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L'encre à 3 dollars qui défie HP : quand la Chine s'attaque à l'empire des cartouches !


Rédigé par le Mardi 27 Octobre 2026

Une imprimante vendue à prix attractif, des cartouches de remplacement parfois hors de prix et des mises à jour capables de rendre certains consommables incompatibles : derrière un objet aussi banal qu'une imprimante se cache une formidable bataille économique. D'un côté, l'américain HP défend un modèle fondé sur les équipements, les consommables et les services. De l'autre, une industrie chinoise organisée autour de Zhuhai conteste la domination des fabricants historiques. Au cœur de cette confrontation : une question qui dépasse largement l'impression. Quand on achète une machine, achète-t-on aussi la liberté de l'utiliser ?



L'imprimante coûte cent dollars. Mais combien coûte réellement son encre ?

L'encre à 3 dollars qui défie HP : quand la Chine s'attaque à l'empire des cartouches !

 

Il existe dans l'économie moderne une formule particulièrement efficace : vendre l'équipement à un prix accessible, puis récupérer une partie substantielle de la valeur sur son utilisation.

La machine à café et ses capsules. Le rasoir et ses lames. La console et ses jeux.

Et, bien entendu, l'imprimante et ses cartouches.

Pendant des décennies, les fabricants ont perfectionné cette mécanique commerciale. Une imprimante pouvait sembler abordable, jusqu'au moment où son propriétaire découvrait le prix des consommables.

Le véritable coût n'était pas toujours celui de l'achat initial.
C'était celui de la dépendance future.

Le génie de ce modèle consiste à vendre une machine une fois, puis à vendre le droit de continuer à l'utiliser pendant des années.

HP a développé une activité d'impression particulièrement rentable. Mais il faut commencer par rétablir les chiffres.

En 2025, son chiffre d'affaires global s'élevait à 55,3 milliards de dollars. Son activité impression représentait 16,7 milliards, dont 10,916 milliards de ventes de consommables — catégorie qui comprend notamment l'encre et le toner.

Le résultat opérationnel du segment impression atteignait 3,118 milliards de dollars, soit une marge de 18,7 %.
 
 
HP — EXERCICE FISCAL 2025

55,3 Md$

Chiffre d'affaires total

10,9 Md$

Consommables d'impression

18,7 %

Marge opérationnelle de l'impression
 
Résultats officiels publiés par HP pour l'exercice clos le 31 octobre 2025.
 
Le chiffre de 14 milliards de dollars de revenus annuels provenant uniquement de l'encre ne correspond donc pas aux comptes publiés.

Mais les chiffres réels suffisent à mesurer l'enjeu : les consommables constituent une gigantesque activité économique.
 

Le consommateur achète une machine, le fabricant conserve une partie du contrôle


Le problème commence lorsque la technologie ne sert plus seulement à améliorer le produit, mais intervient dans le choix des fournitures.

HP utilise sur certains modèles une fonctionnalité appelée Dynamic Security.

Elle permet à l'imprimante de vérifier les composants électroniques des cartouches. Selon le constructeur lui-même, certaines cartouches équipées de puces non HP peuvent cesser de fonctionner après une mise à jour du micrologiciel.
 
Imaginez maintenant la situation.

Vous achetez une imprimante. Vous utilisez une cartouche compatible. Tout fonctionne normalement.

Puis une mise à jour intervient.

Votre imprimante reconnaît toujours son propriétaire, mais peut ne plus reconnaître sa cartouche.

La machine est physiquement intacte. Pourtant, sa liberté d'utilisation peut avoir changé.
HP justifie cette technologie par la protection de ses systèmes, la qualité d'impression, la sécurité et la propriété intellectuelle.
 
Ces préoccupations ne sont pas nécessairement imaginaires. Les composants électroniques de provenance incertaine peuvent effectivement soulever des questions de sécurité et de fiabilité.
Mais une interrogation demeure : jusqu'où un fabricant peut-il contrôler un appareil après sa vente, et quelle information doit-il fournir au consommateur ?

C'est là que le débat commercial devient une question de droits numériques.
 

Zhuhai : la Chine a compris où se trouvaient les milliards


À plusieurs milliers de kilomètres des sièges américains, la ville chinoise de Zhuhai a développé un puissant écosystème industriel consacré aux consommables d'impression.

Puces électroniques, cartouches compatibles, poudres de toner, composants et recyclage : toute une chaîne de valeur s'y est organisée.

Selon des données sectorielles chinoises publiées en 2026, Zhuhai représenterait environ 70 % du marché mondial des consommables compatibles et 68 % de celui des cartouches d'encre compatibles. Ces estimations proviennent de l'industrie et méritent donc d'être distinguées de statistiques commerciales internationales indépendantes.
 
Mais l'essentiel est ailleurs.

La Chine n'a pas seulement cherché à fabriquer des produits moins chers.

Elle a construit une industrie capable de remettre en question le contrôle technologique des fabricants historiques sur leurs consommables.

C'est une stratégie industrielle que l'on retrouve dans les batteries, les véhicules électriques et les équipements électroniques : conquérir progressivement les segments où les positions occidentales paraissaient solidement établies.


Ninestar et Lexmark : quand le concurrent devient propriétaire


Cette offensive ne se limite pas aux cartouches alternatives.

En 2016, un consortium conduit par le groupe chinois Apex Technology, devenu ensuite Ninestar, et PAG Asia Capital finalise le rachat de l'américain Lexmark.

Montant annoncé : environ 3,6 milliards de dollars.
 
L'opération illustre une autre dimension de la compétition économique.

Les industriels chinois ne veulent plus seulement être les sous-traitants des grandes marques mondiales.

Ils veulent aussi acquérir des technologies, des réseaux commerciaux, des marques et des positions industrielles.

En rachetant un fabricant américain établi, le consortium franchissait une étape symbolique : passer de la fabrication de consommables à la possession d'un acteur important de l'impression.

La bataille n'opposait plus simplement cartouches originales et cartouches compatibles.
Elle concernait désormais toute l'organisation de l'industrie.
 

Les procès : la sécurité informatique face au droit du consommateur


Les restrictions liées aux cartouches ont provoqué plusieurs controverses judiciaires.
Aux États-Unis, une action collective concernant certaines imprimantes LaserJet a abouti à un accord prévoyant notamment des engagements d'information et la possibilité de refuser certaines mises à jour. HP a contesté toute faute.
 
En Europe, un accord avec des organisations de consommateurs a notamment prévu un fonds pouvant atteindre 1,35 million de dollars pour certains clients concernés. Cet accord ne constituait pas une reconnaissance de responsabilité.
 
Toutes les accusations n'ont toutefois pas prospéré : en octobre 2025, une juridiction américaine a rejeté une plainte antitrust contre HP, tout en laissant une possibilité de modification de la plainte.
 
La conclusion doit donc rester rigoureuse.

Il existe des restrictions documentées et des litiges réels. Mais cela ne signifie pas que toutes les cartouches compatibles sont bloquées, ni que les tribunaux ont systématiquement donné tort au constructeur.
 

Et au Maroc, qui défend le portefeuille des utilisateurs ?


Cette confrontation internationale possède une traduction très concrète au Maroc.
Administrations, écoles, petites entreprises, cabinets professionnels et ménages utilisent quotidiennement des équipements d'impression.

Le prix d'achat d'une imprimante ne devrait jamais constituer le seul critère de choix.
Il faudrait comparer le coût par page, la capacité réelle des cartouches, leur disponibilité, les possibilités de recharge et les éventuelles restrictions logicielles.

Il faut également éviter de présenter les cartouches à trois dollars comme une solution universelle. Leurs performances, leur rendement et leur compatibilité varient considérablement selon les modèles.

Pour les acheteurs publics marocains, l'enjeu est encore plus important : une procédure d'acquisition peut favoriser un matériel peu coûteux à l'achat, mais onéreux pendant plusieurs années d'utilisation.

Une bonne politique d'achat ne consiste pas à choisir l'imprimante la moins chère. Elle consiste à choisir le système d'impression dont le coût total est le mieux maîtrisé.
 

La véritable guerre est celle de la liberté d'utiliser


L'affrontement entre HP et les fabricants chinois révèle finalement une transformation majeure du capitalisme technologique.

Les entreprises ne se contentent plus de vendre des objets.

Elles cherchent parfois à contrôler leur environnement d'utilisation, leurs pièces de remplacement et leurs revenus futurs.

Cette stratégie peut soutenir l'innovation et financer des services. Mais elle peut aussi limiter la concurrence et renforcer la dépendance du consommateur.

La Chine exploite précisément cette contradiction en proposant d'autres sources d'approvisionnement.

Reste une question essentielle : la concurrence chinoise offrira-t-elle durablement davantage de liberté, ou fera-t-elle émerger de nouvelles dépendances industrielles ?

Car remplacer une domination par une autre ne résoudrait pas le problème.

La vraie victoire du consommateur ne sera pas une cartouche chinoise à trois dollars contre une cartouche américaine à soixante. Ce sera le droit de connaître le coût de son équipement et de choisir librement des consommables compatibles, fiables et sûrs.

En définitive, cette guerre de l'encre dépasse largement les imprimantes.

Elle annonce un débat qui concernera de plus en plus nos automobiles, nos appareils électroniques et nos objets connectés.

Nous croyions acheter des machines. Nous découvrons parfois que nous achetons surtout le droit de rester clients.

Et c'est peut-être là que commence la prochaine grande bataille économique.




Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
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