Écouter pour apprendre : ce que la halqa dit de notre mémoire collective
Le débat posé par cette émission est simple en apparence, mais profond : la halqa n’est pas un folklore décoratif. C’est une institution populaire de production et de transmission du sens. Avant l’école, avant l’université, parfois même à côté d’elles, la halqa a façonné le goût, l’imaginaire, l’éthique, et une partie de la “grammaire” sociale marocaine.
Premier pivot : la connaissance naît oralement. Le propos rappelle une évidence souvent oubliée par les sociétés modernes : la majorité des savoirs, qu’ils soient savants ou populaires, ont d’abord circulé de bouche à oreille, avant d’être fixés par l’écriture. La poésie arabe s’est longtemps “donnée” debout, dans une scène d’énonciation qui exige respect et attention. Même les grands corpus religieux, avant la phase de compilation et de codification, ont transité par la mémoire vivante. D’où cette formule qui résume une philosophie : le savoir est dans les poitrines, pas seulement dans les lignes.
Deuxième pivot, plus subtil : la différence entre entendre et écouter vraiment. La halqa n’existe pas avec le simple “samaa” (la perception sonore), mais avec l’“insaat” (l’écoute consciente). Entendre est une opération physique ; écouter, c’est une discipline. Dans la halqa, la connaissance ne passe pas seulement par l’information, mais par l’adhésion émotionnelle et la concentration. Cela explique pourquoi l’oralité populaire peut parfois marquer plus fort que des textes : elle est incarnée, rythmée, chargée d’affects.
Mais l’oralité a son prix : la variation. Le récit populaire est un organisme vivant. Il change selon les régions, les dictionnaires intimes, les accents, la situation, et même selon l’humeur du conteur. Une même histoire peut exister en cinq versions chez une seule personne. Les proverbes se déplacent d’une ville à l’autre en changeant un mot qui, parfois, change tout. Ce n’est pas seulement de “l’imprécision” : c’est aussi une création continue, où chaque narrateur imprime sa signature. Problème : sans collecte et sans archivage, ces trésors meurent avec ceux qui les portent. Et dans les cultures orales, la disparition d’un seul ancien peut signifier la disparition d’une bibliothèque entière.
Premier pivot : la connaissance naît oralement. Le propos rappelle une évidence souvent oubliée par les sociétés modernes : la majorité des savoirs, qu’ils soient savants ou populaires, ont d’abord circulé de bouche à oreille, avant d’être fixés par l’écriture. La poésie arabe s’est longtemps “donnée” debout, dans une scène d’énonciation qui exige respect et attention. Même les grands corpus religieux, avant la phase de compilation et de codification, ont transité par la mémoire vivante. D’où cette formule qui résume une philosophie : le savoir est dans les poitrines, pas seulement dans les lignes.
Deuxième pivot, plus subtil : la différence entre entendre et écouter vraiment. La halqa n’existe pas avec le simple “samaa” (la perception sonore), mais avec l’“insaat” (l’écoute consciente). Entendre est une opération physique ; écouter, c’est une discipline. Dans la halqa, la connaissance ne passe pas seulement par l’information, mais par l’adhésion émotionnelle et la concentration. Cela explique pourquoi l’oralité populaire peut parfois marquer plus fort que des textes : elle est incarnée, rythmée, chargée d’affects.
Mais l’oralité a son prix : la variation. Le récit populaire est un organisme vivant. Il change selon les régions, les dictionnaires intimes, les accents, la situation, et même selon l’humeur du conteur. Une même histoire peut exister en cinq versions chez une seule personne. Les proverbes se déplacent d’une ville à l’autre en changeant un mot qui, parfois, change tout. Ce n’est pas seulement de “l’imprécision” : c’est aussi une création continue, où chaque narrateur imprime sa signature. Problème : sans collecte et sans archivage, ces trésors meurent avec ceux qui les portent. Et dans les cultures orales, la disparition d’un seul ancien peut signifier la disparition d’une bibliothèque entière.
Hallaqi, conte, énigmes : l’université populaire des places marocaines
Le cœur du sujet, ensuite, c’est la halqa comme espace social. Le mot renvoie d’abord à la forme : le cercle. Cercle d’humains autour d’un narrateur, dans une maison comme sur une place publique. Les familles d’hier se rassemblaient autour des mères et des grand-mères après le dîner : contes, énigmes, devinettes, “hajitk ma jitk…”. Cette halqa domestique n’était pas un luxe : elle faisait de l’éducation, du lien, du langage, de l’intelligence sociale. La modernité, elle, a souvent remplacé cette intimité par des écrans individuels : plus de contenus, moins de chaleur ; plus de messages, moins de présence.
Dans les places – Jamaa El Fna en symbole – le hallaqi (conteur) apparaît alors comme une figure centrale : pas un amuseur, mais un pédagogue instinctif. Il maîtrise la voix, le silence, le geste, la tension dramatique. Il fait rire et pleurer, “blesse et soigne”, crée une oscillation émotionnelle qui tient le public. Il sait même lire la foule : qui est distrait, qui est voleur, qui est notable, qui est enfant. Dans cette capacité à capturer l’attention, il y a une leçon moderne : la communication efficace n’est pas une technique froide, c’est une relation.
La halqa, enfin, dépasse le culturel : elle touche au politique au sens noble. Certaines حلقات ont porté une critique sociale, ont nourri une conscience, ont servi de passerelle entre le langage des savants et celui du peuple. À certaines périodes, la parole populaire a aussi été un véhicule de résistance et de cohésion. Là encore, ce n’est pas un “détail” : c’est un mode d’existence de la société.
L’émission pointe donc un enjeu clair : la halqa est un patrimoine vivant, mais fragile. La documenter n’est pas l’embaumer. C’est lui donner une chance de survivre sans perdre son âme : ateliers de récit, programmes éducatifs, recherche universitaire, captations, archives sonores, et surtout retour d’une pratique simple : réapprendre à se rassembler, et à écouter.
Dans les places – Jamaa El Fna en symbole – le hallaqi (conteur) apparaît alors comme une figure centrale : pas un amuseur, mais un pédagogue instinctif. Il maîtrise la voix, le silence, le geste, la tension dramatique. Il fait rire et pleurer, “blesse et soigne”, crée une oscillation émotionnelle qui tient le public. Il sait même lire la foule : qui est distrait, qui est voleur, qui est notable, qui est enfant. Dans cette capacité à capturer l’attention, il y a une leçon moderne : la communication efficace n’est pas une technique froide, c’est une relation.
La halqa, enfin, dépasse le culturel : elle touche au politique au sens noble. Certaines حلقات ont porté une critique sociale, ont nourri une conscience, ont servi de passerelle entre le langage des savants et celui du peuple. À certaines périodes, la parole populaire a aussi été un véhicule de résistance et de cohésion. Là encore, ce n’est pas un “détail” : c’est un mode d’existence de la société.
L’émission pointe donc un enjeu clair : la halqa est un patrimoine vivant, mais fragile. La documenter n’est pas l’embaumer. C’est lui donner une chance de survivre sans perdre son âme : ateliers de récit, programmes éducatifs, recherche universitaire, captations, archives sonores, et surtout retour d’une pratique simple : réapprendre à se rassembler, et à écouter.