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La modernité marocaine et la fin des régulations invisibles


Par Adnan Debbarh.

À partir des données du rapport GEM 2026 de l’UNESCO sur l’éducation au Maroc, Adnan Debbarh analyse les transformations profondes de la société marocaine et l’épuisement progressif des mécanismes informels qui assuraient autrefois une forme de stabilité sociale.

Entre mutation des structures familiales, montée des aspirations individuelles et désynchronisation des institutions, le texte interroge la capacité du modèle marocain à accompagner une modernité devenue plus rapide, plus individualisée et plus exposée.



Le Maroc change. Mais il change de manière étrange.

Non par rupture brutale, ni par effondrement visible. Par déplacement progressif de ses équilibres profonds.

Quelque chose tient encore et pourtant les mécanismes qui faisaient tenir commencent à céder.

Ce que le rapport GEM 2026 de l'UNESCO révèle à propos du Maroc mérite d'être lu ainsi : non comme un bilan scolaire, mais comme un symptôme social.

Le Maroc y figure parmi les pays remarquables pour avoir réduit de 85 % son taux de non-scolarisation des adolescents entre 2000 et 2023 : de 42 % à 6 %.

La population hors école est passée de plus de deux millions à 570 000 jeunes. C'est un résultat réel, le fruit d'un effort soutenu sur un quart de siècle. Mais le même rapport note un taux de redoublement au collège qui atteignait encore 23 % en 2019, et près de 270 000 abandons scolaires annuels, concentrés dans les zones rurales.

Le progrès est là. La fracture aussi. Et c'est précisément cet écart qui mérite d'être interrogé.


Pendant longtemps, une part essentielle de la stabilité sociale marocaine reposait sur des mécanismes que personne n'avait explicitement conçus.

La population hors école est passée de plus de deux millions à 570 000 jeunes. C'est un résultat réel, le fruit d'un effort soutenu sur un quart de siècle. Mais le même rapport note un taux de redoublement au collège qui atteignait encore 23 % en 2019, et près de 270 000 abandons scolaires annuels, concentrés dans les zones rurales. Le progrès est là. La fracture aussi.
La population hors école est passée de plus de deux millions à 570 000 jeunes. C'est un résultat réel, le fruit d'un effort soutenu sur un quart de siècle. Mais le même rapport note un taux de redoublement au collège qui atteignait encore 23 % en 2019, et près de 270 000 abandons scolaires annuels, concentrés dans les zones rurales. Le progrès est là. La fracture aussi.

Ils ne figuraient dans aucun texte. Ils ne relevaient d'aucune doctrine ni d'aucune architecture institutionnelle. Et pourtant, ils organisaient silencieusement la société.

La famille absorbait les vulnérabilités. La cohabitation intergénérationnelle prolongeait les transitions.

Le travail des femmes, rarement nommé, rarement compté, compensait les insuffisances de la protection sociale. L'informel intégrait ce que l'économie formelle ne pouvait absorber.

La fonction publique offrait un horizon de stabilisation. Les trajectoires restaient lentes, étirées, amorties par le temps social lui-même.

Ce modèle n'était ni idéal ni égalitaire. Il reposait sur des formes de dépendance et d'invisibilisation dont le coût a eu un visage, le plus souvent féminin, et un lieu, la sphère domestique.

Mais il avait une fonction décisive : il synchronisait une société dont les institutions modernes demeuraient incomplètes.


Ce régime de régulation atteint aujourd'hui ses limites.

La famille marocaine se resserre, se nucléarise, perd une part de sa capacité d'absorption. Les trajectoires individuelles se diversifient.

Les aspirations montent plus vite que les structures capables de les organiser. Le numérique accélère les comparaisons sociales. L'échec devient à la fois plus visible et plus coûteux psychologiquement. Le temps des attentes silencieuses se réduit.

Le Maroc entre ainsi dans un nouvel ordre anthropologique.

Les individus ne demandent plus seulement des revenus ou des protections minimales. Ils demandent des trajectoires lisibles, des transitions organisées, une reconnaissance sociale, une autonomie réelle, des institutions capables d'accompagner des parcours devenus plus individualisés, plus rapides, plus exposés.


Or, pendant que la société se transforme, les mécanismes institutionnels continuent largement de fonctionner selon les logiques d'un autre régime social.

Les politiques publiques restent souvent sectorielles, cloisonnées, séquentielles. Les institutions demeurent organisées pour une société plus lente, plus familiale, plus implicite.

C'est peut-être ce qui explique la fatigue du système marocain contemporain. Les réformes se multiplient, les annonces s'accumulent, les dispositifs se densifient, et pourtant quelque chose résiste.

Comme si le mouvement permanent permettait précisément d'éviter la bascule.

Le conservatisme contemporain ne bloque plus frontalement le changement. Il l'accompagne, l'encadre, le fragmente, le ralentit.

Il réforme sans transformer. Cette logique a longtemps tenu parce qu'elle s'appuyait sur les régulations tacites de la société. Tant que la famille absorbait, tant que les trajectoires demeuraient étirables, les désajustements institutionnels restaient supportables.


Mais quand ces amortisseurs s'épuisent, ce qui était contenu devient visible.

Les jeunes NEET, près de trois millions au Maroc, apparaissent alors moins comme une anomalie statistique que comme le symptôme d'un système qui peine à organiser le passage entre formation, autonomie et intégration.

L'abandon scolaire cesse d'être uniquement un problème pédagogique : il devient un indicateur de rupture des continuités sociales.

Même l'école, longtemps chargée de hiérarchiser les trajectoires et de produire une promesse de mobilité, est désormais exposée à cette désynchronisation générale.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les grands rapports internationaux sur l'éducation déplacent progressivement leur regard. L'UNESCO ne parle plus seulement d'accès ou de financement.

La question qui s'impose, en creux, est plus exigeante : comment organiser des trajectoires humaines cohérentes dans des sociétés où les anciens amortisseurs sociaux se transforment plus vite que les institutions chargées de les relayer ?


La question dépasse largement l'éducation.

Elle touche à la nature même de la modernité marocaine.

Car le Maroc n'est plus confronté à une opposition simple entre tradition et modernité. La réalité est plus subtile : le pays est pris entre deux régimes historiques de régulation qui ne parviennent plus à se synchroniser.

Le premier reposait sur des équilibres implicites, relationnels, familiaux, coutumiers, capables d'absorber les tensions sans les formaliser. Le second exige des institutions capables d'organiser explicitement des trajectoires plus individualisées, plus mobiles, plus rapides, plus exposées.

Nous habitons précisément l'espace intermédiaire entre ces deux mondes.

C'est là que se situe le véritable défi marocain. Non pas seulement moderniser davantage. Mais inventer des formes institutionnelles capables d'accompagner une société qui a déjà commencé à changer et qui n'attend plus.

* Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l'ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Vendredi 22 Mai 2026