les fruits, élevé des cathédrales qu'ils savaient ne jamais voir terminées.

Ils n'étaient pas durables.

Leurs œuvres, parfois, l'ont été davantage qu'eux.

Comme quoi la véritable durabilité n'est peut-être pas celle des êtres humains. C'est celle des gestes qu'ils choisissent de laisser derrière eux.

Mais avouez tout de même que, pendant quelques minutes, mon raisonnement semblait presque convaincant.

C'est le privilège suprême de la mauvaise foi : elle gagne souvent les débats... jusqu'au moment où la réalité finit par voter.


Vendredi 10 Juillet 2026