Une bombe à retardement sur le marché de l'emploi marocain
Adil Chraoudou expert en fintech
Les chiffres sont là, et ils sont brutaux. Selon une étude récente du Centre africain des études stratégiques et de la digitalisation (CAESD), environ 1,5 million d'emplois au Maroc pourraient être directement exposés à une forte pression liée à l'automatisation et à l'IA d'ici 2030.
À l'horizon 2035, c'est potentiellement 8 millions d'emplois qui seraient affectés à des degrés divers, avec un solde net négatif de 2,45 millions de postes, les créations potentielles ne suffisant pas à compenser les pertes. Mais ce qui est peut-être plus préoccupant encore, c'est la nature des emplois visés. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes qui s'attaquaient aux tâches manuelles et répétitives, l'IA générative cible désormais les métiers de la connaissance : le code, la relation client, l'analyse de données, la rédaction, la comptabilité.
Ce sont précisément les emplois vers lesquels nos jeunes diplômés se tournent après des années d'études. Le constat est saisissant : des jeunes ingénieurs peinent désormais à trouver des stages en fin d'avril, là où ils en trouvaient sans difficulté en février ou mars il y a encore quelques années. La raison est simple, une partie du travail historiquement confié aux juniors est partiellement automatisée. L'IA n'a pas encore détruit massivement les emplois. Elle a commencé par effacer les portes d'entrée du marché du travail.
Prenons un exemple concret, emblématique, et douloureux : les centres d'appels. Depuis vingt ans, ce secteur a fonctionné comme l'une des principales portes d'entrée vers l'emploi pour les jeunes urbains marocains, à Casablanca, Rabat, Fès, Tanger. Aujourd'hui, il emploie environ 110 000 personnes et contribue à 5 % du PIB national.
C'est un pilier social autant qu'économique. Or ce pilier est aujourd'hui pris en étau entre deux forces qui se renforcent mutuellement. D'un côté, une loi française votée en mai 2026 qui interdit tout démarchage téléphonique sans consentement préalable du consommateur, avec entrée en vigueur en août 2026. Une décision réglementaire prise à Paris, dont les conséquences sociales se feront sentir à Casablanca.
Cette loi pourrait menacer jusqu'à 50 000 emplois au Maroc dans le seul secteur de l'outsourcing.
De l'autre côté, l'IA générative achève le travail. Les chatbots et agents conversationnels automatisent désormais les interactions clients simples, autrefois gérées par des téléopérateurs. Résultat : la durée moyenne de traitement des appels a déjà chuté de 14 %.
Ayoub Saoud, secrétaire général de la Fédération nationale des centres d'appels, est sans ambiguïté : « Qui dit diminution d'interactions, dit diminution aussi de flux et de conseillers. C'est quelque chose d'évident. »
Et le signal le plus inquiétant vient peut-être d'ailleurs : des dirigeants d'entreprises françaises clientes commencent à préférer un seul expert équipé d'une IA sur le sol national plutôt que sept opérateurs délocalisés, confirmant que l'intelligence artificielle dessert mécaniquement la délocalisation.
Ce cas illustre une réalité que le débat public marocain n'a pas encore intégrée : le Maroc n'est pas seulement exposé aux disruptions technologiques internes. Il est aussi vulnérable aux chocs réglementaires extérieurs qui, combinés à l'IA, peuvent fracturer en quelques mois des secteurs entiers bâtis en vingt ans. Et dans ces secteurs, ce sont les jeunes qui trinquent en premier.
Ce que dit l'OIT, et ce qu'on préfère ne pas entendre
L'Organisation Internationale du Travail n'est pas alarmiste par nature. Son rapport de mai 2025, révèle que 25 % des emplois mondiaux sont potentiellement exposés à l'automatisation par l'IA générative, avec un taux atteignant 34 % dans les pays à revenu élevé. Mais l'OIT insiste sur un point crucial : la substitution totale de l'humain reste l'exception. Ce qui change, c'est la nature du travail, la valeur accordée à certaines compétences, et les conditions dans lesquelles les travailleurs exercent.
À l'horizon 2035, c'est potentiellement 8 millions d'emplois qui seraient affectés à des degrés divers, avec un solde net négatif de 2,45 millions de postes, les créations potentielles ne suffisant pas à compenser les pertes. Mais ce qui est peut-être plus préoccupant encore, c'est la nature des emplois visés. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes qui s'attaquaient aux tâches manuelles et répétitives, l'IA générative cible désormais les métiers de la connaissance : le code, la relation client, l'analyse de données, la rédaction, la comptabilité.
Ce sont précisément les emplois vers lesquels nos jeunes diplômés se tournent après des années d'études. Le constat est saisissant : des jeunes ingénieurs peinent désormais à trouver des stages en fin d'avril, là où ils en trouvaient sans difficulté en février ou mars il y a encore quelques années. La raison est simple, une partie du travail historiquement confié aux juniors est partiellement automatisée. L'IA n'a pas encore détruit massivement les emplois. Elle a commencé par effacer les portes d'entrée du marché du travail.
Prenons un exemple concret, emblématique, et douloureux : les centres d'appels. Depuis vingt ans, ce secteur a fonctionné comme l'une des principales portes d'entrée vers l'emploi pour les jeunes urbains marocains, à Casablanca, Rabat, Fès, Tanger. Aujourd'hui, il emploie environ 110 000 personnes et contribue à 5 % du PIB national.
C'est un pilier social autant qu'économique. Or ce pilier est aujourd'hui pris en étau entre deux forces qui se renforcent mutuellement. D'un côté, une loi française votée en mai 2026 qui interdit tout démarchage téléphonique sans consentement préalable du consommateur, avec entrée en vigueur en août 2026. Une décision réglementaire prise à Paris, dont les conséquences sociales se feront sentir à Casablanca.
Cette loi pourrait menacer jusqu'à 50 000 emplois au Maroc dans le seul secteur de l'outsourcing.
De l'autre côté, l'IA générative achève le travail. Les chatbots et agents conversationnels automatisent désormais les interactions clients simples, autrefois gérées par des téléopérateurs. Résultat : la durée moyenne de traitement des appels a déjà chuté de 14 %.
Ayoub Saoud, secrétaire général de la Fédération nationale des centres d'appels, est sans ambiguïté : « Qui dit diminution d'interactions, dit diminution aussi de flux et de conseillers. C'est quelque chose d'évident. »
Et le signal le plus inquiétant vient peut-être d'ailleurs : des dirigeants d'entreprises françaises clientes commencent à préférer un seul expert équipé d'une IA sur le sol national plutôt que sept opérateurs délocalisés, confirmant que l'intelligence artificielle dessert mécaniquement la délocalisation.
Ce cas illustre une réalité que le débat public marocain n'a pas encore intégrée : le Maroc n'est pas seulement exposé aux disruptions technologiques internes. Il est aussi vulnérable aux chocs réglementaires extérieurs qui, combinés à l'IA, peuvent fracturer en quelques mois des secteurs entiers bâtis en vingt ans. Et dans ces secteurs, ce sont les jeunes qui trinquent en premier.
Ce que dit l'OIT, et ce qu'on préfère ne pas entendre
L'Organisation Internationale du Travail n'est pas alarmiste par nature. Son rapport de mai 2025, révèle que 25 % des emplois mondiaux sont potentiellement exposés à l'automatisation par l'IA générative, avec un taux atteignant 34 % dans les pays à revenu élevé. Mais l'OIT insiste sur un point crucial : la substitution totale de l'humain reste l'exception. Ce qui change, c'est la nature du travail, la valeur accordée à certaines compétences, et les conditions dans lesquelles les travailleurs exercent.
Les syndicats face à leur moment de vérité
C'est ici que le débat prend une dimension stratégique que l'on n'ose pas encore pleinement assumer au Maroc. La question des syndicats est centrale, et pas seulement comme force de négociation salariale. Dans un monde bouleversé par l'IA, le rôle des syndicats doit se réinventer profondément.
La Confédération Syndicale Internationale a clairement formulé dans son rapport de novembre 2025 que les syndicats doivent participer pleinement à la mise en place et à la réglementation de l'IA dans les entreprises.
Il ne s'agit plus seulement de négocier des salaires ou des conditions de travail, il s'agit désormais de siéger à la table où se décide l'architecture technologique qui va redéfinir la valeur du travail humain.
Les syndicats marocains ont longtemps été perçus comme des acteurs défensifs, arc-boutés sur la préservation des acquis. L'IA leur offre une opportunité historique de se repositionner comme acteurs de la transition — à condition qu'ils s'en emparent avec lucidité et ambition.
Trois chantiers s'imposent : la formation et la reconversion professionnelle des travailleurs exposés, la négociation de clauses de transparence algorithmique dans les conventions collectives, et la participation active aux instances de gouvernance de l'IA au niveau national.
La Confédération Syndicale Internationale a clairement formulé dans son rapport de novembre 2025 que les syndicats doivent participer pleinement à la mise en place et à la réglementation de l'IA dans les entreprises.
Il ne s'agit plus seulement de négocier des salaires ou des conditions de travail, il s'agit désormais de siéger à la table où se décide l'architecture technologique qui va redéfinir la valeur du travail humain.
Les syndicats marocains ont longtemps été perçus comme des acteurs défensifs, arc-boutés sur la préservation des acquis. L'IA leur offre une opportunité historique de se repositionner comme acteurs de la transition — à condition qu'ils s'en emparent avec lucidité et ambition.
Trois chantiers s'imposent : la formation et la reconversion professionnelle des travailleurs exposés, la négociation de clauses de transparence algorithmique dans les conventions collectives, et la participation active aux instances de gouvernance de l'IA au niveau national.
Un modèle marocain à inventer urgemment
Mohamed Abdi conclut son article en appelant à inventer une réponse marocaine. Il a raison.
Mais cette réponse doit intégrer la dimension de l'IA dès sa conception, pas comme un ajout, mais comme sa colonne vertébrale. Le Maroc vise une contribution de près de 100 milliards de dirhams au PIB grâce à l'intelligence artificielle d'ici 2030. Le gouvernement a mobilisé 11 milliards de dirhams dans sa stratégie de transformation numérique 2024-2026.
Ce sont des signaux positifs. Mais ils ne suffiront pas sans une transformation profonde du système de formation, sans une politique active de reconversion, et sans un cadre de dialogue social qui inclut les travailleurs dans les décisions technologiques , et non pas seulement dans leurs conséquences.
L'indemnité chômage telle que la pense Mohamed Abdi, comme un temps de transition, pas une rente ne peut fonctionner que si elle est adossée à une vision claire de l'emploi de demain. Or, l'emploi de demain se joue dans les data centers, dans les salles de négociation des conventions collectives, dans les programmes universitaires, et dans les décisions que nos entreprises prennent aujourd'hui sur les outils qu'elles déploient.
À l'approche des échéances électorales, posons une question simple : quel parti politique marocain a présenté un programme clair sur l'impact de l'intelligence artificielle sur l'emploi des citoyens ?
La réponse est connue de tous : aucun. On parle de « numérisation » comme grand titre, comme slogan rassurant, comme preuve de modernité. Mais la numérisation est un outil.
L'IA, elle, est une transformation de fond, transverse, silencieuse, et qui ne demande l'autorisation de personne. Il y a une différence fondamentale entre numériser un formulaire administratif et voir disparaître le métier de l'agent qui le traitait.
Entre déployer une application mobile et automatiser des milliers de postes de relation client. Nos partis parlent du premier. Ils esquivent le second. Parce que le second implique de dire des vérités inconfortables à un électorat qui n'a pas encore réalisé l'ampleur de ce qui vient.
Ce silence politique n'est pas anodin. Il laisse le citoyen ordinaire , le jeune diplômé, le téléopérateur de 28 ans, l'agent administratif , face à une mutation qu'il subit sans la comprendre, sans la nommer, et sans aucun accompagnement pensé pour lui.
L'IA n'est pas une abstraction réservée aux ingénieurs de la Silicon Valley. Elle est déjà dans les centres d'appels de Casablanca, dans les outils de recrutement des RH, dans les logiciels comptables des PME. Le citoyen marocain la rencontre chaque jour. Nos programmes électoraux, eux, l'ignorent encore.
Mais cette réponse doit intégrer la dimension de l'IA dès sa conception, pas comme un ajout, mais comme sa colonne vertébrale. Le Maroc vise une contribution de près de 100 milliards de dirhams au PIB grâce à l'intelligence artificielle d'ici 2030. Le gouvernement a mobilisé 11 milliards de dirhams dans sa stratégie de transformation numérique 2024-2026.
Ce sont des signaux positifs. Mais ils ne suffiront pas sans une transformation profonde du système de formation, sans une politique active de reconversion, et sans un cadre de dialogue social qui inclut les travailleurs dans les décisions technologiques , et non pas seulement dans leurs conséquences.
L'indemnité chômage telle que la pense Mohamed Abdi, comme un temps de transition, pas une rente ne peut fonctionner que si elle est adossée à une vision claire de l'emploi de demain. Or, l'emploi de demain se joue dans les data centers, dans les salles de négociation des conventions collectives, dans les programmes universitaires, et dans les décisions que nos entreprises prennent aujourd'hui sur les outils qu'elles déploient.
À l'approche des échéances électorales, posons une question simple : quel parti politique marocain a présenté un programme clair sur l'impact de l'intelligence artificielle sur l'emploi des citoyens ?
La réponse est connue de tous : aucun. On parle de « numérisation » comme grand titre, comme slogan rassurant, comme preuve de modernité. Mais la numérisation est un outil.
L'IA, elle, est une transformation de fond, transverse, silencieuse, et qui ne demande l'autorisation de personne. Il y a une différence fondamentale entre numériser un formulaire administratif et voir disparaître le métier de l'agent qui le traitait.
Entre déployer une application mobile et automatiser des milliers de postes de relation client. Nos partis parlent du premier. Ils esquivent le second. Parce que le second implique de dire des vérités inconfortables à un électorat qui n'a pas encore réalisé l'ampleur de ce qui vient.
Ce silence politique n'est pas anodin. Il laisse le citoyen ordinaire , le jeune diplômé, le téléopérateur de 28 ans, l'agent administratif , face à une mutation qu'il subit sans la comprendre, sans la nommer, et sans aucun accompagnement pensé pour lui.
L'IA n'est pas une abstraction réservée aux ingénieurs de la Silicon Valley. Elle est déjà dans les centres d'appels de Casablanca, dans les outils de recrutement des RH, dans les logiciels comptables des PME. Le citoyen marocain la rencontre chaque jour. Nos programmes électoraux, eux, l'ignorent encore.
Conclusion : la dignité ne se code pas
L'État social, comme le dit Mohamed Abdi, c'est d'abord l'emploi. Mais l'emploi, dans le monde qui vient, c'est d'abord la capacité d'adaptation. Et cette capacité d'adaptation ne se décrète pas , elle se construit, collectivement, avec les institutions publiques, les entreprises, les syndicats, et une vision lucide de ce que l'intelligence artificielle va faire à nos marchés du travail.
Protéger les travailleurs sans les préparer à la mutation, c'est construire un filet de sécurité au bord d'un précipice qui s'élargit.
Former sans protéger, c'est demander aux gens de courir un marathon avec une jambe cassée.
Le modèle marocain que nous devons inventer doit articuler ces deux dimensions de manière indissociable , et y ajouter une troisième, jusqu'ici absente du débat public : la gouvernance démocratique de l'IA. Car la vraie question n'est pas de savoir si l'IA va détruire des emplois. Elle en détruira, elle en créera d'autres. La vraie question est de savoir qui décidera des règles du jeu. Et si les travailleurs marocains ne sont pas représentés à cette table, quelqu'un d'autre décidera à leur place.
Protéger les travailleurs sans les préparer à la mutation, c'est construire un filet de sécurité au bord d'un précipice qui s'élargit.
Former sans protéger, c'est demander aux gens de courir un marathon avec une jambe cassée.
Le modèle marocain que nous devons inventer doit articuler ces deux dimensions de manière indissociable , et y ajouter une troisième, jusqu'ici absente du débat public : la gouvernance démocratique de l'IA. Car la vraie question n'est pas de savoir si l'IA va détruire des emplois. Elle en détruira, elle en créera d'autres. La vraie question est de savoir qui décidera des règles du jeu. Et si les travailleurs marocains ne sont pas représentés à cette table, quelqu'un d'autre décidera à leur place.