La crise des écoles de commerce en France doit alerter le Maroc


Une gouvernance ancrée dans les territoires et nourrie par la pratique du management en entreprise.

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.



En juillet 2026, Challenges a décrit les difficultés de recrutement de plusieurs écoles de commerce françaises dans leurs programmes post-bac de cinq ans.

Les chiffres cités provenaient de choix enregistrés début juin sur Parcoursup : ils ne préjugeaient pas des effectifs définitifs de la rentrée. Ils constituaient néanmoins un signal que les directions ne pouvaient ignorer. Pourquoi des places ouvertes ne trouvent-elles plus preneur ?

La réponse ne se limite ni à une année difficile ni à la concurrence entre établissements.

Elle oblige à revenir à une question plus ancienne : pourquoi ces écoles ont-elles été créées, et pour qui travaillent-elles aujourd’hui ? Une partie importante des écoles de commerce françaises s’est développée dans le cadre des chambres de commerce et d’industrie.

Comme le rappellent la Direction générale des entreprises et CCI France, celles-ci ont contribué à former des cadres et à soutenir l’économie des territoires.

Les écoles devaient irriguer les régions et répondre aux besoins de leurs entreprises. Toutes n’ont pas cette origine consulaire, mais cet héritage aide à comprendre leur raison d’être.

Au fil des années, certaines ont semblé mesurer leur réussite davantage au nombre de campus ouverts, de programmes lancés, de places proposées ou de candidats attirés qu’à leur contribution aux entreprises de leur région.

Quand les formations se ressemblent et que leur coût augmente, les familles demandent ce qui distingue réellement un diplôme d’un autre. Le développement de l’offre peut alors dépasser la démonstration de sa valeur. Les difficultés de recrutement ont plusieurs causes.

Les données provisoires de Parcoursup ne permettent pas d’en attribuer une part précise à l’éloignement territorial.

Mais cette évolution stratégique mérite d’être examinée. Une école qui connaît les PME, les industries et les services de sa région peut construire avec eux des projets, des stages, des recherches et des formations utiles.

Si ce lien s’affaiblit, elle risque de concevoir ses programmes d’abord à partir de ce qui se vend sur le marché de l’enseignement supérieur.

Cette alerte française concerne le Maroc, sans que les situations soient identiques. Nos ENCG sont des écoles publiques rattachées aux universités ; les établissements privés ont d’autres statuts et d’autres modèles économiques. Les unes comme les autres doivent pourtant pouvoir répondre à la même question : quelle compétence réelle forment-elles, pour quelles organisations et pour quels territoires ?

Je l’ai déjà écrit à propos des ENCG dans ma tribune « Comment former aux compétences professionnelles quand on n’a jamais vécu l’entreprise ? » :

Diriger une école de commerce et de gestion ne devrait pas relever uniquement de l’ancienneté académique, du grade universitaire ou de l’appartenance administrative. La recherche et l’enseignement exigent des universitaires.

La direction d’une école de management exige aussi une compréhension de l’entreprise, une capacité à construire des partenariats et une vision du développement territorial.

Cela suppose une gouvernance associant réellement enseignants, entreprises, entrepreneurs, anciens lauréats et acteurs publics. Les conseils stratégiques doivent participer aux choix pédagogiques et en évaluer les résultats.

Dès les premières années, les étudiants devraient travailler sur les problèmes concrets d’une PME, d’une coopérative, d’une administration ou d’un secteur régional.

Un stage isolé ne remplace pas cette immersion progressive. Chaque ENCG pourrait observer les métiers et les compétences de sa région, notamment les effets du numérique et de l’IA, et produire des cas marocains nourris par le terrain.

L’alerte vaut aussi pour les écoles privées.

Leur souplesse peut être une force, mais elle ne dispense ni de construire une équipe pédagogique stable, ni de soutenir la recherche, ni de reconnaître la valeur des enseignants et des professionnels qui forment les étudiants.

Multiplier les intitulés de programmes, les heures de cours ou les promesses d’employabilité ne prouve pas la qualité d’une formation. Il faut montrer ce que les étudiants savent comprendre, vérifier, décider et réaliser. J’ai également alerté, dans une autre tribune consacrée à un partenariat annoncé par une ENCG, sur la nécessité de dire exactement ce qui est délivré aux étudiants. Un diplôme public marocain, un diplôme étranger, une certification professionnelle et une double diplomation ne sont pas interchangeables. La réputation d’une ville ou d’un partenaire ne doit pas remplacer l’examen de sa reconnaissance et des bénéfices concrets pour les étudiants.

Cette clarté relève de la gouvernance académique. Le Maroc peut tirer une leçon de la crise française avant d’en subir les conséquences.

Pour les ENCG comme pour les écoles privées, l’enjeu est de relier les savoirs aux entreprises sans soumettre l’enseignement à leurs seuls besoins immédiats ; d’ouvrir les étudiants au monde tout en restant attentif à leur région ; et de mesurer la réussite par les compétences et la contribution aux territoires, au-delà du nombre d’inscrits ou de diplômés.

Former les managers de demain exige que les institutions qui les forment acceptent elles-mêmes d’être gouvernées autrement.

C’est ainsi que les écoles marocaines pourront construire leur propre modèle au lieu de reproduire les fragilités de celui qui les a inspirées.


Lundi 28 Septembre 2026

La Rédaction
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