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La défiance envers les médias ne date pas des fake news


Rédigé par le Samedi 13 Juin 2026



La défiance envers les médias ne date pas des fake news
Il serait trop commode de faire des réseaux sociaux les seuls responsables de la crise de confiance qui touche aujourd’hui les médias. Trop commode, et probablement trop faux. Facebook, X, TikTok, YouTube ou WhatsApp ont accéléré la circulation des rumeurs, amplifié les emballements collectifs, donné une puissance inédite aux fausses informations. Mais ils n’ont pas inventé le doute envers les journalistes.

Ce doute existait déjà. Il était parfois silencieux, parfois diffus, parfois exprimé dans les cafés, les familles, les partis, les entreprises, les universités, les associations. Il n’avait pas toujours de plateforme pour se rendre visible. Aujourd’hui, il a trouvé ses canaux, ses mots, ses colères, ses excès. Les réseaux sociaux n’ont donc pas créé la défiance médiatique ; ils l’ont rendue publique, massive, parfois brutale.

C’est ce que rappelle, indirectement, la consultation menée auprès des lecteurs de L’ODJ Média. Lorsque des internautes disent aux journalistes : « Informez-nous, nous jugerons », ils ne parlent pas seulement des fake news. Ils parlent aussi d’une relation abîmée. Ils disent que le procès de la presse a commencé avant l’âge numérique. Ils disent que la confiance était déjà fissurée.

Pourquoi ? Parce que les médias ont longtemps demandé au public une confiance presque automatique. Le journal, la radio, la télévision, puis les sites d’information ont souvent fonctionné sur un pacte implicite : nous avons accès aux sources, nous hiérarchisons l’actualité, nous savons ce qui est important, suivez-nous. Ce pacte a longtemps tenu. Mais il s’est fragilisé à mesure que le public a commencé à voir les angles morts du système.

Il y a d’abord le soupçon de proximité avec les pouvoirs. Pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir institutionnel, pouvoir publicitaire. Beaucoup de citoyens se demandent : qui parle vraiment derrière tel article ? Qui influence tel silence ? Pourquoi tel sujet est-il traité avec prudence, tandis qu’un autre est traité avec sévérité ? Pourquoi certains responsables bénéficient-ils d’une lecture compréhensive quand d’autres sont exposés sans ménagement ?

Ces questions ne sont pas toujours justes. Elles peuvent être exagérées, injustes, parfois nourries par le ressentiment. Mais elles existent. Et un média sérieux ne peut pas simplement les balayer d’un revers de main en disant : « Vous ne comprenez pas notre métier. » Car justement, une partie du problème vient peut-être du fait que le métier n’a pas toujours assez expliqué ses contraintes, ses choix et ses limites.

Il y a ensuite le reproche de l’éditorialisation excessive. Le lecteur accepte l’analyse. Il accepte l’opinion, lorsqu’elle est clairement assumée. Mais il supporte de moins en moins les informations maquillées en évidence, les titres orientés, les formules qui suggèrent plus qu’elles ne démontrent, les angles qui enferment le réel avant même de l’avoir exposé. Le public ne rejette pas nécessairement la ligne éditoriale. Il rejette l’ambiguïté entre fait et commentaire.

Dans ce climat, les fake news ont joué un rôle paradoxal. Elles ont donné aux médias une raison légitime de rappeler leur utilité. Mais elles ont aussi permis à certains médias de se placer trop vite du côté du bien, comme si la désinformation était toujours chez les autres. Or le public sait que la frontière est plus complexe. Une fake news est une fausse information, certes. Mais une information incomplète, sortie de son contexte, dramatisée pour capter l’attention, ou volontairement minimisée, peut aussi abîmer la confiance.

La défiance médiatique vient aussi de là : du sentiment que la vérité n’est pas seulement menacée par le mensonge, mais également par la sélection, l’omission, la hiérarchie discutable, le cadrage intéressé. Le public n’accuse pas toujours les médias de mentir. Il les accuse parfois de choisir trop visiblement ce qu’ils veulent montrer.

C’est une critique lourde. Elle ne doit pas être acceptée sans nuance, mais elle ne doit pas être ignorée. Car le journalisme ne peut survivre durablement s’il pense que son seul problème est pédagogique. La crise de confiance ne vient pas seulement du fait que les citoyens ne comprendraient pas le travail journalistique. Elle vient aussi du fait que les journalistes n’ont pas toujours assez montré comment ils travaillent.

Dans l’ancien monde médiatique, l’autorité du support suffisait souvent. Un article publié dans un journal sérieux bénéficiait d’un crédit initial. Une information diffusée au journal télévisé avait un poids presque institutionnel. Aujourd’hui, ce crédit initial s’est effondré. Le nom du média ne suffit plus. Le logo ne protège plus. La signature ne garantit plus. Il faut montrer la démarche.

C’est peut-être injuste pour les journalistes qui font correctement leur métier. Mais c’est la nouvelle réalité. La confiance n’est plus un capital hérité. Elle est une preuve renouvelée. Chaque article doit presque reconquérir ce que l’institution médiatique garantissait autrefois.

Cela impose une mutation profonde. Les médias doivent apprendre à être plus transparents sur leurs méthodes. Pourquoi ce sujet ? Pourquoi ce titre ? Quelles sources ? Quelles limites ? Qu’est-ce qui est confirmé ? Qu’est-ce qui reste incertain ? Qu’est-ce qui relève de l’information, de l’analyse, de l’hypothèse ou de l’opinion ?

Cette clarification n’est pas une faiblesse. Elle peut devenir une force. Un média qui explique ses choix ne perd pas son autorité ; il la rend plus adulte. Un journaliste qui reconnaît une incertitude ne se décrédibilise pas ; il se distingue de ceux qui prétendent tout savoir trop vite. Une rédaction qui corrige publiquement une erreur ne s’humilie pas ; elle montre qu’elle respecte son lecteur.

Le public, lui aussi, doit accepter sa part de responsabilité. La méfiance généralisée peut devenir paresseuse. Douter de tout n’est pas penser mieux. Soupçonner systématiquement les médias ne rend pas automatiquement plus lucide. Le lecteur critique doit aussi accepter l’effort : lire au-delà du titre, comparer les sources, distinguer une erreur d’une manipulation, ne pas confondre désaccord et mensonge.

Mais cette exigence envers le public ne peut être crédible que si les médias commencent par s’appliquer à eux-mêmes le niveau de rigueur qu’ils demandent aux citoyens.

La défiance envers les médias ne date donc pas des fake news. Elle vient de plus loin. Elle vient d’un vieux malentendu entre autorité journalistique et confiance démocratique. Elle vient de silences accumulés, d’erreurs mal reconnues, d’angles imposés, de proximités suspectées, de promesses de neutralité parfois intenables.

Les réseaux sociaux n’ont fait que lever le couvercle.

Reste maintenant à savoir ce que les médias vont faire de cette colère. La mépriser serait une erreur. La flatter serait une faute. L’écouter, la trier, la comprendre, puis y répondre par plus de méthode et plus de transparence : voilà peut-être la seule voie sérieuse.

Car le journalisme n’est pas mort parce qu’on le critique. Il commence à mourir lorsqu’il refuse d’entendre pourquoi on ne le croit plus.




Samedi 13 Juin 2026