L’or du Venezuela : Washington veut-il remplacer les sanctions par la mainmise sur les richesses ?


De Téhéran à Ankara, puis vers Washington, l’or vénézuélien change de routes et d’alliances. Derrière la réouverture du commerce aurifère avec les États-Unis se joue une bataille autrement plus importante : celle du contrôle des ressources, de la souveraineté économique et des nouveaux rapports de force géopolitiques.



« Après le pétrole, l'or : les États-Unis mettent-ils la main sur les richesses du Venezuela ? »

Il fut un temps où Washington sanctionnait l’or vénézuélien au nom de la lutte contre la corruption. Aujourd’hui, les États-Unis organisent son retour dans les circuits commerciaux américains. Entre les deux, les montagnes aurifères du Venezuela n’ont pas bougé d’un centimètre. Ce qui a changé, c’est le rapport de force politique.

Voilà toute l’ironie de la géopolitique contemporaine : une ressource peut être jugée infréquentable lorsqu'elle profite à un adversaire, puis redevenir stratégique lorsqu'elle entre dans l'orbite américaine.

En mars 2026, le négociant international Trafigura et la société minière publique vénézuélienne Minerven ont conclu un accord portant sur la fourniture de 650 à 1 000 kilogrammes d'or sous forme de doré, destinés au marché américain. L'opération a été confirmée à Reuters par un responsable de la Maison-Blanche. 

Ce n'est pas une simple transaction commerciale. C'est un basculement géopolitique.

Hier les sanctions, aujourd'hui les contrats

Pendant des années, le Venezuela a été enfermé dans un régime de sanctions destiné à affaiblir le pouvoir de Nicolás Maduro et à limiter ses ressources financières.

Mais depuis sa capture par les forces américaines en janvier 2026 et l'installation de Delcy Rodríguez à la tête du pouvoir vénézuélien, Washington a profondément réorienté sa stratégie. 

Le 6 mars, le Trésor américain autorisait certaines transactions impliquant l'or vénézuélien. Quelques semaines plus tard, d'autres licences élargissaient les possibilités commerciales et d'investissement dans les minerais. 

Le message est limpide : Washington ne veut plus seulement sanctionner Caracas. Il veut peser sur les conditions de son redressement économique.

Et dans cette nouvelle architecture, le pétrole n'est plus la seule richesse convoitée.
L'or, les minerais stratégiques et les futures concessions minières deviennent des instruments de négociation diplomatique.

La sanction était hier un moyen de pression. La levée sélective des sanctions devient aujourd'hui un moyen d'influence.

L'Arc de l'Orénoque : des richesses immenses, un territoire fracturé

Le Venezuela dispose d'un potentiel aurifère considérable, notamment dans l'Arc minier de l'Orénoque, vaste région du sud du pays.

Mais ce sous-sol prometteur cache une réalité beaucoup moins brillante.

Depuis des années, l'exploitation aurifère y est associée à des réseaux criminels, des groupes armés, des trafics transfrontaliers et de graves atteintes à l'environnement.

Un rapport de l'OCDE publié en 2021 documentait les risques de corruption, de financement des conflits, de blanchiment d'argent et de violations des droits humains dans les circuits de l'or vénézuélien. 

Le mercure utilisé dans l'extraction artisanale contamine les milieux naturels et menace les populations.

Les groupes armés prélèvent leurs propres taxes. Les circuits clandestins brouillent l'origine du métal. Et les communautés locales supportent une partie considérable des coûts humains et écologiques.

La question n'est donc pas seulement de savoir qui achètera cet or.

Elle est de savoir qui contrôlera les mines, qui protégera les populations et qui bénéficiera réellement de cette richesse.

De l'Iran et de la Turquie à Washington : le grand retournement

Pendant la période des sanctions, l'or vénézuélien avait trouvé des débouchés auprès de partenaires moins sensibles aux pressions américaines.

L'OCDE a notamment documenté des transferts vers la Turquie, les Émirats arabes unis et l'Iran. 

Aujourd'hui, Washington cherche à réorienter une partie de ces flux vers ses propres circuits financiers et industriels.

Cette évolution révèle une dimension fondamentale de la puissance américaine : contrôler une ressource ne signifie pas nécessairement posséder les mines.

Il suffit parfois de maîtriser les licences commerciales, les mécanismes de paiement, les assurances, les raffineries et les débouchés internationaux.

Les autorisations américaines prévoient d'ailleurs des conditions précises concernant les contrats, les juridictions compétentes et certains paiements aux entités sanctionnées. 

Autrement dit, les États-Unis ne cherchent pas uniquement à acheter de l'or. Ils organisent les règles de son retour sur le marché.

Et celui qui définit les règles détient souvent davantage de pouvoir que celui qui possède le sous-sol.

L'or peut être légal sans être irréprochable

Reste une contradiction majeure.

Une licence délivrée par Washington ne suffit pas à garantir qu'un lingot provient d'une exploitation respectueuse des droits humains.

L'or peut traverser plusieurs frontières, être fondu, mélangé, raffiné, puis réintroduit dans les circuits internationaux sous une apparence parfaitement régulière.

La London Bullion Market Association insiste précisément sur la nécessité d'une vigilance renforcée concernant les approvisionnements en provenance du Venezuela. 

C'est ici que se jouera une partie de la crédibilité américaine.

Car si les nouvelles transactions facilitent l'écoulement d'un or dont l'origine demeure insuffisamment contrôlée, Washington risque de remplacer une contradiction politique par une contradiction éthique.

On ne moralise pas une chaîne d'approvisionnement simplement en changeant la destination de ses cargaisons.

Et le Maroc dans cette nouvelle bataille des ressources ?

Pour le Maroc, cette recomposition constitue un avertissement stratégique.

Le Royaume dispose de ressources minières importantes et cherche à renforcer sa place dans les chaînes de valeur industrielles mondiales. Mais l'exemple vénézuélien rappelle qu'une richesse naturelle ne garantit ni souveraineté économique ni prospérité collective.

L'enjeu marocain ne consiste donc pas uniquement à attirer des investisseurs étrangers dans l'extraction. Il consiste à développer la transformation locale, les compétences industrielles, la traçabilité des minerais et la maîtrise des circuits de commercialisation.

Dans un monde où les grandes puissances utilisent désormais les ressources naturelles comme instruments de sécurité nationale, le Maroc doit éviter de devenir un simple fournisseur de matières premières dans des chaînes de valeur contrôlées ailleurs.

L'expérience du phosphate offre précisément une base pour penser une montée en gamme industrielle. Cette logique mérite d'être approfondie dans les autres filières minières.
La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit dans les contrats, les technologies, les infrastructures et la valeur ajoutée conservée sur le territoire national.

Washington ne conquiert pas les montagnes, il conquiert les circuits

Faut-il parler d'une prise de contrôle américaine de l'or vénézuélien ?

Pas encore. Un accord commercial et des licences ne démontrent pas une appropriation générale des réserves minières du pays.

Mais ils révèlent une stratégie d'influence parfaitement identifiable.

Washington transforme progressivement son pouvoir de sanction en pouvoir d'organisation économique.

Le Venezuela, lui, doit relever un défi historique : retrouver l'accès aux marchés internationaux sans abandonner la maîtrise de ses ressources.

Car le véritable danger pour un pays riche en matières premières n'est pas seulement de se faire confisquer ses richesses.

C'est de découvrir que d'autres décident à sa place comment les exploiter, à qui les vendre et à quelles conditions.

Hier, l'or vénézuélien était sanctionné parce qu'il échappait à Washington. Aujourd'hui, il redevient fréquentable à mesure qu'il rejoint les circuits autorisés par Washington.
Voilà le paradoxe.

 
Et peut-être la nouvelle définition de la puissance géopolitique : ne plus avoir besoin de posséder les montagnes d'or pour contrôler la route des lingots.


Samedi 17 Octobre 2026

Dans la même rubrique :