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L’AMO ne sauvera pas l’hôpital public : c’est l’hôpital public qui sauvera l’AMO


Rédigé par le Lundi 29 Juin 2026



Le Maroc a fait un choix historique : faire de la santé un droit davantage accessible, en étendant progressivement la couverture médicale et l’assurance maladie obligatoire.

L’AMO ne sauvera pas l’hôpital public : c’est l’hôpital public qui sauvera l’AMO
C’est un acquis considérable. Mais il faut aujourd’hui regarder la réalité en face : une assurance maladie, aussi généreuse soit-elle sur le papier, ne soigne personne à elle seule.

Elle rembourse, elle oriente, elle facilite parfois. Mais lorsqu’il n’y a pas de médecin disponible, pas de lit, pas d’ambulance, pas de rendez-vous raisonnable, pas de service d’urgence capable de répondre dans les temps, le droit à la santé devient une promesse administrative. Utile, certes. Mais incomplète.

C’est là que le débat soulevé par Nizar Baraka, SG du Parti de l'Istiqlal lors d'une conférence organisée par l'alliance des médecins Istiqlaliens, sur l’hôpital public prend toute son importance. L’idée centrale est simple et mérite d’être entendue sans détour : l’AMO ne sauvera pas l’hôpital public. C’est l’hôpital public, modernisé, respecté et renforcé, qui sauvera l’AMO.

Car la couverture médicale universelle ne peut devenir durable que si elle repose sur un socle public solide. À défaut, elle risque de se transformer en un vaste système de financement indirect du privé, avec des coûts croissants pour les ménages, les caisses et, à terme, les finances publiques. Le problème n’est pas le secteur privé en lui-même. Il joue un rôle réel dans l’offre de soins, dans l’investissement, dans l’innovation et dans certaines prises en charge spécialisées. Mais aucun pays ne peut bâtir une politique de santé équitable en laissant son hôpital public se fragiliser.

L’hôpital public n’est pas une entreprise comme une autre. Il accueille l’urgence, la pauvreté, les pathologies lourdes, les accidents, les situations que personne ne peut prévoir et que le marché ne peut pas toujours absorber. Il prend en charge ce qui ne se calcule pas facilement dans un bilan comptable : la détresse, le risque, la continuité du service et la dignité humaine.

Le constat est d’autant plus préoccupant que les dépenses de l’assurance maladie se dirigent massivement vers le privé. Selon les chiffres cités lors de la rencontre organisée par la Rabita des médecins istiqlaliens, plus de 95 % des dépenses des affiliés à la CNSS et plus de 80 % de celles des affiliés à la CNOPS seraient effectuées dans le secteur privé, à des coûts nettement plus élevés que dans le public. Cela pose une question fondamentale : comment garantir la soutenabilité de l’AMO si l’essentiel de son financement alimente un système de soins plus coûteux, alors que l’hôpital public manque encore de moyens, de personnel et de souplesse de gestion ?

Le sujet n’est pas idéologique. Il est économique, social et territorial. Chaque dirham investi dans un hôpital public performant peut renforcer l’accès aux soins pour le plus grand nombre, réduire les dépenses supportées par les familles et éviter que la maladie ne devienne une source d’endettement ou de renoncement. À l’inverse, lorsque le citoyen disposant d’une couverture doit malgré tout avancer des frais importants, voyager vers une grande ville ou attendre des semaines pour consulter, l’AMO perd une partie de son sens.

Il faut donc remettre l’hôpital public au centre du dispositif. Pas par nostalgie d’un État omniprésent, mais parce que l’État social ne peut être crédible sans une capacité publique réelle à protéger. Le chantier commence par la médecine de proximité. Le Maroc a besoin d’un premier niveau de soins accessible, organisé et suffisamment attractif pour éviter que les urgences deviennent la porte d’entrée automatique de presque tous les problèmes médicaux.

Avoir un médecin référent, mieux coordonner les parcours de soins, renforcer les centres de santé et développer la médecine familiale : voilà des réformes moins spectaculaires qu’un grand hôpital flambant neuf, mais souvent beaucoup plus décisives. Une grippe mal suivie, un diabète insuffisamment contrôlé, une hypertension négligée ou une grossesse non accompagnée peuvent finir aux urgences. Or les urgences ne doivent pas servir à réparer, chaque jour, les défaillances de toute la chaîne sanitaire.

C’est pourquoi l’appel à une véritable « révolution des urgences » mérite une attention particulière. Un numéro unique, une régulation médicale efficace, des ambulances géolocalisées, la disponibilité en temps réel des lits de réanimation et des blocs opératoires : ce n’est pas de la science-fiction. C’est le minimum d’une organisation moderne. Dans les régions de montagne, les territoires ruraux et les zones éloignées, l’enjeu devient même vital. Le soin doit pouvoir aller vers le patient, et non exiger systématiquement que le patient entreprenne un parcours incertain pour atteindre le soin.

Cette transformation dépendra aussi, et surtout, des femmes et des hommes du système de santé. On ne répare pas un hôpital avec des slogans. Il faut former davantage, mieux répartir les compétences, protéger les personnels contre l’épuisement, revaloriser les carrières et offrir des incitations sérieuses pour exercer dans les zones difficiles. L’émigration des médecins et des infirmiers n’est pas une fatalité ; elle est souvent le symptôme d’un déséquilibre entre les responsabilités demandées et les conditions réellement offertes.

La question de la gouvernance est tout aussi centrale. Donner davantage d’autonomie aux établissements et aux groupes sanitaires territoriaux ne signifie pas les abandonner à eux-mêmes. Cela suppose des objectifs clairs, une transparence des résultats, une évaluation de la qualité et une responsabilité assumée. L’hôpital public a besoin de liberté pour agir, mais aussi d’un État capable de fixer le cap et de garantir l’égalité entre les territoires.

Le défi marocain, au fond, n’est pas seulement d’élargir la carte des assurés. Il consiste à bâtir une offre de soins digne de cette extension. L’AMO doit être une porte ouverte vers la santé, pas un simple carnet de remboursement dans un système saturé.

La vraie réforme sera celle qui permettra à une famille de Taza, de Zagora, de Sidi Ifni ou d’un quartier populaire de Casablanca d’être soignée avec la même confiance que celle qui existe dans les grandes structures des métropoles. C’est à cette condition que la protection sociale deviendra une réalité vécue, et non seulement une grande ambition nationale.

L’hôpital public ne demande pas à être sauvé pour lui-même. Il doit être renforcé parce qu’il est le dernier rempart quand tout le reste échoue. Et parce qu’en santé, la véritable modernité ne consiste pas seulement à rembourser davantage. Elle consiste à soigner mieux, plus vite et plus justement.




Lundi 29 Juin 2026