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Jouahri a dit : face aux secousses du monde, le Maroc doit garder la tête froide

​Revolut, non… pas pour l’instant.


Rédigé par le Jeudi 25 Juin 2026

Le message du Wali de Bank Al-Maghrib est clair : dans une économie mondiale devenue imprévisible, la prudence monétaire n’est pas une posture d’attente, mais une méthode de pilotage.

Bank Al-Maghrib maintient son taux directeur et appelle, au-delà des chiffres, à une économie plus résiliente, plus productive et moins dépendante de l’investissement public.



Jouahri a dit : face aux secousses du monde, le Maroc doit garder la tête froide
Il y avait, dans les propos de Abdellatif Jouahri, ce mardi 23 juin, moins de triomphalisme que de vigilance. Le Wali de Bank Al-Maghrib n’a pas cherché à vendre une image artificiellement rose de l’économie marocaine. Il a plutôt dessiné le portrait d’un pays qui résiste, qui avance même sur plusieurs fronts, mais qui demeure exposé aux turbulences extérieures, aux fragilités sociales internes et à une équation mondiale qui change de forme presque chaque mois.

Le maintien du taux directeur à 2,25 % résume à lui seul cette ligne de conduite. Ni relance monétaire aventureuse, ni durcissement excessif. Bank Al-Maghrib choisit de rester au milieu du gué, attentive à une inflation qui s’est modérée, mais qui peut rapidement être réveillée par les prix de l’énergie, les tensions géopolitiques ou les aléas climatiques.

En substance, Jouahri a dit : nous ne sommes pas à l’abri, mais nous ne sommes pas désarmés.

Le gouverneur de la Banque centrale a commencé par rappeler une réalité désormais installée : le monde économique ne connaît plus vraiment de période de calme. Après la crise financière de 2008, la pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales et la fragmentation des chaînes de valeur, le conflit au Moyen-Orient ajoute une nouvelle couche d’incertitude.

Pour un pays comme le Maroc, cette instabilité n’est jamais abstraite. Elle se traduit par le coût du pétrole, la facture énergétique, le prix des céréales, les difficultés d’approvisionnement, les tensions sur certaines matières premières et, au final, sur le panier de la ménagère.

Jouahri l’a rappelé avec la sobriété qui caractérise généralement ses interventions : l’inflation importée reste une donnée avec laquelle il faut composer. Même lorsque les prix ralentissent à l’intérieur du pays, une flambée extérieure peut rapidement se transmettre à l’économie nationale.

C’est précisément pour cette raison que la Banque centrale refuse de considérer l’accalmie actuelle comme définitivement acquise. L’inflation peut se calmer. Elle peut aussi revenir. Et une banque centrale sérieuse ne pilote pas seulement le présent ; elle doit surtout anticiper les risques qui pourraient s’imposer demain.

Le maintien du taux directeur à 2,25 % a naturellement occupé une place centrale dans la conférence. Certains y verront une prudence excessive, notamment du côté des entreprises qui espèrent un crédit moins coûteux. D’autres y verront au contraire une décision équilibrée.

Bank Al-Maghrib considère que les conditions actuelles ne justifient ni un assouplissement précipité ni un durcissement monétaire. L’inflation est sous contrôle relatif, mais le contexte extérieur demeure trop incertain pour prendre le risque de baisser la garde.

Jouahri a également répondu, avec pédagogie, à la question souvent posée sur la transmission des baisses du taux directeur vers les crédits bancaires. Le mécanisme existe, mais il n’est ni automatique ni uniforme. Un crédit immobilier de long terme, un financement de trésorerie, un prêt à une PME ou un crédit à la consommation ne portent pas les mêmes risques. Les banques ne les tarifient donc pas de la même manière.

Le message est important : la politique monétaire peut créer des conditions favorables, mais elle ne peut pas, à elle seule, régler le problème du coût du financement de l’économie. Celui-ci dépend aussi de la concurrence bancaire, de la qualité des dossiers, de la transparence financière des entreprises et de la perception du risque.

Sur le front de la croissance, le Wali de Bank Al-Maghrib a livré un diagnostic nuancé. Le Maroc conserve des capacités de résistance. L’agriculture, lorsque les conditions climatiques le permettent, demeure un moteur essentiel. Les activités non agricoles, notamment l’industrie, le tourisme, les exportations automobiles, les phosphates et les services, contribuent également à soutenir la dynamique nationale.

Mais il serait dangereux de confondre croissance et prospérité largement partagée.

Car derrière les indicateurs macroéconomiques, la question de l’emploi reste entière. Le chômage urbain demeure élevé. Les jeunes et les femmes continuent de subir davantage les limites du marché du travail. Or c’est ici que se trouve probablement le principal défi économique et social du pays.

Jouahri n’a pas prétendu que la politique monétaire pouvait résoudre ce problème. Il a simplement replacé la question là où elle doit être : la croissance doit devenir plus créatrice d’emplois, plus productive et plus inclusive.

Il ne suffit plus de produire davantage. Il faut produire mieux, former mieux, financer mieux et intégrer davantage de Marocains dans l’activité économique. Le Maroc ne manque pas de talents. Il manque parfois de passerelles suffisamment solides entre l’école, la formation, l’entreprise et l’investissement.

L’un des passages les plus sensibles de la conférence a concerné les transferts des Marocains résidant à l’étranger. Ces flux ne sont pas de simples chiffres dans une balance des paiements. Ils représentent un lien économique, familial et affectif entre le Maroc et sa diaspora.

Or les évolutions réglementaires européennes, notamment dans le secteur bancaire et financier, peuvent compliquer les opérations des établissements marocains présents ou actifs dans certains pays. Jouahri a confirmé que Bank Al-Maghrib suit ce dossier de près, en coordination avec les autorités concernées.

Le sujet dépasse la technique bancaire. Il touche à la souveraineté financière du pays. Préserver la fluidité des transferts des MRE, c’est protéger une source essentielle de devises, mais aussi maintenir une relation de confiance avec plusieurs millions de Marocains établis hors du Royaume.

La Banque centrale semble avoir choisi une méthode patiente : dialogue avec les régulateurs, échanges techniques, négociations et recherche de solutions pays par pays. Une démarche moins spectaculaire que les grandes annonces, mais souvent plus efficace sur le long terme.

Après 2030, l’investissement privé devra prendre le relais

C’est sans doute l’un des messages les plus politiques, au sens économique du terme, de cette conférence. Jouahri a insisté sur la nécessité de faire monter l’investissement privé en puissance dans les années à venir.

Le Maroc a beaucoup investi : infrastructures, ports, autoroutes, zones industrielles, énergies renouvelables, projets sociaux, équipements publics, préparation des grands rendez-vous de 2030. Cet effort a structuré le pays et renforcé son attractivité.

Mais l’État ne pourra pas tout financer éternellement. À un moment, le relais devra être pris plus franchement par l’entreprise privée, les PME, les investisseurs nationaux, les partenariats public-privé et les projets à forte valeur ajoutée.

Jouahri a donc posé une question qui dépasse la Banque centrale : comment transformer l’épargne, les capacités financières et les ambitions entrepreneuriales en investissement productif ?

La réponse suppose un environnement plus lisible, une administration plus fluide, une justice commerciale plus rapide, un accès au foncier plus transparent et un financement mieux adapté aux petites structures. Il ne suffit pas d’encourager l’investissement dans les discours. Il faut aussi réduire les raisons de ne pas investir.

La conférence a également remis sur la table une évidence parfois oubliée dans les débats techniques : l’inflation ne se résume pas à une moyenne statistique.

Pour certains ménages, elle est devenue plus supportable. Pour d’autres, notamment ceux dont le budget est largement absorbé par l’alimentation, le logement et le transport, elle reste une expérience quotidienne. Une hausse du prix de l’huile d’olive, des légumes, de la viande ou des carburants ne se vit pas de la même manière selon le niveau de revenu.

Jouahri a souligné les liens entre soutien social, production agricole et stabilité des prix. C’est une approche réaliste. La politique monétaire ne peut pas produire de pluie, augmenter les récoltes ou compenser directement la baisse du pouvoir d’achat. Mais elle peut contribuer à maintenir un cadre de stabilité et éviter que les tensions temporaires ne se transforment en spirale inflationniste durable.

Le défi, pour les pouvoirs publics, sera donc de mieux cibler les aides, sans installer une dépendance permanente et sans affaiblir l’incitation au travail et à l’activité économique.

Enfin, la conférence a ouvert une fenêtre sur les transformations financières à venir. Scoring des TPE, inclusion financière, fintech, digitalisation des services, innovations technologiques : Bank Al-Maghrib ne veut manifestement pas rester spectatrice.

Le Wali a toutefois rappelé une idée essentielle. L’innovation financière n’est utile que si elle demeure encadrée, sécurisée et compréhensible. Une finance moderne ne peut pas se construire au détriment de la confiance.

Dans un monde où l’intelligence artificielle, les plateformes numériques et les nouveaux actifs financiers bouleversent les pratiques, la Banque centrale veut jouer un rôle de veille, de régulation et d’adaptation. Mais Jouahri a aussi laissé transparaître une forme d’humilité institutionnelle : aucune autorité monétaire ne peut prétendre prévoir toutes les crises, ni maîtriser tous les effets des ruptures technologiques.

Cette humilité est peut-être, aujourd’hui, une force.

Car le discours du Wali de Bank Al-Maghrib ne promet pas des miracles. Il ne nie pas les difficultés. Il ne prétend pas que le Maroc a échappé aux fragilités du monde. Il dit plutôt que le pays doit apprendre à naviguer dans l’incertitude sans perdre le cap.

Et ce cap tient en quelques mots : stabilité, confiance, investissement, productivité et vigilance.

​Revolut, non… pas pour l’instant.

Interrogé sur l’éventualité d’une présence plus structurée de la néobanque au Maroc, Abdellatif Jouahri a laissé entendre que le sujet ne se résumait pas à l’arrivée d’une application bancaire supplémentaire. Bank Al-Maghrib suit les évolutions de la finance numérique et échange avec plusieurs acteurs, mais aucune ouverture opérationnelle n’est annoncée à ce stade.

La priorité demeure la clarification des contraintes réglementaires, notamment européennes, ainsi que la protection des clients, la sécurité des paiements et la conformité aux règles de lutte contre le blanchiment. Le message du Wali est donc prudent : le Maroc ne ferme pas la porte aux néobanques, mais il ne leur déroulera pas non plus le tapis rouge sans garanties solides.




Jeudi 25 Juin 2026