L'ODJ Média

L’Economiste : La Samir ou la politique de l’autruche


Par Adnan DEBBARH | Edition N°:7285.

Adnan Debbarh est le fondateur d’Ascend Intelligence, plateforme dédiée à la stratégie et à la souveraineté intellectuelle. Enseignant en géopolitique et stratégie mondiale à l’ISCAE, il analyse les recompositions du système international et leurs effets sur les nations moyennes.

Ses travaux explorent le rôle du Maroc et de l’Afrique dans le nouvel ordre multipolaire, les ressorts de la diplomatie d’influence et les conditions d’une puissance marocaine fondée sur la convergence et la co-souveraineté productive.



Le 17 juin 2026 restera peut-être comme une date révélatrice.

Ce jour-là, la Chambre des conseillers a rejeté deux propositions de loi portant sur le plafonnement des prix des hydrocarbures et le transfert des actifs de la Samir à l’État. Le résultat du vote est sans appel: 29 voix contre, 10 pour. L’événement a suscité de nombreuses interrogations, car il dit beaucoup de notre rapport à la souveraineté économique.

Depuis la liquidation judiciaire de la Samir en 2016, le Maroc a renoncé à sa seule capacité de raffinage. Neuf années se sont écoulées sans qu’aucune stratégie industrielle de remplacement n’ait vu le jour. Plus de 800 emplois directs ont disparu, des milliers d’emplois indirects ont été emportés et le pays a accepté de dépendre entièrement des importations de produits raffinés.

Le plus surprenant n’est pas cette dépendance. C’est le peu de débat qu’elle suscite.

Un dossier qui dérange

L’Economiste : La Samir ou la politique de l’autruche
Quel autre pays accepterait de perdre un instrument aussi stratégique sans s’interroger sur les conséquences en matière de sécurité énergétique, de balance commerciale, de capacité industrielle et de résilience géopolitique?

La vérité est que le dossier de la Samir dérange parce qu’il met au jour une contradiction de plus en plus difficile à masquer: le Maroc parle de souveraineté, mais s’accommode parfois de dépendances qu’il aurait les moyens de réduire.

Il dérange également parce qu’il soulève la question de la frontière entre intérêt général et intérêt particulier. Le chef du gouvernement est issu d’un groupe qui occupe une place majeure dans la distribution des hydrocarbures. Personne ne lui conteste ses droits d’actionnaire ni la légitimité de sa réussite entrepreneuriale.

Mais dans toutes les démocraties modernes, une telle situation appelle une interrogation simple: comment préserver la confiance publique lorsque le régulateur et les acteurs du marché évoluent dans le même écosystème économique? Les deux propositions de loi rejetées étaient imparfaites. Le plafonnement des prix portait la marque d’une économie administrée.

La nationalisation des actifs de la Samir apparaissait juridiquement et financièrement discutable. Mais entre ces solutions imparfaites et l’inaction absolue, il existe un espace immense. Pourquoi ne pas imaginer une refondation industrielle du site? Une raffinerie n’est pas seulement une usine produisant de l’essence et du diesel. C’est aussi un socle pour la pétrochimie, les lubrifiants, les plastiques, certains intrants pharmaceutiques et de nombreuses activités à forte valeur ajoutée.

À Safi et à Jorf Lasfar, le Maroc dispose déjà de bases industrielles qui pourraient permettre l’émergence d’un véritable pôle chimique intégré. Depuis la liquidation judiciaire de la Samir en 2016, le Maroc a renoncé à sa seule capacité de raffinage. Neuf années se sont écoulées sans qu’aucune stratégie industrielle de remplacement n’ait vu le jour.

Le pays a accepté de dépendre entièrement des importations de produits raffinés. Le plus surprenant n’est pas cette dépendance. C’est le peu de débat qu’elle suscite (Ph L’Economiste) À plus long terme, les infrastructures de la Samir pourraient même accueillir des activités de bioraffinage fondées sur la biomasse, les déchets agricoles ou les molécules biosourcées. Le plus révélateur n’est pas l’absence de capital, ni même l’absence de volonté affichée.

C’est l’absence d’architecture qui relie ce que l’État finance déjà. À travers l’«Offre Maroc» pour l’hydrogène vert, le Royaume a mobilisé plus de 319 milliards de dirhams, sélectionné des investisseurs internationaux, dont TotalEnergies, pour bâtir depuis le sud une filière intégrée allant de l’électricité renouvelable jusqu’à l’ammoniac et aux carburants de synthèse.

L’OCP, de son côté, vise un million de tonnes d’ammoniac vert dès 2027, trois millions en 2032.

Ce sont des filières réelles, financées, verticales-et c’est précisément leur verticalité qui les empêche de voir ce qui se trouve à quelques encablures de leur propre logique: un site qui réunit déjà un accès portuaire, du foncier industriel, un réseau de pipelines et plus de deux millions de mètres cubes de capacité de stockage, et qui pourrait absorber une partie de cette filière aval à moindre coût qu’un projet construit depuis rien.

Pas qu’une affaire industrielle, un test

Depuis dix ans, le Maroc a pris l’habitude de considérer que le marché réglerait seul la question énergétique.

Or le monde fait exactement le contraire. La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et le retour de la compétition entre grandes puissances ont rappelé une évidence: les États qui comptent sont ceux qui conservent des capacités minimales de maîtrise de leurs approvisionnements stratégiques.

Le Maroc, lui, a choisi d’abandonner la sienne. Et il l’a fait dans un silence presque parfait. Pendant ce temps, les Marocains paient. Ils paient à la pompe. Ils paient, finalement, le prix d’une souveraineté à laquelle on rend hommage dans les discours mais que l’on peine parfois à construire dans les faits. La Samir n’est donc pas seulement une affaire industrielle. C’est un test.

Un test de notre capacité à penser le long terme. Un test de notre aptitude à arbitrer entre la rente immédiate et l’intérêt national. Un test de crédibilité pour un pays qui aspire à devenir une puissance régionale.

Une nation qui renonce à transformer elle-même son énergie finit toujours par importer davantage que du pétrole: elle importe aussi une part de ses vulnérabilités et abandonne, peu à peu, une fraction de sa liberté de décision.

Penser comme un système plutôt que comme une addition de filières

La Samir n’est donc pas seulement un dossier à l’arrêt. C’est le symptôme exact du mal que ce pays n’a pas encore soigné : des filières qui avancent, cloisonnées, pendant qu’aucune intelligence d’ensemble ne les met en regard les unes des autres.

Le jour où le Maroc pensera l’industrie comme un système plutôt que comme une addition de filières, ce genre de dossier ne traînera plus dix ans sans arbitrage. Autrement dit, la question n’est pas de revenir au passé. Elle est de savoir si le pays souhaite encore disposer d’une ambition industrielle.

Mais ces pistes resteront probablement lettre morte tant que le système politique demeurera prisonnier de ses propres calculs. L’abstention de l’USFP, l’Istiqlal votant contre des engagements qu’il avait lui-même portés et l’incapacité des formations politiques à faire émerger un débat stratégique sur l’énergie donnent le sentiment d’une démocratie qui gère ses équilibres davantage qu’elle ne prépare son avenir.

À force de différer les arbitrages de long terme, les partis risquent de se transformer en simples institutions de gestion du présent, voire de conservation des positions acquises. Car le vrai sujet est peut-être là.

Par Adnan DEBBARH.


Jeudi 25 Juin 2026