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La Chine supprime 12 000 formations : la France et le Maroc peuvent-ils éviter le débat ?


Par Dr Az-Eddine Bennani.

La Chine vient de poser, à sa manière, une question que beaucoup d’universités, d’écoles de management et d’établissements d’enseignement supérieur préfèrent encore éviter : à l’ère de l’intelligence artificielle, toutes les formations méritent-elles encore d’exister sous leur forme actuelle ?

Entre 2021 et 2025, les établissements chinois d’enseignement supérieur ont supprimé ou suspendu plus de 12 000 programmes de licence, tout en créant plus de 10 000 nouveaux cursus.

Le chiffre impressionne. Il ne doit pourtant pas être lu seulement comme une décision administrative. Il traduit une recomposition profonde de l’enseignement supérieur autour de nouvelles priorités : intelligence artificielle, robotique, semi-conducteurs, sciences des données, technologies avancées et besoins industriels stratégiques.



Il ne s’agit pas ici de célébrer la méthode chinoise.

Elle est verticale, centralisée, brutale peut-être. Elle peut inquiéter par ce qu’elle dit de la place accordée aux humanités, aux langues, aux arts et aux sciences sociales.

Une société ne peut pas se construire uniquement avec des algorithmes, des ingénieurs et des infrastructures techniques. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer le signal.

Ce signal concerne directement la France et le Maroc, deux pays dont je connais les formations, les universités, les écoles et les évolutions de l’enseignement supérieur. Cette connaissance ne conduit pas à des jugements faciles.

Elle invite au contraire à la prudence. Une formation n’est pas une ligne que l’on efface dans un tableau Excel. Derrière chaque cursus, il y a des enseignants, des étudiants, des familles, des trajectoires sociales, des territoires, des investissements publics ou privés, et parfois une histoire institutionnelle. Mais cette prudence ne doit pas devenir un prétexte à l’immobilisme.

En France, le paysage de l’enseignement supérieur s’est fortement diversifié. À côté des universités, les écoles de management ont pris une place considérable. Certaines sont solides, adossées à la recherche, à l’international, à des réseaux d’entreprises et à des enseignants permanents.

D’autres vivent davantage de leur image, de leurs classements, de leurs accréditations, de leurs frais de scolarité et de leur capacité à transformer des mots à la mode en promesses de carrière.

Au Maroc, la situation est différente, mais la question est tout aussi importante. Le pays a besoin de former massivement, d’accompagner l’emploi, l’industrialisation, la transformation numérique, la souveraineté technologique, l’inclusion territoriale et la montée en compétences des jeunes.

Mais il doit aussi éviter de reproduire, parfois avec retard, des formations importées, standardisées ou déjà fragilisées ailleurs. Le risque n’est pas seulement de manquer de formations. Le risque est aussi de multiplier des formations qui ne correspondent plus aux métiers, aux compétences et aux capacités dont le pays a besoin.

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les métiers.

Elle transforme aussi les formations qui prétendent préparer à ces métiers.

Depuis plusieurs années, en France comme au Maroc, l’enseignement supérieur s’est habitué à ajouter des mots nouveaux à des formations anciennes. On ajoute “IA”, “data”, “digital”, “innovation”, “transformation”, “leadership” ou “entrepreneuriat” à des intitulés de programmes.

On crée des certificats, des modules, des spécialisations, des parcours hybrides. Mais ajouter un mot à une plaquette ne transforme pas une formation. Une formation n’est pas un produit marketing. Un diplôme n’est pas une promesse publicitaire. Une école ne devrait pas vendre de l’employabilité comme on vend une option.

La vraie question est plus dérangeante : que reste-t-il d’une formation en marketing si l’IA peut déjà produire des contenus, segmenter des publics, générer des campagnes, analyser des données, rédiger des personas, automatiser des tests et proposer des scénarios commerciaux ?

Que reste-t-il d’une formation en communication si elle se réduit à produire des messages, des visuels, des plans éditoriaux et des éléments de langage ? Que reste-t-il d’une formation en management si elle continue d’enseigner principalement des matrices, des modèles génériques, des études de cas décontextualisées et des présentations PowerPoint sans lien avec la complexité réelle des organisations ?

Il ne faut pas supprimer le marketing. Il faut supprimer ou refondre les formations qui réduisent le marketing à des tâches automatisables.

Il ne faut pas supprimer le management. Il faut supprimer ou refondre les formations qui réduisent le management à des recettes, à des slides et à des discours convenus.
Il ne faut pas supprimer la communication. Il faut supprimer ou refondre les formations qui confondent communication, production de contenu et habillage numérique.

La France devrait être particulièrement attentive à cette question. Beaucoup d’écoles de management y ont construit leur promesse autour de l’insertion professionnelle, du réseau, de l’international, du leadership et de l’employabilité. Mais demain, le manager ne sera pas celui qui sait réciter des modèles.

Il sera celui qui sait arbitrer entre des données, des outils, des équipes, des risques, des contraintes juridiques, des enjeux humains et des décisions stratégiques.

Le marketeur ne sera pas celui qui sait seulement créer une campagne. Il sera celui qui comprend les comportements, les contextes, les cultures, les biais, les données et les effets sociaux des dispositifs numériques. Le communicant ne sera pas celui qui produit du contenu. Il sera celui qui construit du sens, de la confiance et de la responsabilité.

Le Maroc devrait, lui aussi, ouvrir ce débat sans complexe. Le pays n’a pas besoin de copier mécaniquement les modèles français, américains ou chinois. Il a besoin de formations situées, capables de répondre à ses réalités économiques, sociales, territoriales et culturelles.

Former à l’IA au Maroc ne peut pas signifier simplement importer des programmes conçus ailleurs, avec des cas, des données, des outils et des imaginaires qui ne correspondent pas toujours au contexte marocain.

Une formation utile doit être capable de relier les technologies aux entreprises marocaines, aux administrations, aux régions, aux PME, aux artisans, aux villes, aux services publics, à l’éducation, à la santé, à l’agriculture, à l’industrie et à l’emploi des jeunes.

La Chine agit par pilotage massif. L’Europe régule. Les États-Unis avancent souvent par le marché, les plateformes et la puissance technologique. La France et le Maroc devraient ouvrir une autre voie : celle de l’évaluation lucide, située et responsable des formations.

Cela suppose de distinguer trois catégories.

Il y a d’abord les formations à préserver. Ce sont celles qui développent le raisonnement, la culture générale, l’esprit critique, l’éthique, la compréhension humaine, la recherche, la capacité d’argumentation, la complexité et le jugement. Ces formations deviennent même plus importantes à l’ère de l’IA. Car plus les machines produisent vite, plus les humains doivent apprendre à discerner.

Il y a ensuite les formations à transformer. Elles restent nécessaires, mais leurs contenus, leurs méthodes, leurs outils et leurs débouchés doivent être repensés. C’est le cas de nombreuses formations en management, marketing, commerce, finance, ressources humaines ou relation client.

Leur avenir ne passe pas par l’ajout décoratif d’un cours d’intelligence artificielle, mais par une refonte profonde des compétences : données, automatisation, gouvernance, éthique, stratégie, droit, relation humaine, souveraineté numérique et capacité d’évaluation.

Il y a enfin les formations à supprimer. Ce sont celles qui ne transmettent plus que des tâches répétitives, des méthodes dépassées, des outils déjà automatisés ou des discours sans fondement scientifique.

Elles produisent parfois des diplômés, mais pas toujours des capacités. Elles fabriquent des CV, mais pas nécessairement des femmes et des hommes capables d’agir, de comprendre, de décider et de transformer.

Ce débat est difficile, car il touche à des intérêts établis. Fermer une formation, c’est reconnaître qu’elle ne répond plus à une promesse. Transformer une formation, c’est parfois remettre en cause des habitudes pédagogiques, des modèles économiques, des équipes, des maquettes et des équilibres institutionnels.

Mais ne rien faire serait plus dangereux encore. L’IA rendra visibles les formations faibles. Elle fragilisera les formations qui reposent davantage sur le discours que sur les compétences. Elle exposera les diplômes qui promettent l’avenir tout en enseignant le passé.

La France dispose d’une longue tradition universitaire, de grandes écoles reconnues, d’écoles de management influentes et d’un système de recherche exigeant. Elle peut donc ouvrir ce débat avec rigueur.

Le Maroc dispose d’une jeunesse nombreuse, d’une volonté de transformation numérique, d’un tissu économique en mutation et d’un besoin urgent de compétences adaptées. Il peut donc éviter de reproduire les erreurs des autres et construire des formations plus contextualisées, plus sobres, plus utiles et plus responsables.

L’enjeu n’est donc pas seulement pédagogique. Il est économique, social et stratégique. Former à l’ère de l’IA, ce n’est pas seulement enseigner des outils.

C’est préparer des citoyens, des professionnels et des décideurs capables de comprendre ce que les outils font, ce qu’ils ne font pas, ce qu’ils transforment, ce qu’ils remplacent et ce qu’ils risquent de détruire.

La décision chinoise ne doit pas être imitée. Elle doit être méditée.

Elle oblige la France et le Maroc à poser une question simple : voulons-nous continuer à empiler des diplômes, des labels, des certificats et des intitulés séduisants, ou voulons-nous reconstruire des formations capables de préparer les étudiants au monde qui vient ?

L’intelligence artificielle ne supprimera pas l’enseignement supérieur. Mais elle supprimera, tôt ou tard, l’illusion que toutes les formations se valent. C’est peut-être cela, le vrai message venu de Chine.


Dimanche 21 Juin 2026