Au départ, il y avait Ceuta. Des milliers de personnes convergeant vers la frontière, des passages par terre et par mer, des forces de sécurité débordées et, immédiatement, une question : comment un mouvement d’une telle ampleur avait-il pu se produire ?
Plus d’un mois après, cette question n’a toujours pas reçu de réponse définitive.
Le gouvernement espagnol reste prudent. Pedro Sánchez a affirmé le 3 septembre ne disposer d’aucune preuve permettant d’établir que le gouvernement marocain avait orchestré les événements. Les investigations continuent et certains éléments relevés par la police espagnole alimentent les interrogations, mais ils ne permettent pas, en l’état, de transformer les soupçons en démonstration ni en accusation.
Et José Manuel Albares vient lui-même de rappeler que Nasser Bourita lui aurait assuré que le Maroc n’était pas derrière les événements et que les autorités marocaines avaient mobilisé leurs moyens pour tenter d’endiguer les flux.
L’affaire pourrait donc rester une enquête complexe sur ce qui s’est réellement passé autour de la frontière. Sauf que politiquement, Ceuta n’est déjà plus à Ceuta.
Madrid est devenu le véritable deuxième front
La crise s’est déplacée vers la capitale espagnole. Elle est entrée au Parlement, dans les affrontements entre majorité et opposition, dans le débat sur l’immigration et, surtout, dans la perception de la relation avec le Maroc.
Le sondage 40dB réalisé pourEl País et la Cadena SER donne la mesure du phénomène : près de neuf Espagnols sur dix attribueraient une responsabilité importante au gouvernement marocain dans les événements !!!!!!
Le contraste avec la position officielle de Madrid est spectaculaire.
D’un côté, un gouvernement qui affirme ne pas disposer, à ce stade, des éléments lui permettant d’accuser Rabat. De l’autre, une opinion publique qui semble avoir déjà largement tranché.
C’est ici que la crise change de nature. Car un sondage ne constitue évidemment pas une preuve. Il mesure une pseudo-conviction. Mais lorsqu’une conviction devient aussi largement partagée, elle devient elle-même presque un fait politique.
Sánchez pris entre Rabat et son opinion publique
Pedro Sánchez se retrouve ainsi dans une position délicate. La coopération avec le Maroc demeure stratégique pour l’Espagne : contrôle migratoire, sécurité, lutte contre les réseaux criminels, économie, commerce et stabilité du voisinage méditerranéen.
Rompre cette coopération pour répondre à une émotion politique intérieure serait difficilement imaginable. Mais ignorer cette émotion populaire devient également compliqué.
L’opposition peut désormais retourner contre le gouvernement chaque nouvelle tension avec Rabat : si le Maroc est perçu comme responsable de Ceuta par une majorité écrasante d’Espagnols, toute politique de coopération avec Rabat peut être présentée par ses adversaires comme de la faiblesse.
Et la crise migratoire offre surtout un terrain particulièrement favorable à Vox.
Le même baromètre montre que le parti de Santiago Abascal bénéficie de la séquence lorsqu’il s’agit de savoir quelle formation serait la mieux placée pour gérer l’immigration.
Ceuta devient ainsi une affaire de politique intérieure espagnole.
Puis Ceuta et Melilla reviennent dans l’équation
C’est dans ce contexte particulièrement inflammable que surviennent les déclarations de responsables politiques marocains concernant Sebta et Melilia (les revendications officielles et historiques marocaines sont publiques et n'ont jamais été un secret d'État.). Même lorsqu'elles sont prononcées dans un contexte électoral marocain, leur réception en Espagne est radicalement différente.
Le public espagnol ne distingue pas nécessairement le ministre qui parle comme responsable partisan du ministre qui parle au nom du gouvernement.
Pour Madrid, les deux dossiers risquent alors de fusionner.
D’un côté : « le Maroc serait derrière la crise migratoire », conviction très largement installée mais que le gouvernement espagnol affirme ne pas pouvoir démontrer.
De l’autre : « le Maroc revendique Ceuta et Melilla », à travers des déclarations politiques bien réelles mais qui ne constituent pas nécessairement une nouvelle position officielle de l’État marocain.
La juxtaposition suffit à fabriquer un récit beaucoup plus puissant que chacune de ses composantes. Migration, frontière, souveraineté, Maroc : tout finit par entrer dans la même image.
Le problème de Rabat n’est donc plus seulement Ceuta
Pour le Maroc, il serait probablement insuffisant de considérer que l’absence de preuve d'une orchestration marocaine règle le problème. Car le dossier est désormais politique avant même d’être judiciaire.
Une représentation du Maroc est en train de se cristalliser dans une partie importante de l’opinion espagnole : celle d’un voisin indispensable mais potentiellement capable d’utiliser la pression migratoire dans son rapport de force avec Madrid.
Que cette représentation corresponde ou non à ce qui s’est réellement passé les 30 et 31 juillet est précisément ce que les enquêtes devront établir. Mais politiquement, elle existe déjà. Et elle pourrait peser longtemps sur la relation bilatérale.
C’est peut-être finalement le principal enseignement de cette séquence.
La crise de Ceuta a quitté Ceuta. Elle s’est installée à Madrid.
Elle se joue désormais entre le gouvernement et l’opposition, entre le PSOE, le PP et Vox, entre la nécessité de préserver la coopération avec Rabat et une opinion publique espagnole devenue beaucoup plus méfiante.
L’enquête cherche toujours à déterminer exactement ce qui s’est passé à la frontière.
Mais à Madrid, la bataille politique, elle, a déjà commencé.
Plus d’un mois après, cette question n’a toujours pas reçu de réponse définitive.
Le gouvernement espagnol reste prudent. Pedro Sánchez a affirmé le 3 septembre ne disposer d’aucune preuve permettant d’établir que le gouvernement marocain avait orchestré les événements. Les investigations continuent et certains éléments relevés par la police espagnole alimentent les interrogations, mais ils ne permettent pas, en l’état, de transformer les soupçons en démonstration ni en accusation.
Et José Manuel Albares vient lui-même de rappeler que Nasser Bourita lui aurait assuré que le Maroc n’était pas derrière les événements et que les autorités marocaines avaient mobilisé leurs moyens pour tenter d’endiguer les flux.
L’affaire pourrait donc rester une enquête complexe sur ce qui s’est réellement passé autour de la frontière. Sauf que politiquement, Ceuta n’est déjà plus à Ceuta.
Madrid est devenu le véritable deuxième front
La crise s’est déplacée vers la capitale espagnole. Elle est entrée au Parlement, dans les affrontements entre majorité et opposition, dans le débat sur l’immigration et, surtout, dans la perception de la relation avec le Maroc.
Le sondage 40dB réalisé pourEl País et la Cadena SER donne la mesure du phénomène : près de neuf Espagnols sur dix attribueraient une responsabilité importante au gouvernement marocain dans les événements !!!!!!
Le contraste avec la position officielle de Madrid est spectaculaire.
D’un côté, un gouvernement qui affirme ne pas disposer, à ce stade, des éléments lui permettant d’accuser Rabat. De l’autre, une opinion publique qui semble avoir déjà largement tranché.
C’est ici que la crise change de nature. Car un sondage ne constitue évidemment pas une preuve. Il mesure une pseudo-conviction. Mais lorsqu’une conviction devient aussi largement partagée, elle devient elle-même presque un fait politique.
Sánchez pris entre Rabat et son opinion publique
Pedro Sánchez se retrouve ainsi dans une position délicate. La coopération avec le Maroc demeure stratégique pour l’Espagne : contrôle migratoire, sécurité, lutte contre les réseaux criminels, économie, commerce et stabilité du voisinage méditerranéen.
Rompre cette coopération pour répondre à une émotion politique intérieure serait difficilement imaginable. Mais ignorer cette émotion populaire devient également compliqué.
L’opposition peut désormais retourner contre le gouvernement chaque nouvelle tension avec Rabat : si le Maroc est perçu comme responsable de Ceuta par une majorité écrasante d’Espagnols, toute politique de coopération avec Rabat peut être présentée par ses adversaires comme de la faiblesse.
Et la crise migratoire offre surtout un terrain particulièrement favorable à Vox.
Le même baromètre montre que le parti de Santiago Abascal bénéficie de la séquence lorsqu’il s’agit de savoir quelle formation serait la mieux placée pour gérer l’immigration.
Ceuta devient ainsi une affaire de politique intérieure espagnole.
Puis Ceuta et Melilla reviennent dans l’équation
C’est dans ce contexte particulièrement inflammable que surviennent les déclarations de responsables politiques marocains concernant Sebta et Melilia (les revendications officielles et historiques marocaines sont publiques et n'ont jamais été un secret d'État.). Même lorsqu'elles sont prononcées dans un contexte électoral marocain, leur réception en Espagne est radicalement différente.
Le public espagnol ne distingue pas nécessairement le ministre qui parle comme responsable partisan du ministre qui parle au nom du gouvernement.
Pour Madrid, les deux dossiers risquent alors de fusionner.
D’un côté : « le Maroc serait derrière la crise migratoire », conviction très largement installée mais que le gouvernement espagnol affirme ne pas pouvoir démontrer.
De l’autre : « le Maroc revendique Ceuta et Melilla », à travers des déclarations politiques bien réelles mais qui ne constituent pas nécessairement une nouvelle position officielle de l’État marocain.
La juxtaposition suffit à fabriquer un récit beaucoup plus puissant que chacune de ses composantes. Migration, frontière, souveraineté, Maroc : tout finit par entrer dans la même image.
Le problème de Rabat n’est donc plus seulement Ceuta
Pour le Maroc, il serait probablement insuffisant de considérer que l’absence de preuve d'une orchestration marocaine règle le problème. Car le dossier est désormais politique avant même d’être judiciaire.
Une représentation du Maroc est en train de se cristalliser dans une partie importante de l’opinion espagnole : celle d’un voisin indispensable mais potentiellement capable d’utiliser la pression migratoire dans son rapport de force avec Madrid.
Que cette représentation corresponde ou non à ce qui s’est réellement passé les 30 et 31 juillet est précisément ce que les enquêtes devront établir. Mais politiquement, elle existe déjà. Et elle pourrait peser longtemps sur la relation bilatérale.
C’est peut-être finalement le principal enseignement de cette séquence.
La crise de Ceuta a quitté Ceuta. Elle s’est installée à Madrid.
Elle se joue désormais entre le gouvernement et l’opposition, entre le PSOE, le PP et Vox, entre la nécessité de préserver la coopération avec Rabat et une opinion publique espagnole devenue beaucoup plus méfiante.
L’enquête cherche toujours à déterminer exactement ce qui s’est passé à la frontière.
Mais à Madrid, la bataille politique, elle, a déjà commencé.
NDLR : Comme toutes les rédactions attentives à notre voisinage immédiat, L’ODJ Média continuera de suivre de près les coulisses de la politique intérieure espagnole sur ce dossier, parce que ce qui se joue à Madrid nous concerne directement.
Observer, décrypter, recouper, distinguer les faits des perceptions et les signaux faibles des opérations d’influence éventuelles : c’est notre métier. Mais vigilance ne signifie ni surenchère ni diplomatie parallèle.
Sur les questions de souveraineté et dans une relation aussi stratégique et sensible que celle qui unit le Maroc et l’Espagne, notre référence demeure la diplomatie officielle du Royaume.
Notre confiance reste entière dans une diplomatie marocaine qui a démontré, dans les moments les plus délicats, sa capacité à conjuguer fermeté sur les intérêts fondamentaux du pays, maîtrise du calendrier et recherche patiente de solutions durables.
En diplomatie plus qu’ailleurs, le temps n’est pas nécessairement de l’attentisme : il peut être un instrument stratégique. Savoir donner du temps au temps, sans jamais perdre de vue le cap ni les intérêts du Maroc, est aussi une manière d’exercer la souveraineté.
Observer, décrypter, recouper, distinguer les faits des perceptions et les signaux faibles des opérations d’influence éventuelles : c’est notre métier. Mais vigilance ne signifie ni surenchère ni diplomatie parallèle.
Sur les questions de souveraineté et dans une relation aussi stratégique et sensible que celle qui unit le Maroc et l’Espagne, notre référence demeure la diplomatie officielle du Royaume.
Notre confiance reste entière dans une diplomatie marocaine qui a démontré, dans les moments les plus délicats, sa capacité à conjuguer fermeté sur les intérêts fondamentaux du pays, maîtrise du calendrier et recherche patiente de solutions durables.
En diplomatie plus qu’ailleurs, le temps n’est pas nécessairement de l’attentisme : il peut être un instrument stratégique. Savoir donner du temps au temps, sans jamais perdre de vue le cap ni les intérêts du Maroc, est aussi une manière d’exercer la souveraineté.