Je ne vais plus au café… et je le regrette !




Je ne vais presque plus au café. Et, curieusement, je le regrette.


Pas pour le café lui-même. J'en bois toujours. Chez moi, au bureau, entre deux réunions, devant mon ordinateur, parfois même sans vraiment en apprécier le goût.

Non, ce qui me manque, ce n'est pas le café. C'est tout ce qui allait avec.

Cette liberté de perdre une heure sans avoir l'impression de perdre son temps. Cette possibilité de s'asseoir quelque part sans objectif précis, sans rendez-vous, sans agenda. Simplement pour voir du monde. Écouter. Parler. Observer. Et parfois ne rien faire.

Je me demande même si, en cessant de fréquenter les cafés, je n'ai pas abandonné une petite partie de ma vie sociale. Et peut-être aussi de ma vie politique. Car au Maroc, le café n'a jamais été seulement un café. C'était notre premier réseau social. Et probablement le plus humain.

Avant Facebook, il y avait le café du quartier

Je me souviens de cette époque où l'on allait au café sans nécessairement savoir qui l'on allait rencontrer.

On retrouvait toujours quelqu'un. Un ami, une connaissance, un ancien camarade, un voisin. Et parfois un parfait inconnu avec lequel on finissait par refaire le monde.

On parlait de tout.

Du gouvernement qui ne faisait jamais assez. Des ministres qui parlaient trop. Des prix qui augmentaient. Du Wydad, du Raja, de l'équipe nationale. De la dernière déclaration politique. De la pluie qui tardait à venir.

On commentait les journaux, on contestait les éditorialistes, on critiquait les décisions publiques et on proposait, avec une assurance admirable, des solutions à tous les problèmes du pays.

Au café, chacun devenait tour à tour économiste, sélectionneur national, constitutionnaliste, diplomate et chef du gouvernement.

Et personne ne demandait de diplôme.

C'était parfois approximatif, souvent excessif, quelquefois injuste. Mais c'était vivant.

Surtout, il fallait accepter la contradiction. On pouvait être interrompu, contredit, moqué gentiment. Il fallait argumenter, répondre, parfois reconnaître que l'autre n'avait pas complètement tort.

Et le lendemain, on revenait.

On retrouvait les mêmes personnes, les mêmes désaccords, les mêmes plaisanteries. Une petite école de coexistence, finalement. Aujourd'hui, je suis connecté à tout le monde… sauf peut-être à mon voisin

Je ne vais plus au café parce que, comme beaucoup, je suis devenu prisonnier de mon propre confort.

Pourquoi me déplacer alors que tout arrive sur mon smartphone ?

Les journaux, les informations, les commentaires, les vidéos, les débats politiques, les analyses économiques, les conversations avec mes amis.

Je peux suivre une crise internationale, lire un rapport, participer à une réunion, commenter l'actualité marocaine et échanger avec quelqu'un à l'autre bout du monde sans quitter mon fauteuil.

Formidable progrès.

Je ne vais certainement pas jouer au vieux nostalgique qui regrette une époque où il fallait attendre le journal du lendemain pour apprendre ce qui s'était passé la veille.

J'aime la technologie. Je l'utilise tous les jours. Je travaille avec elle. Et l'intelligence artificielle est même devenue une compagne quotidienne de réflexion et de travail.

Mais une question commence à me déranger. À force d'avoir le monde entier dans ma poche, est-ce que je n'ai pas fini par perdre le monde qui était juste devant moi ?

Je connais parfois mieux les opinions d'un inconnu sur Facebook que les préoccupations de mon voisin.

Je lis des centaines de commentaires, mais je participe à beaucoup moins de conversations spontanées.

Je peux discuter pendant une heure avec une intelligence artificielle, lui poser mille questions, la contredire, lui demander de reformuler mes idées.

Elle me répond avec une patience remarquable. Mais elle ne m'invite jamais à prendre un nous-nous.

Et surtout, elle ne remplace pas cet ami qui me regarde dans les yeux et me dit : « Tu racontes n'importe quoi ! »

Le café était aussi notre petit Parlement populaire

Il y a une dimension que nous avons peut-être sous-estimée : le café marocain était, et demeure souvent, un espace politique.

Pas au sens partisan du terme. On n'y organisait pas nécessairement des meetings. On n'y rédigeait pas des programmes électoraux. Mais on y fabriquait quelque chose d'essentiel : de l'opinion.

La politique y descendait de son piédestal institutionnel pour rejoindre la vie quotidienne.

Une décision gouvernementale devenait une discussion sur le pouvoir d'achat. Une réforme se transformait en débat sur l'école des enfants. Une annonce économique était jugée à travers les difficultés du commerçant du quartier.

Et les responsables politiques, même absents, y étaient quotidiennement convoqués, interrogés et parfois condamnés sans possibilité d'appel.

Ce n'était pas toujours juste. Mais c'était une manière de s'approprier la chose publique.

Je ne veux pas idéaliser ces cafés. Certains étaient des univers presque exclusivement masculins. Les habitués monopolisaient parfois la parole. Les préjugés circulaient aussi facilement que les verres de thé.

La démocratie du café avait ses limites.

Mais elle possédait une vertu : elle obligeait à rencontrer physiquement des gens qui ne pensaient pas forcément comme nous.

Aujourd'hui, les réseaux sociaux nous offrent une tribune immense. Ils permettent aussi à des voix longtemps marginalisées de se faire entendre.

Pourtant, ils peuvent nous enfermer dans des communautés où chacun retrouve surtout ceux qui pensent comme lui.

Au café, on pouvait choisir sa table. Sur Internet, les algorithmes participent au choix de nos interlocuteurs.

La différence mérite réflexion.

Et si le vrai luxe était de perdre son temps ?

Je crois que c'est finalement cela qui me manque le plus.
Le temps inutile. Ce temps qui ne produisait rien de mesurable, rien de facturable, rien de publiable.

Une heure au café ne donnait pas nécessairement naissance à un article, à une décision ou à un projet. Mais elle pouvait nous apprendre quelque chose sur les autres.

Une inquiétude entendue au détour d'une conversation. Une colère populaire que les statistiques ne racontent pas. Une plaisanterie révélatrice de l'humeur du pays.

Pour un journaliste, c'était même une formidable rédaction à ciel ouvert.

Je me demande parfois si, en travaillant davantage derrière nos écrans, nous ne risquons pas de mieux connaître les tendances numériques que les véritables préoccupations des citoyens.

Les réseaux sociaux nous disent ce qui fait du bruit.
Le café pouvait nous aider à comprendre ce qui se murmure.

Et ce n'est pas exactement la même chose.

Je crois que je vais retourner au café. Pas pour y retrouver un passé qui n'existe plus.

Pas pour condamner les smartphones, les réseaux sociaux ou l'intelligence artificielle. Ce serait absurde, surtout venant de quelqu'un qui les utilise autant que moi.

Mais pour retrouver une certaine disponibilité aux autres.
M'asseoir sans objectif. Regarder passer les gens. Écouter une conversation. Retrouver un ami par hasard. Me laisser entraîner dans une discussion qui n'était pas prévue.

Peut-être même accepter de m'ennuyer un peu. Car nous avons fini par considérer l'ennui comme une anomalie qu'il faut immédiatement corriger avec un écran.

Or, c'est parfois dans ces moments apparemment vides que naissent les meilleures idées, les rencontres inattendues et les questions que nous ne pensions pas nous poser.

Je ne sais pas si le café est le dernier lieu social et politique du Maroc. Ce serait oublier les familles, les associations, les marchés, les universités et tous ces espaces où notre société continue de vivre et de débattre.

Mais je sais qu'il représente quelque chose que nous aurions tort de perdre : la possibilité de partager un moment sans avoir besoin d'une raison.

Alors oui, je ne vais presque plus au café. Et je le regrette.

Peut-être parce que j'ai compris, un peu tard, que toutes ces heures que je croyais autrefois perdre étaient aussi des heures pendant lesquelles je vivais avec les autres.

Au fond, je n'ai pas arrêté de boire du café. J'ai simplement arrêté d'aller à la rencontre de ceux qui le boivent.
Et cela, aucun smartphone, aucun réseau social, aucune intelligence artificielle ne pourra véritablement me le rendre.

À moins, bien sûr, que je décide de sortir de chez moi. Et de commander un café. Sans Wi-Fi, si possible.


Dimanche 11 Octobre 2026

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