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La civilisation du « moi » est-elle en train de fabriquer une société sans empathie ?


Nos sociétés n’ont jamais autant parlé de bien-être, d’épanouissement et de développement personnel. Jamais autant de livres, de vidéos, de formations et de discours n’ont expliqué comment « devenir la meilleure version de soi-même ». Pourtant, rarement l’angoisse, la solitude et le sentiment de désaffiliation n’ont semblé aussi présents.



Familles fragiles, enfants anxieux : le prix caché de notre course à l’autonomie

La civilisation du « moi » est-elle en train de fabriquer une société sans empathie ?
Le paradoxe mérite d’être posé franchement : à force d’apprendre à chacun à se construire seul, n’avons-nous pas oublié de lui apprendre à vivre avec les autres ?

Le développement personnel n’est évidemment pas, en lui-même, un problème. Il peut aider à sortir de la dépendance, à affirmer ses limites, à retrouver confiance ou à mieux comprendre ses émotions. Le danger apparaît lorsqu’il devient une idéologie complète, selon laquelle toute difficulté serait d’abord individuelle, toute réussite affaire de volonté et tout lien humain acceptable seulement tant qu’il ne contrarie pas le confort personnel.

Dans cette civilisation du « moi », la famille devient parfois un contrat révocable, l’amitié un réseau d’utilité, le couple un espace de performance émotionnelle et l’enfant un projet qu’il faudrait optimiser.

À ce rythme, les relations ne se construisent plus : elles s’évaluent.

Quand les liens deviennent provisoires

La modernité a apporté des avancées considérables. L’émancipation des femmes, la possibilité de quitter une relation violente, la baisse de l’autorité patriarcale, l’accès à l’éducation et l’autonomie économique constituent des progrès qu’il serait absurde de regretter.

Mais tout progrès social produit aussi de nouvelles fragilités.

Les familles se recomposent. Les mobilités professionnelles éloignent les générations. Les grands-parents vivent parfois loin. Les voisins se connaissent moins. Les enfants changent d’école, de quartier, de figures d’autorité et parfois de foyer. Beaucoup s’adaptent très bien. D’autres accumulent les ruptures sans disposer des mots pour les comprendre.

Le problème n’est donc pas la séparation en elle-même. Il est l’instabilité répétée, l’insécurité affective et l’absence de continuité.

Un enfant peut grandir dans une famille monoparentale et se développer harmonieusement s’il bénéficie d’un environnement stable, prévisible et affectueux. À l’inverse, un foyer apparemment intact peut être profondément insécurisant s’il est dominé par le conflit, le silence ou la violence.

La vraie question est moins celle de la forme familiale que celle de la qualité du lien.

Les mille premiers jours ne sont pas un slogan

De la grossesse aux premières années, le cerveau connaît une période de développement exceptionnel. Les interactions, la sécurité affective, la qualité du langage, le sommeil, la nutrition et la disponibilité des adultes participent à structurer les capacités émotionnelles et relationnelles futures.

Cela ne signifie pas que tout serait définitivement joué avant trois ans. Le cerveau reste plastique et les trajectoires humaines ne sont jamais mécaniques.

Mais les adversités précoces répétées — négligence, stress chronique, violence, absence durable de figures sécurisantes — peuvent fragiliser la régulation émotionnelle, l’attention et la capacité à établir des relations de confiance.

Les jeunes garçons expriment parfois cette détresse de manière plus visible : agitation, impulsivité, agressivité, décrochage scolaire. Les filles peuvent davantage intérioriser leur souffrance, ce qui la rend moins spectaculaire mais pas moins profonde.

Réduire ces comportements à un manque de discipline est une erreur. Tout expliquer par le cerveau en serait une autre.

La violence d’un adolescent ne naît jamais d’une seule cause. Elle résulte souvent d’un mélange de vulnérabilités individuelles, d’environnement familial, d’inégalités sociales, d’expériences scolaires, de modèles masculins, de pression du groupe et d’exposition à la violence.

La sociologie ne cherche pas à excuser. Elle cherche à comprendre avant que la société ne soit condamnée à punir.

Une civilisation du sprint

Nous imposons également aux enfants le rythme accéléré des adultes.

Il faut parler tôt, lire tôt, réussir tôt, choisir tôt. Les agendas se remplissent. Les évaluations commencent. La compétition s’installe. L’ennui devient suspect, le silence improductif et le jeu libre presque inutile.

Cette obsession de la précocité repose sur une confusion : aller plus vite ne signifie pas nécessairement aller plus loin.

L’enfant a besoin de répétition, de familiarité et de temps. Il apprend par imitation, par expérimentation, par erreur et par interaction. Il ne construit pas seulement des compétences scolaires. Il apprend aussi à attendre, coopérer, perdre, négocier, écouter et reconnaître les émotions d’autrui.

Or ces apprentissages relationnels sont précisément ceux que l’école évalue le moins, alors qu’ils déterminent largement la qualité de la vie collective.

On peut maîtriser plusieurs langues, coder et résoudre des problèmes complexes tout en étant incapable de supporter la contradiction, d’écouter une souffrance ou de prendre soin d’un proche.

 
Une société techniquement brillante peut rester émotionnellement sous-développée.

Nous avons appris à réussir seuls… mais avons-nous encore appris à vivre ensemble ?

Le Maroc face à une modernisation sans mode d’emploi

Au Maroc, cette tension prend une forme particulière.

Le pays connaît une urbanisation rapide, une réduction progressive de la taille des ménages, une hausse de l’activité féminine qualifiée, des mobilités internes et internationales, ainsi qu’une transformation profonde des rapports entre générations. La famille élargie demeure un repère puissant, mais elle ne remplit plus toujours les mêmes fonctions quotidiennes.

Dans les grandes villes, de nombreux parents doivent concilier travail, transport, logement coûteux et pression scolaire. Les enfants peuvent être entourés matériellement tout en disposant de peu de temps relationnel. À l’inverse, dans les territoires plus fragiles, les familles affrontent le chômage, l’éloignement des services, le décrochage et parfois l’absence prolongée d’un parent parti travailler ailleurs.

Le Maroc ne doit ni idéaliser la famille traditionnelle ni importer aveuglément un modèle d’individualisme occidental.

Son défi est d’inventer une modernité relationnelle : mieux accompagner les jeunes parents, développer les crèches de qualité, renforcer la santé mentale scolaire, professionnaliser l’accompagnement de l’enfance et créer des espaces culturels où les générations puissent encore se rencontrer.

La solidarité familiale reste une richesse nationale. Mais on ne peut pas lui demander de compenser indéfiniment les insuffisances des politiques publiques.

L’empathie ne tombe pas du ciel

L’empathie n’est pas seulement une qualité morale. C’est une compétence qui se développe par la rencontre, le récit, le jeu et le langage.

Lire un roman, assister à une pièce, débattre sans humilier, écouter une histoire familiale ou découvrir une autre culture permet de sortir momentanément de soi. L’art nous oblige à habiter l’expérience d’un autre.

À l’inverse, les réseaux sociaux encouragent souvent la réaction immédiate, la mise en scène de soi et la condamnation rapide. Ils créent l’illusion d’une proximité permanente tout en réduisant parfois la profondeur des relations.

Nous communiquons davantage, mais nous ne nous comprenons pas forcément mieux.

Reconstruire l’empathie suppose donc de réhabiliter des pratiques simples : les repas partagés, les conversations sans téléphone, le théâtre, le sport collectif, la lecture, les associations, les espaces publics et le voisinage.

Une civilisation ne tient pas uniquement par ses lois et ses infrastructures. Elle tient aussi par ses rituels.

Réparer le collectif sans revenir en arrière

La réponse ne consiste pas à restaurer autoritairement un ancien ordre familial. Celui-ci comportait lui aussi ses silences, ses injustices et ses violences invisibles.

Il s’agit plutôt de préserver les conquêtes de l’autonomie tout en reconstruisant les conditions du lien.

Protéger les mille premiers jours. Soutenir les parents sans les culpabiliser. Ralentir certains rythmes éducatifs. Former les enseignants aux dimensions émotionnelles. Accorder davantage de place à l’art, au langage et à la coopération. Reconnaître la santé mentale comme un enjeu collectif.

Et surtout cesser de considérer chaque individu comme une petite entreprise chargée d’optimiser seule sa vie.

Nous avons besoin d’autonomie, mais aussi de dépendances choisies.

De liberté, mais aussi de fidélité.

De mobilité, mais aussi d’enracinement.

 
Le véritable progrès ne consiste peut-être pas à devenir toujours plus indépendant. Il consiste à construire des liens qui ne nous emprisonnent pas, mais qui nous empêchent de tomber.


Lundi 3 Août 2026