L'ODJ Média

La Fable de la facture de la lumière


Il fut un temps, pas si lointain, où régler sa facture d'électricité ressemblait moins à une formalité qu'à une véritable expédition.



Anwar CHERKAOUI

La Fable de la facture de la lumière
Le voyage commençait dès l'aube. 

On quittait sa maison avec la gravité d'un explorateur s'apprêtant à franchir des terres inconnues. 

Le siège régional de la compagnie d'électricité ( SMD), on l’appelait d’ailleurs سيادنا مولين الضو،  apparaissait alors comme une forteresse administrative, dressée au milieu du tumulte des hommes. 

On y pénétrait avec la même détermination que les navigateurs d'autrefois affrontaient les océans, sans jamais savoir si l'on reviendrait avant midi... ou avant la nuit.

La première épreuve était celle de la file d'attente.

Une longue procession immobile, où chacun défendait son rang avec l'ardeur d'un chevalier protégeant son royaume.

Les regards étaient lourds, les soupirs profonds, et il suffisait d'un pas de travers pour qu'éclate une bataille aussi bruyante qu'inutile.

Puis venait la quête de l'homme à la moto.
On disait qu'il connaissait chaque rue, chaque maison, chaque compteur. 

Il déposait les factures comme un mystérieux messager, apparaissant puis disparaissant avec une ponctualité que nul calendrier ne pouvait expliquer. 

Mais lorsqu'on le cherchait à son guichet, son siège était souvent vide, comme si un enchantement l'avait transporté ailleurs.

Il fallait alors recommencer l'aventure.
Reprendre la route.
Refaire la queue.
Attendre encore.

Enfin arrivait le moment solennel du paiement.
L'employé annonçait le montant avec la précision d'un oracle. 
On payais. Argent comptant, pas de chèque, pas de cartes
Retour de monnaies : zéro.
Quelques centimes manquaient. 
Un rial égaré. 
Un dirham absent. 
La monnaie semblait posséder une volonté propre, celle du percepteur. 

La lumière avait un prix. Mais la patience aussi.
Aujourd'hui, les fils invisibles d'Internet traversent le royaume plus vite que les vents. Une simple pression du doigt suffit à faire voyager les chiffres d'un compte bancaire jusqu'à celui de la compagnie. Plus de route, plus de poussière, plus de querelles pour quelques centimètres de file d'attente.

Pourtant, il existe encore des femmes et des hommes qui vivent loin de cette magie silencieuse. 
Ils ne sont reliés ni aux câbles qui transportent l'électricité, ni aux réseaux qui transportent les données. 
Étrange privilège, diront certains : ils ne connaissent ni la facture mensuelle, ni l'obligation d'aller la régler. 
Mais ce privilège a le goût amer de l'obscurité.

Car être épargné de la facture, c'est parfois être privé de la lumière elle-même.

Et l'on comprend alors que le véritable progrès n'est pas seulement de payer sans se déplacer.

Le véritable prodige est que chaque foyer puisse un jour allumer une lampe d'un simple geste, tandis que les longues files d'attente, les guichets désertés, les motos des porteurs de factures et les pièces de monnaie récalcitrantes ne demeurent plus que des souvenirs racontés aux petits enfants, comme les anciennes légendes d'un monde où chaque rayon de lumière se gagnait au terme d'une aventure.


Lundi 10 Août 2026