Fouad m’a fait l’amitié de m’inviter à cette rencontre, et je l’en remercie chaleureusement.
Je ne pourrai malheureusement pas y participer : un autre engagement scientifique me conduira à Laâyoune, dans le contexte des célébrations de la Fête de l’Unité, « Aïd Al Wahda », le 31 octobre, et de l’anniversaire de la glorieuse Marche Verte, le 6 novembre.
Ces deux rendez-vous portent une signification profonde pour le Maroc et pour moi personnellement, par ce qu’ils expriment de notre unité nationale, de notre intégrité territoriale et de notre histoire commune.
Cette tribune constitue ma contribution au dialogue qu’il propose d’ouvrir. Ma réponse part d’une conviction déjà exprimée dans mes écrits et mes interventions : les machines calculent ; les êtres humains pensent.
Les performances des systèmes que nous appelons intelligences artificielles ne suffisent pas à leur attribuer une pensée, une compréhension vécue ou une expérience du monde.
La littérature permet précisément d’éclairer cette distinction. Un texte littéraire engage davantage qu’un assemblage de phrases correctes ou élégantes. Il peut porter une enfance, une séparation, une joie, une injustice, une mémoire familiale, une langue retrouvée ou une blessure que l’on cherche à comprendre.
Même lorsque l’écrivain invente un monde qui lui est étranger, il mobilise une sensibilité, des lectures, un travail et une manière singulière d’habiter l’existence. Une machine peut produire un récit de départ.
Elle n’a pas quitté son pays. Elle peut générer une lettre d’amour. Cette production ne démontre pas qu’elle aime. Elle peut raconter le deuil. La qualité du récit ne prouve pas qu’elle éprouve une absence.
Cela n’empêche pas un texte généré d’émouvoir un lecteur. Mais l’émotion ressentie par celui qui lit ne démontre pas l’existence d’une émotion chez le dispositif qui a produit les phrases. Le lecteur apporte lui aussi sa mémoire, ses attentes et son vécu à ce qu’il découvre.
Ces deux rendez-vous portent une signification profonde pour le Maroc et pour moi personnellement, par ce qu’ils expriment de notre unité nationale, de notre intégrité territoriale et de notre histoire commune.
Cette tribune constitue ma contribution au dialogue qu’il propose d’ouvrir. Ma réponse part d’une conviction déjà exprimée dans mes écrits et mes interventions : les machines calculent ; les êtres humains pensent.
Les performances des systèmes que nous appelons intelligences artificielles ne suffisent pas à leur attribuer une pensée, une compréhension vécue ou une expérience du monde.
La littérature permet précisément d’éclairer cette distinction. Un texte littéraire engage davantage qu’un assemblage de phrases correctes ou élégantes. Il peut porter une enfance, une séparation, une joie, une injustice, une mémoire familiale, une langue retrouvée ou une blessure que l’on cherche à comprendre.
Même lorsque l’écrivain invente un monde qui lui est étranger, il mobilise une sensibilité, des lectures, un travail et une manière singulière d’habiter l’existence. Une machine peut produire un récit de départ.
Elle n’a pas quitté son pays. Elle peut générer une lettre d’amour. Cette production ne démontre pas qu’elle aime. Elle peut raconter le deuil. La qualité du récit ne prouve pas qu’elle éprouve une absence.
Cela n’empêche pas un texte généré d’émouvoir un lecteur. Mais l’émotion ressentie par celui qui lit ne démontre pas l’existence d’une émotion chez le dispositif qui a produit les phrases. Le lecteur apporte lui aussi sa mémoire, ses attentes et son vécu à ce qu’il découvre.
C’est ici que je reviens à Alan Turing.
En 1950, dans « Computing Machinery and Intelligence », il pose la question : « Les machines peuvent-elles penser ? » Puis il lui substitue une épreuve, le jeu de l’imitation.
Ce déplacement est assumé. Il permet d’examiner une performance observable, mais ne tranche pas à lui seul la question de la pensée. Je propose de lire cette substitution à travers une autre interrogation :
« Est-ce que je pense que la machine pense ? »
Cette formulation est la mienne. Elle attire l’attention sur ce que l’observateur attribue au système à partir des réponses qu’il reçoit. Appliquée à la littérature, elle devient : lorsque je suis touché par un texte généré, qu’est-ce qui m’autorise à attribuer une sensibilité à la machine ? Nous devons distinguer la puissance d’évocation du texte, l’expérience du lecteur et les propriétés du dispositif.
Cette réflexion prolonge ma conception de Wald Maâlam : une intelligence enracinée dans le geste, le métier, la mémoire et la transmission.
L’artisan ajuste sa main à une matière. L’écrivain travaille une langue, reprend une phrase, cherche une justesse. Leur activité articule formation, connaissance, expérience et vécu. Ces dimensions constituent un système vivant de ressources qui nous permet de comprendre notre environnement informationnel, numérique et technologique, d’y évoluer et d’y agir.
Le vécu y occupe une place particulière : il donne aux connaissances et aux expériences une profondeur personnelle, affective et historique. Faut-il pour autant considérer que la littérature ne court aucun danger ? Certainement pas.
Une technologie peut transformer profondément une activité sans posséder les qualités humaines qui la fondent. La multiplication des textes générés peut saturer les espaces de lecture, fragiliser la rémunération des auteurs et encourager des productions standardisées.
L’opacité sur l’origine des contenus peut également altérer la confiance entre auteurs, éditeurs et lecteurs.
Le danger vient alors des choix économiques, culturels et institutionnels qui organisent l’usage de ces outils. Il apparaît lorsque l’on privilégie le volume à la qualité, la rapidité au travail d’écriture, ou lorsque l’on rend invisible la contribution des personnes dont les œuvres nourrissent ces systèmes.
Reconnaître ces risques appelle des réponses concrètes : préserver la place des auteurs, rendre explicite le recours aux contenus générés, soutenir la diversité éditoriale et former les lecteurs à examiner l’origine et la qualité de ce qui leur est proposé.
Ces outils peuvent aussi rendre des services : accompagner une recherche, proposer des variantes, faciliter l’accès à un texte ou soutenir certaines étapes d’un travail. Leur utilité doit être appréciée sans leur transférer la responsabilité de l’auteur. Celui qui publie doit pouvoir répondre de ce qu’il donne à lire.
À la question de Fouad Laroui, je répondrais donc : l’IA peut devenir un instrument de fragilisation de la littérature si nous organisons son usage au détriment des écrivains, de la diversité des œuvres et du discernement des lecteurs.
Sa capacité à produire des textes ne démontre cependant pas qu’elle possède ce qui fait, dans ma conception, la pensée et l’expérience littéraires.
Ce déplacement est assumé. Il permet d’examiner une performance observable, mais ne tranche pas à lui seul la question de la pensée. Je propose de lire cette substitution à travers une autre interrogation :
« Est-ce que je pense que la machine pense ? »
Cette formulation est la mienne. Elle attire l’attention sur ce que l’observateur attribue au système à partir des réponses qu’il reçoit. Appliquée à la littérature, elle devient : lorsque je suis touché par un texte généré, qu’est-ce qui m’autorise à attribuer une sensibilité à la machine ? Nous devons distinguer la puissance d’évocation du texte, l’expérience du lecteur et les propriétés du dispositif.
Cette réflexion prolonge ma conception de Wald Maâlam : une intelligence enracinée dans le geste, le métier, la mémoire et la transmission.
L’artisan ajuste sa main à une matière. L’écrivain travaille une langue, reprend une phrase, cherche une justesse. Leur activité articule formation, connaissance, expérience et vécu. Ces dimensions constituent un système vivant de ressources qui nous permet de comprendre notre environnement informationnel, numérique et technologique, d’y évoluer et d’y agir.
Le vécu y occupe une place particulière : il donne aux connaissances et aux expériences une profondeur personnelle, affective et historique. Faut-il pour autant considérer que la littérature ne court aucun danger ? Certainement pas.
Une technologie peut transformer profondément une activité sans posséder les qualités humaines qui la fondent. La multiplication des textes générés peut saturer les espaces de lecture, fragiliser la rémunération des auteurs et encourager des productions standardisées.
L’opacité sur l’origine des contenus peut également altérer la confiance entre auteurs, éditeurs et lecteurs.
Le danger vient alors des choix économiques, culturels et institutionnels qui organisent l’usage de ces outils. Il apparaît lorsque l’on privilégie le volume à la qualité, la rapidité au travail d’écriture, ou lorsque l’on rend invisible la contribution des personnes dont les œuvres nourrissent ces systèmes.
Reconnaître ces risques appelle des réponses concrètes : préserver la place des auteurs, rendre explicite le recours aux contenus générés, soutenir la diversité éditoriale et former les lecteurs à examiner l’origine et la qualité de ce qui leur est proposé.
Ces outils peuvent aussi rendre des services : accompagner une recherche, proposer des variantes, faciliter l’accès à un texte ou soutenir certaines étapes d’un travail. Leur utilité doit être appréciée sans leur transférer la responsabilité de l’auteur. Celui qui publie doit pouvoir répondre de ce qu’il donne à lire.
À la question de Fouad Laroui, je répondrais donc : l’IA peut devenir un instrument de fragilisation de la littérature si nous organisons son usage au détriment des écrivains, de la diversité des œuvres et du discernement des lecteurs.
Sa capacité à produire des textes ne démontre cependant pas qu’elle possède ce qui fait, dans ma conception, la pensée et l’expérience littéraires.
Cette position concerne ChatGPT, Claude, Gemini, Microsoft Copilot, Grok, Meta AI, Perplexity, DeepSeek, Qwen, Kimi, Doubao, les assistants de Mistral et tous les autres outils comparables.
Qu’ils soient américains, chinois, français ou issus d’autres pays, leur origine ne change pas mon raisonnement. Je maintiens ma position : ces machines ne pensent pas et ne peuvent être dotées d’une quelconque intelligence au sens que je donne à ce terme.
Cette affirmation exprime ma conception philosophique de l’intelligence ; elle ne prétend pas régler scientifiquement toutes les définitions possibles du mot ni toutes les hypothèses sur les machines futures.
Dans cette conception, l’intelligence est et restera une caractéristique du vivant : des individus humains, des animaux et des végétaux, selon des modalités propres à chacun.
L’emploi du terme pour les végétaux demeure débattu ; je l’associe ici aux capacités d’organisation, de réponse et d’adaptation du vivant à son milieu, sans assimiler ces capacités à la pensée humaine.
La littérature nous invite à préserver cette exigence de discernement. Nous pouvons reconnaître la puissance des outils, les utiliser et en gouverner les effets, tout en donnant toute leur place aux femmes et aux hommes qui écrivent, à leur travail et à leur vécu.
Une machine peut produire des phrases sur nos vies. Il nous appartient de décider quelle place nous accordons aux personnes qui les vivent et qui cherchent à leur donner un sens.
Cette affirmation exprime ma conception philosophique de l’intelligence ; elle ne prétend pas régler scientifiquement toutes les définitions possibles du mot ni toutes les hypothèses sur les machines futures.
Dans cette conception, l’intelligence est et restera une caractéristique du vivant : des individus humains, des animaux et des végétaux, selon des modalités propres à chacun.
L’emploi du terme pour les végétaux demeure débattu ; je l’associe ici aux capacités d’organisation, de réponse et d’adaptation du vivant à son milieu, sans assimiler ces capacités à la pensée humaine.
La littérature nous invite à préserver cette exigence de discernement. Nous pouvons reconnaître la puissance des outils, les utiliser et en gouverner les effets, tout en donnant toute leur place aux femmes et aux hommes qui écrivent, à leur travail et à leur vécu.
Une machine peut produire des phrases sur nos vies. Il nous appartient de décider quelle place nous accordons aux personnes qui les vivent et qui cherchent à leur donner un sens.
