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L’eau, le retour du réel : quand l’exception climatique redessine l’équation nationale


Par Saïd Temsamani

Il est des séquences météorologiques qui dépassent la simple chronique des saisons pour s’inscrire dans l’histoire structurelle d’un pays. Ce que connaît actuellement le Maroc en matière de précipitations relève de cette catégorie rare : un moment de bascule, à la fois conjoncturel et stratégique, qui oblige à relire l’équation hydrique nationale à l’aune de données inédites.

Après plusieurs années de stress hydrique aigu, marquées par des cycles de sécheresse persistants et une pression croissante sur les réserves, le pays enregistre une dynamique hydrologique exceptionnelle. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des précipitations en nette hausse par rapport aux moyennes des trois dernières décennies, des apports en eau concentrés en quelques semaines à un niveau supérieur à celui enregistré sur des saisons entières récentes, et un taux de remplissage des barrages qui frôle désormais les 70 % à l’échelle nationale.

Mais au-delà de l’énumération statistique, c’est la portée systémique de cette situation qui mérite attention.



Une rupture quantitative… et qualitative

Le volume des apports enregistrés depuis le début de la saison hydrique constitue un tournant. En moins de deux mois, les barrages ont reçu davantage que ce que certaines années entières avaient permis d’accumuler.

Cette concentration temporelle des flux – amplifiée par la fonte des neiges dans les massifs – révèle une nouvelle réalité climatique : l’eau ne disparaît pas nécessairement, elle devient plus irrégulière, plus brutale, plus exigeante en termes de gestion.

La superficie exceptionnellement étendue du manteau neigeux et son épaisseur constituent, à cet égard, un facteur déterminant. La neige joue le rôle d’un réservoir différé, libérant progressivement des volumes qui soutiennent les retenues en aval. Ce mécanisme, combiné aux pluies abondantes, a produit un effet cumulatif rare, transformant une situation de tension chronique en phase de reconstitution accélérée des stocks.

Le résultat est tangible : une capacité de stockage nationale qui retrouve des marges de manœuvre, avec plusieurs barrages proches ou au maximum de leur capacité, et une visibilité accrue sur l’approvisionnement en eau potable pour les prochaines années, selon les régions.

L’épreuve de la gouvernance

Pour autant, l’embellie hydrique ne saurait être interprétée comme une parenthèse rassurante autorisant le relâchement. Elle constitue au contraire un test grandeur nature pour la gouvernance de l’eau.

Car l’enjeu n’est plus seulement de faire face à la pénurie, mais de gérer l’abondance relative dans un contexte d’extrême variabilité climatique.

Les crues et inondations récentes dans certaines régions rappellent que l’eau est une ressource ambivalente : vitale lorsqu’elle est maîtrisée, destructrice lorsqu’elle déborde les capacités d’absorption et d’anticipation.

Dans ce contexte, la priorité donnée à une communication technique, centrée sur les données et portée par les experts, traduit une volonté d’éviter la politisation immédiate d’un phénomène qui exige d’abord rigueur scientifique et gestion opérationnelle.

Mais l’analyse ne peut s’arrêter là : derrière la neutralité des chiffres se joue une question éminemment politique — celle de la planification à long terme.

Une fenêtre stratégique

L’amélioration rapide du taux de remplissage des barrages ouvre une fenêtre stratégique décisive. Elle offre un répit budgétaire et opérationnel, notamment pour l’eau potable, et réduit la pression immédiate sur les dispositifs d’urgence.

Elle permet également de reconfigurer les arbitrages entre usage agricole, industriel et domestique. Cependant, la leçon des cycles passés est claire : l’exception ne doit jamais être confondue avec la norme.

Les épisodes de sécheresse sévère des années récentes ont montré à quel point la dépendance exclusive aux précipitations expose le pays à une vulnérabilité structurelle. L’abondance actuelle doit donc être investie, non consommée.

Investie dans l’accélération du dessalement, dans la réutilisation des eaux usées, dans l’optimisation des réseaux et la réduction des pertes, mais aussi dans une réforme plus fine de la gouvernance territoriale de l’eau.

La disparité des taux de remplissage entre bassins hydrauliques rappelle que la question hydrique demeure profondément territorialisée.

Le retour d’une souveraineté hydrique assumée

En définitive, cette séquence climatique exceptionnelle remet au centre du débat la notion de souveraineté hydrique. Un pays semi-aride ne peut se contenter d’espérer des cycles favorables ; il doit institutionnaliser la résilience.

Le Maroc semble aujourd’hui bénéficier d’un rééquilibrage bienvenu de ses réserves. Mais la véritable victoire ne résidera pas dans le niveau atteint par les barrages à la fin de l’hiver.

Elle se mesurera à la capacité de transformer cette embellie en levier structurel : sécuriser durablement l’eau potable, stabiliser l’agriculture, anticiper les extrêmes climatiques et consolider un modèle intégré de gestion.

Car dans un contexte de dérèglement climatique global, l’eau n’est plus seulement une ressource. Elle est un indicateur stratégique de stabilité, de souveraineté et de capacité d’anticipation. Et c’est précisément dans ces moments d’exception que se prépare la normalité de demain.

Par Saïd Temsamani.


Jeudi 12 Février 2026