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L’expérience CAN à domicile : euphorie et union


Par Aïda Bensari - Docteur en Sociologie urbaine.

Après un mois d’ambiance, de folie, de joie et d’euphorie, un mois fait de belles rencontres et de moments précieux partagés autour du visionnage des matchs, de discussions passionnées sur le football, les joueurs, les choix tactiques… J’ai vécu le foot intensément.

Il y avait nos héros : l’incroyable BrahimDíaz, notre Maradona, Neil El Aynaoui (dont j’étais déjà fan de son père Younès, légende du tennis marocain), ce combattant du milieu de terrain associé à Haj Mazraoui et qui forment un duo magnifique, salvateur à chaque match. Et puis Bounou, toujours mon coup de cœur, arrêtant les ballons avec son sourire habituel, calme et rassurant.



Pendant un mois, j’ai vécu le football les yeux brillants, comme un enfant émerveillé par la beauté des stades, la qualité des infrastructures et surtout par les gens.

Aïda Bensari
Aïda Bensari
Pendant un mois, Rabat a vibré. Rabat l’ennuyeuse ne s’endormait plus. Malgré la pluie et le froid, les Rbatis étaient dehors le soir, dans de nombreux quartiers, dans les cafés, notamment en médina où se retrouvaient touristes, fans et habitants.

On échangeait dans la bonne humeur, on souriait, on chantait, on se chambrait gentiment autour des pronostics de chaque match.

On faisait des paris, on partageait des moments simples et sincères. Au-delà des stades, il fallait aussi gérer les fan zones à travers les villes du Royaume. Le football avait envahi l’espace public, créant du lien, de la joie, de la communion.

Malheureusement, cette ambiance exceptionnelle a été ternie par une vague de fake news et une campagne de dénigrement sans précédent visant le Maroc : accusations de corruption, théories du complot…

Ces discours, alimentés par les réseaux sociaux, ont largement dépassé la sphère du virtuel. Une situation qui est sans doute le reflet de la faiblesse de nos médias, de nos journalistes, incapables de contrer ce narratif en expliquant la réalité, en donnant des informations fiables, des faits et des chiffres.

L’image du football africain entachée

Il m’a fallu du silence. Faire une véritable cure de réseaux sociaux, une prise de distance pour analyser et comprendre mes sentiments.

Prendre du recul sur ce qui s’est passé lors de la finale, qui aurait dû être un beau moment célébrant le football, le continent et l’unité, mais qui est devenu un moment de chaos, d’incompréhension et de fracture. Il y aura un avant cette Coupe d’Afrique des Nations et un après. Malheureusement, c’est notre continent qui en sort le plus perdant.

L’image du football africain a été gravement écornée, presque dramatique, victime d’une paranoïa collective nourrie et amplifiée par les réseaux sociaux. J’observe aujourd’hui les réactions : les amalgames, les commentaires dégoulinant de haine, de mépris, parfois de racisme.

Je suis inquiète par certains discours, qui risquent d’entacher les relations historiques entre le Maroc et le Sénégal qui sont des liens profonds, spirituels, fraternels, familiaux.

Aujourd’hui, j’ai besoin de m’exprimer.

Comme une forme de thérapie. Je ne suis pas triste parce que nous n’avons pas gagné cette CAN tant désirée, mais je suis déçue par la fin de cette belle aventure humaine, par l’échec symbolique de ce qui aurait dû être une épopée et par l’image renvoyée de notre continent.

Nous avons tous rêvé de cette victoire.

Pour ma génération en particulier, marquée par les anciennes compétitions, par ce syndrome persistant, cette barrière invisible que nous n’arrivions jamais à franchir : le quart de finale.

Depuis la Coupe du monde au Qatar, quelque chose a changé. Nous aimons cette équipe qui n’a peur de rien, qui ose, qui a faim de victoire. Des jeunes talentueux, porteurs de valeurs fortes ; Derna Nya. Nous ne sommes pas de simples fans.

Nous sommes attachés à notre équipe, à nos joueurs, à ce rêve collectif de gagner. Nous avons rêvé ensemble. Mais aucune injustice au monde ne nous rendra haineux. Aucune défaite ne nous rendra racistes.

Ce qu’être africain veut dire

Je suis inquiète pour nos valeurs universelles, notre humanité commune et ce que nous voulons léguer à nos enfants. Aujourd’hui, il est plus facile de détruire que de construire. Les relations entre États sont complexes, les enjeux et les intérêts aussi.

La véritable bataille est de protéger nos valeurs, nos liens et faire attention aux discours haineux, préserver nos liens.

Dans ce contexte le concept philosophique humaniste bantou a tout son intérêt. Il se résume par « Je suis un être humain par et pour les autres », mettant l'accent sur ce qui constitue l’Humanité, cette qualité commune dont chacun devrait avoir conscience.

Cette sagesse africaine prône la solidarité, la fraternité, le partage et l'interdépendance, plaçant la communauté et le bien commun au-dessus de l'individualisme.

Ces derniers événements soulèvent la question qu’être africain aujourd’hui. Alors, je repense un Dialogue entre Achille Mbembe et Felwine Sarr.

Ce qu'être africain veut dire : « C’est lier en toute conscience son sort à celui de l’Afrique et aller à la rencontre du monde. Cela n’a rien à voir avec la couleur de la peau, la religion, l’ethnicité. Il faut penser en termes d’Afrique-monde afin de faire leur part aux Afro-Indiens, aux Afro-Européens, aux Afro-Chinois, aux Afro-Arabes… C’est ça l’afropolitanisme (…) C’est bien dans le mouvement et dans la circulation qu’il faut chercher le « spécifiquement africain ».

Généralement, la question de l’identité se pose au passé. Mais la culture est un concept transactionnel.

C’est un fait et une dynamique. Nous devons clarifier ce qu’« être africain » doit pouvoir signifier pour nous dans le temps à venir.

Si nous savons qui nous voulons devenir à partir de ce que nous sommes, alors nous posons les bases de nombreuses questions : quelle Afrique pour l’avenir ? Quel espace ? Quelle fraternité ?

A partir de là, nous pouvons articuler, interroger, réagencer nos différents héritages en vue de ce que nous voulons être ».

Dima Maghrib

Par Aïda Bensari


Lundi 26 Janvier 2026