L'ODJ Média

L’annonce qui n’aurait jamais du être faite


Par Dr BOUMEHDI Bounhir - Médecin radiologue.

Une fiction-réflexion d’un médecin radiologue sur le non droit à l’erreur :

Il pleuvait ce jour-là sur Salé, la ville mitoyenne de la capitale du Royaume du Maroc, comme si le ciel lui-même voulait effacer quelque chose.

Dans un centre de radiologie dans un quartier de la ville des corsaire, tout était réglé à la seconde près.

Les dossiers glissaient d’un bureau à l’autre, les images apparaissaient sur les écrans avec leur froide précision numérique.

Des corps découpés en coupes fines, réduits à des contrastes, à des ombres, à des anomalies cerclées de rouge.



​Le docteur B.. relisait une IRM cérébrale.

Dr BOUMEHDI Bounhir
Dr BOUMEHDI Bounhir
Masse infiltrante. Pronostic sombre. 
Il vérifia le nom en haut à droite de l’écran. 
Il dicta le compte rendu d’une voix blanche, professionnelle, presque compatissante.

L’après-midi même, en cootdinatiin avec le medecin traitant, la famille fut reçue.
Le père s’effondra avant la fin de la phrase. 
La mère resta droite, les mains crispées sur son sac, répétant que ce n’était pas possible, que leur fils n’avait que dix-neuf ans. 

La sœur, silencieuse, fixait le médecin comme si elle cherchait dans ses yeux une fissure, un doute, une échappatoire.
Il n’y en avait pas.
L’image était formelle.

Deux jours plus tard, le médecin radiologue reçut un appel du responsable des archives.

Une anomalie dans la chaîne d’identification.
Deux examens inversés lors de la numérisation.

Deux noms presque semblables. 
Une lettre déplacée. 
Une vie déplacée.

Le dossier du jeune homme était normal.
La tumeur appartenait à un autre patient.
Le docteur B. sentit le sol se dérober. 
Il relut le compte rendu. 
Sa signature. 
Son tampon. 
Sa certitude.

L’image n’avait pas menti. C’est le nom qui avait trahi.
Mais la parole, elle, avait déjà fait son œuvre.

Quand il rappela la famille, la mère ne répondit pas. Ce fut la sœur. 
Sa voix était méfiante, dure.
Il expliqua. L’erreur. L’inversion. Le soulagement.
Un silence.

Puis un rire étrange, nerveux, presque violent.

Vous savez, docteur, dit-elle enfin, mon frère a déjà quitté l’université. 
Il a dit qu’il ne voulait pas mourir en étudiant. 
Mon père ne parle plus. 
Ma mère prie depuis deux jours sans dormir. 

Vous nous rendez quoi exactement aujourd’hui ?

La vérité était revenue, mais la peur, elle, était restée.

Dans l’autre foyer, celui du véritable patient, l’annonce devait maintenant être faite. 
Cette fois, avec prudence. Avec une vérification obsessionnelle des identités. 
Comme si la rigueur tardive pouvait effacer la faute initiale.

Le docteur B. ne dormit plus.

Chaque image lui semblait suspecte. 
Chaque nom, fragile. 

Est ce une erreur pardonnable ? Ne cesse t il de repeter ? Comment veiller à ce que cela ne reproduise plus ? 

Dans ce monde d’écrans, l’image précède parfois la personne. 
Elle la remplace. 
Elle la définit. 
Une ombre sur un cliché peut condamner une famille entière à un deuil anticipé.

Comment réparer l’irréparable ?

On peut corriger un dossier. 
On peut envoyer une lettre d’excuse. 
On peut convoquer une commission, réécrire des protocoles, ajouter des codes-barres, multiplier les signatures.

Mais comment effacer les deux nuits où une mère a cru son fils condamné ?

Comment rendre à un père la dignité qu’il a perdue en s’effondrant devant son enfant encore vivant ?

Le docteur B. demanda à revoir la famille de nouveau. 
Non pour expliquer. 
Non pour se justifier. 
Mais pour écouter.

Il s’assit face à eux sans blouse blanche.
Je ne peux pas revenir en arrière, dit-il. 
Je peux seulement reconnaître que mon système a failli. 
Et que derrière chaque image, il y a une vie qui ne supporte pas l’approximation.

Le père le regarda longuement.
Alors changez le système, répondit-il. 
Pour que personne d’autre ne vive ce que nous avons vécu.

Ce jour-là, le docteur B. comprit que la médecine ne se joue pas seulement dans la justesse des diagnostics, mais dans l’humilité face à la fragilité humaine.

L’image inversée avait révélé plus qu’une erreur. Elle avait mis à nu la responsabilité terrible de celui qui interprète des ombres.

Et désormais, avant chaque annonce, il vérifiait le nom comme on vérifie une identité au bord d’un précipice.

Par Dr BOUMEHDI Bounhir.

Lundi 2 Mars 2026



Rédigé par La rédaction le Lundi 2 Mars 2026