Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire
Dans cette première chronique de L’Atelier de l’écrivain, Rida Lamrini raconte comment une histoire née sans préméditation s’est prolongée au fil des personnages, des émotions et des chemins inattendus de l’écriture, donnant naissance à une fresque romanesque en trois livres.
Chronique hebdomadaire de Rida Lamrini
Il arrive qu’un livre naisse sans avoir été prévu. Et qu’en cherchant simplement à écrire une histoire, un écrivain découvre qu’il vient d’ouvrir un chemin qu’il suivra pendant plusieurs années.
L’Atelier de l’écrivain ouvre chaque semaine les portes du travail romanesque de Rida Lamrini : naissance d’un roman, construction des personnages, mémoire, filiation, lieux, enquête, réécriture, lecture… Une chronique consacrée moins aux livres une fois terminés qu’à ce qui se passe avant, pendant et parfois longtemps après leur écriture.
Il arrive qu’un livre naisse sans avoir été prévu. Non parce que l’écrivain manque de projets, mais parce qu’une histoire, parfois, s’impose à lui avec plus de force que celles qu’il avait imaginées.
Tant que je peux te dire je t’aime est né ainsi. Je ne l’avais pas inscrit dans un programme d’écriture. Il est venu d’un besoin plus profond : celui de donner une forme romanesque à des questions qui m’accompagnaient — les blessures que l’on porte, les liens que l’on abîme, ce que l’on transmet malgré soi, et la possibilité du pardon.
Quand une histoire s’imposeAu commencement, il n’y avait donc pas l’idée d’une fresque. Il y avait un roman. Une histoire qui devait pouvoir se suffire à elle-même, avec ses personnages, ses tensions, ses silences et son propre mouvement.
Mais l’écriture possède parfois une logique que l’auteur ne découvre qu’après coup. À mesure que les personnages prennent de l’épaisseur, ils ouvrent des portes que l’on n’avait pas prévues. Certaines questions trouvent une réponse ; d’autres, au contraire, deviennent plus insistantes.
« Un roman peut se terminer sans que tout ce qu’il a mis en mouvement soit véritablement achevé. »
C’est ce que j’ai découvert en refermant Tant que je peux te dire je t’aime. Le livre était terminé. Pourtant, quelque chose demeurait en suspens. Non pas une intrigue à prolonger artificiellement, mais une vie romanesque qui continuait de produire ses propres interrogations.
Des personnages qui refusent de disparaîtreRayan, Salim et ceux qui les entourent avaient cessé d’être pour moi de simples instruments du récit. Ils avaient acquis cette autonomie étrange que connaissent parfois les romanciers : on croit avoir décidé de leur trajectoire, puis l’on découvre qu’ils portent encore une histoire.
Je n’avais pourtant aucune envie d’écrire une suite au sens traditionnel du terme. Reprendre les mêmes personnages pour prolonger simplement leurs aventures ne m’intéressait pas. Il fallait que le livre suivant possède sa nécessité propre, son regard, son mouvement et puisse être lu indépendamment du premier.
Un roman en appelle un autreJe n’ai donc pas construit ma fresque à partir d’un plan établi à l’avance. Elle s’est révélée progressivement. Tant que je peux te dire je t’aime a ouvert un chemin. Aux portes des étoiles allait ensuite reprendre ce que la vie romanesque avait laissé en suspens, mais autrement, en donnant à Salim une place nouvelle.
Plus tard encore, Les Méandres de l’Oubli déplacerait une nouvelle fois le centre de gravité, vers la mémoire, l’identité, l’enquête et l’oubli.
Ce n’est qu’en regardant ces trois romans ensemble que j’ai réellement compris ce qui les reliait. Non seulement des personnages et une histoire familiale, mais des thèmes qui revenaient sous des formes différentes : l’absence, la filiation, la mémoire, le pardon, la transmission.
Écrire sans tout savoir d’avanceOn imagine parfois que l’écrivain connaît son œuvre avant de l’écrire, qu’il avance vers un point fixé dès le départ. Mon expérience est différente.
Bien sûr, un roman demande de la construction, de la cohérence, des choix. Mais il faut aussi accepter qu’une part de l’écriture échappe au programme initial. Une idée en révèle une autre. Un personnage déplace le récit. Une fin devient, quelques mois ou quelques années plus tard, le commencement d’une nouvelle question.
C’est peut-être l’une des joies les plus profondes de l’écriture : découvrir que l’on n’est pas seulement en train d’exécuter ce que l’on avait prévu.
Lorsque j’ai commencé Tant que je peux te dire je t’aime, je pensais écrire un roman. Je ne savais pas encore que j’entrais dans une histoire qui allait m’accompagner beaucoup plus longtemps.
Retrouvez les coulisses de mes romans, la réflexion Pourquoi j’écris et les textes fondateurs de mon univers littéraire.