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L’eau, nouvelle frontière de l'agriculture marocaine


Par Said Temsamani.

Barrages, dessalement, irrigation et adaptation territoriale : après cinq années d’investissements structurants, le Maroc doit transformer ses acquis hydrauliques en fondement d’un modèle agricole plus résilient, plus compétitif et durable.



Au Maroc, l’avenir de l’agriculture se joue désormais dans une équation décisive :

Produire, exporter et préserver les revenus ruraux tout en respectant les limites d’un capital hydrique soumis à une pression croissante. Face aux sécheresses successives et aux effets du changement climatique, l’eau n’est plus seulement un facteur de production.

Elle est devenue une question de souveraineté alimentaire, de compétitivité économique et d’équilibre territorial.

Cette transformation ne part pas de zéro. Au cours des cinq dernières années, le ministère de l’Équipement et de l’Eau a engagé, dans le cadre de la stratégie nationale de sécurité hydrique et du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027, un effort considérable pour renforcer les capacités du Royaume face à la raréfaction des ressources.

Construction de nouveaux barrages, accélération du dessalement, interconnexion des bassins hydrauliques et amélioration de la mobilisation de l’eau ont progressivement redessiné les instruments de la politique hydrique nationale.

Le bilan 2021-2026 fait notamment état de neuf grands barrages achevés et d’une capacité nationale de dessalement portée à environ 410 millions de mètres cubes par an.

Le transfert d’eau entre les bassins du Sebou et du Bouregreg a également constitué une avancée majeure : près de 950 millions de mètres cubes ont été transférés entre septembre 2023 et décembre 2025.

Parallèlement, la modernisation des systèmes d’irrigation s’est poursuivie, avec plus de 100 000 hectares supplémentaires convertis à l’irrigation localisée selon le bilan ministériel.

Ces réalisations témoignent d’une évolution importante : face à une contrainte climatique devenue structurelle, le Maroc a renforcé et diversifié ses moyens d’action.

Elles ne suppriment pas pour autant la vulnérabilité hydrique du pays. Quatorze grands barrages étaient encore en construction en 2026, tandis que les capacités de dessalement et de transfert doivent continuer à se développer.

Le chantier de la sécurité hydrique reste donc ouvert, mais il dispose désormais de nouveaux leviers.

La prochaine étape consiste à faire de ces infrastructures un moteur de transformation agricole, en articulant mieux l’offre en eau, les besoins des cultures et les spécificités de chaque territoire.

De la mobilisation de l’eau à la création de valeur

Pendant longtemps, la performance agricole a été associée à l’extension des surfaces irriguées, à la progression des rendements et à l’augmentation des volumes produits. Dans le contexte actuel, cette approche doit évoluer.

La réussite ne peut plus se mesurer uniquement en tonnes récoltées ou en recettes d’exportation, mais également en valeur économique créée par mètre cube d’eau, en emplois durables et en capacité à préserver les ressources pour les générations futures.

Une agriculture peut être productive à court terme tout en compromettant sa viabilité si elle repose sur des prélèvements excessifs dans les nappes phréatiques.

Inversement, une meilleure valorisation de l’eau peut renforcer la rentabilité des exploitations sans nécessairement augmenter les volumes consommés.

L’objectif est donc de passer d’une logique de production maximale à une logique de performance globale : produire une valeur supérieure avec une consommation d’eau compatible avec les capacités de renouvellement des ressources.

Cette évolution ne signifie pas qu’il faille opposer agriculture exportatrice et sécurité alimentaire, ni remettre en cause les progrès accomplis par les filières agricoles marocaines.

Elle suppose plutôt de mieux hiérarchiser les priorités, d’adapter les systèmes de production aux contraintes hydriques et de garantir aux agriculteurs les moyens économiques de cette transition.

L’irrigation : économiser réellement, pas seulement techniquement

La modernisation de l’irrigation constitue un levier essentiel.

Le goutte-à-goutte, le pilotage des apports selon les besoins des plantes, les outils météorologiques et les technologies numériques permettent d’améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau.

Mais une irrigation techniquement performante ne garantit pas, à elle seule, une réduction des prélèvements à l’échelle d’un bassin hydraulique. Les économies réalisées peuvent être absorbées par l’extension des surfaces cultivées ou l’intensification de la production.

La priorité doit donc être double : améliorer l’efficacité à la parcelle et vérifier que les gains obtenus se traduisent par une diminution réelle de la pression sur les ressources.

Cela suppose de renforcer la mesure des volumes prélevés, la maintenance des réseaux, l’accompagnement technique des agriculteurs et la gestion collective des périmètres irrigués.

Les aides publiques à la modernisation pourraient davantage être liées à des objectifs mesurables d’économie d’eau, tout en tenant compte des différences entre cultures et entre territoires.

L’enjeu est de faire de l’irrigation moderne un instrument de sobriété hydrique, et non un moyen indirect d’accroître indéfiniment la demande.

Le dessalement : une assurance stratégique à bien orienter

Le développement du dessalement représente l’un des changements majeurs de la politique hydrique marocaine. En diversifiant les sources d’approvisionnement, cette technologie permet de réduire la dépendance exclusive aux précipitations, aux barrages et aux nappes souterraines.

Son potentiel est considérable, notamment dans les régions littorales confrontées à une forte pression sur leurs ressources. Les projets engagés et programmés doivent contribuer à sécuriser l’alimentation en eau potable et, lorsque les conditions économiques et techniques le permettent, à soutenir certaines activités agricoles.

Il convient cependant d’éviter une illusion : l’eau dessalée ne pourra pas, à elle seule, rendre soutenable n’importe quel modèle agricole dans n’importe quelle région. Son coût, les besoins énergétiques, les infrastructures de transport et les impacts environnementaux doivent être intégrés à chaque décision.

Le dessalement doit ainsi s’inscrire dans une stratégie d’allocation rationnelle. Les usages doivent être hiérarchisés selon leur importance sociale, leur valeur économique et leur compatibilité avec les ressources disponibles. Le recours aux énergies renouvelables, la maîtrise des coûts et la transparence des règles d’accès seront déterminants.

Le véritable succès ne sera pas seulement d’augmenter les volumes produits, mais de garantir que cette ressource supplémentaire renforce durablement la sécurité hydrique sans encourager de nouvelles dépendances.

Les nappes phréatiques : protéger le capital invisible

Les eaux souterraines ont permis à de nombreuses exploitations de traverser les années de sécheresse.

Mais leur rôle d’amortisseur climatique atteint ses limites lorsque les prélèvements dépassent les capacités de renouvellement.

La surexploitation des nappes peut entraîner une hausse des coûts de pompage, une dégradation de la qualité de l’eau et des tensions entre usagers. Elle menace également la continuité de l’activité agricole, en particulier pour les exploitations disposant de moyens financiers limités.

La protection de ce patrimoine exige une connaissance plus précise des réserves, un suivi régulier des niveaux des nappes et un contrôle effectif des prélèvements.

Les dispositifs de gestion collective doivent associer les agriculteurs, les agences de bassin, les collectivités et les administrations autour d’objectifs clairs et vérifiables.

Il faut également agir sur les causes économiques de la surexploitation : choix des cultures, incitations publiques, accès aux ressources alternatives et rentabilité des systèmes de production.

Préserver les nappes ne signifie pas freiner le développement agricole. Cela revient à protéger les conditions de sa pérennité.

Adapter les cultures aux territoires

La diversité géographique du Maroc est un atout, mais elle impose de dépasser les modèles agricoles uniformes. Les conditions hydriques du Souss-Massa, du Haouz, du Saïss, des Doukkala, du Gharb ou de l’Oriental diffèrent sensiblement.

Les politiques agricoles doivent intégrer ces réalités plutôt que chercher à reproduire partout les mêmes systèmes de production.

Dans les zones les plus vulnérables, la diversification vers des cultures adaptées au climat, les variétés résistantes à la sécheresse, l’amélioration des sols et les pratiques agroécologiques peuvent contribuer à réduire les risques.

Dans les territoires disposant de ressources plus sécurisées, certaines productions irriguées à forte valeur ajoutée peuvent conserver leur place, sous réserve d’un bilan hydrique soutenable.

Cette adaptation doit s’appuyer sur la recherche agronomique, les données climatiques et le conseil agricole. Elle doit aussi être économiquement crédible : les agriculteurs ont besoin de financements, de débouchés, d’assurances adaptées et de garanties de revenu pendant les périodes de transition.

La politique hydrique et la politique agricole doivent donc avancer ensemble. L’eau disponible doit éclairer les choix de production, tandis que les orientations agricoles doivent tenir compte des limites hydrologiques de chaque territoire.

Une nouvelle alliance entre eau, agriculture et développement rural

Aucune solution isolée ne permettra de répondre au défi.

Les barrages renforcent les capacités de stockage, le dessalement diversifie l’approvisionnement, l’interconnexion permet de mieux répartir les ressources et l’irrigation moderne améliore leur utilisation. Mais ces instruments ne produiront tous leurs effets que s’ils s’inscrivent dans une gouvernance cohérente.

Cela exige une coordination étroite entre les départements chargés de l’eau et de l’agriculture, les agences de bassin, les organismes de mise en valeur agricole, les collectivités territoriales et les organisations professionnelles.

Cela exige également de faire de la donnée un outil de décision. Les indicateurs de disponibilité hydrique, de consommation par culture, de productivité de l’eau et d’évolution des nappes doivent permettre de mieux orienter les investissements et d’évaluer leurs résultats.

Enfin, la transition doit être juste.

Les petites et moyennes exploitations, les jeunes agriculteurs et les régions les plus exposées ne peuvent supporter seuls le coût de l’adaptation. L’accompagnement technique, le financement de la reconversion et l’accès à des solutions économes en eau doivent faire partie intégrante de la stratégie.

L’objectif est de préserver une agriculture créatrice d’emplois, de renforcer les revenus ruraux et de consolider la souveraineté alimentaire sans compromettre les ressources naturelles dont dépend l’économie.

Transformer les acquis hydrauliques en avantage agricole

Le travail accompli par le ministère de l’Équipement et de l’Eau durant les cinq dernières années constitue une étape importante dans la consolidation de la sécurité hydrique du Royaume.

Les barrages achevés, l’accélération du dessalement et les transferts interbassins ont élargi les capacités d’action du pays face à une contrainte climatique majeure.

La responsabilité collective consiste désormais à prolonger cet effort par une transformation des usages et des choix de production.

Les infrastructures sont indispensables, mais elles doivent s’accompagner d’une gouvernance rigoureuse de la demande, d’une protection effective des nappes et d’une adaptation des cultures aux réalités locales.

Le Maroc dispose d’atouts considérables pour réussir cette transition : une expérience reconnue dans les grands aménagements hydrauliques, des filières agricoles compétitives, un potentiel en énergies renouvelables et une capacité croissante à mobiliser l’innovation.

Son prochain avantage stratégique résidera dans sa faculté à associer ces acquis à une gestion plus fine de chaque mètre cube d’eau.

Le véritable tournant consiste à passer d’une agriculture qui cherche à mobiliser toujours davantage d’eau à une agriculture qui organise sa production en fonction de la capacité durable de chaque territoire à la fournir.

Dans un monde où le changement climatique redéfinit les conditions de la production alimentaire, l’eau est devenue bien davantage qu’un intrant agricole : elle est l’un des fondements de la souveraineté économique du Royaume.

La protéger, la répartir avec discernement et en tirer une valeur durable doit désormais guider la prochaine étape de la modernisation agricole marocaine.


Lundi 26 Octobre 2026

La Rédaction