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La vraie question n’est plus « combien ont réussi ? », mais « qu’ont-ils appris ? »


Rédigé par La Rédaction le Vendredi 5 Juin 2026

Chaque année, au moment de la publication des résultats du baccalauréat, le même rituel se répète. Les médias annoncent les taux de réussite nationaux. Les académies sont comparées. Les établissements mettent en avant leurs performances. Les familles célèbrent les mentions. Les réseaux sociaux relaient les portraits des meilleurs élèves.

Pendant quelques jours, l’attention du pays se concentre sur un chiffre : le pourcentage de candidats admis.

Mais ce chiffre raconte-t-il réellement l’état de l’éducation marocaine ?



La vraie question n’est plus « combien ont réussi ? », mais « qu’ont-ils appris ? »

Rien n’est moins sûr.
 
Car derrière l’obsession des statistiques se cache une question beaucoup plus importante : que savent réellement les élèves qui réussissent ?
 
Depuis plusieurs décennies, de nombreux systèmes éducatifs à travers le monde ont développé une véritable culture du résultat chiffré. Les indicateurs sont devenus des instruments de pilotage. Les taux de réussite servent à mesurer les progrès, comparer les performances et évaluer les politiques publiques.
 
Cette logique possède une part de légitimité. Un État a besoin d’indicateurs pour orienter son action.
 
Le problème apparaît lorsque l’indicateur devient l’objectif lui-même.
 
À partir de ce moment-là, le risque est grand de confondre réussite scolaire et réussite statistique.
 
Un taux de réussite élevé peut donner l’impression que tout va bien. Pourtant, il ne dit rien sur la qualité réelle des apprentissages. Il ne dit rien sur la capacité des élèves à lire un texte complexe, rédiger un argumentaire, résoudre un problème inédit ou comprendre les transformations du monde contemporain.
 
Autrement dit, il mesure le passage d’un examen, mais pas nécessairement l’acquisition d’un savoir durable.
 
Cette distinction est essentielle.
 
Un élève peut obtenir son baccalauréat et rencontrer de grandes difficultés dès son entrée à l’université. Un autre peut réussir brillamment un examen sans maîtriser certaines compétences fondamentales. À l’inverse, un jeune doté d’un véritable potentiel intellectuel peut parfois être pénalisé par des mécanismes d’évaluation qui ne valorisent pas suffisamment ses qualités.
 
Le chiffre masque alors une réalité plus complexe.
 
Le Maroc n’est d’ailleurs pas le seul pays confronté à cette interrogation.
 
Depuis plusieurs années, les grandes institutions internationales attirent l’attention sur un phénomène préoccupant : l’écart entre la scolarisation et les apprentissages réels. Autrement dit, être présent à l’école ne garantit pas automatiquement l’acquisition des compétences attendues.
 
Cette réalité a donné naissance à un concept désormais largement utilisé : la pauvreté des apprentissages.
 
Le terme peut sembler paradoxal.
 
Comment parler de pauvreté lorsque les taux de scolarisation progressent ?
 
Parce qu’un enfant peut passer plusieurs années à l’école sans développer pleinement les compétences nécessaires pour comprendre un texte, raisonner de manière autonome ou utiliser ses connaissances dans des situations concrètes.
 
Le véritable défi éducatif ne consiste donc plus uniquement à faire entrer les élèves dans les établissements scolaires.
 
Il consiste à s’assurer qu’ils apprennent réellement.
 
Cette nuance change tout.
 
Elle oblige à déplacer le regard.
 
Au lieu de demander combien d’élèves réussissent, il faut se demander ce qu’ils maîtrisent effectivement à la fin de leur parcours.
 
Savent-ils écrire correctement ?
 
Comprennent-ils ce qu’ils lisent ?
 
Maîtrisent-ils les outils numériques ?
 
Peuvent-ils travailler en équipe ?
 
Sont-ils capables d’analyser une information, de distinguer un fait d’une opinion, de résoudre un problème complexe ?
 
Ces questions deviennent encore plus importantes à l’ère de l’intelligence artificielle.
 
Pendant longtemps, l’école a été conçue autour de la transmission du savoir. Aujourd’hui, les connaissances sont disponibles partout. En quelques secondes, un moteur de recherche ou une intelligence artificielle peut fournir une réponse à une question précise.
 
La valeur humaine se déplace donc progressivement vers d’autres capacités : comprendre, interpréter, vérifier, créer, coopérer, décider.
 
Or ces compétences ne se mesurent pas toujours à travers les indicateurs traditionnels.
 
Le danger serait de continuer à célébrer des taux de réussite élevés tout en ignorant la réalité des apprentissages.
 
Car une société peut afficher d’excellentes statistiques scolaires tout en souffrant d’un déficit de compétences.
 
C’est précisément ce risque que le Maroc doit éviter.
 
Les ambitions nationales en matière d’industrialisation, de souveraineté technologique, de transition énergétique et de transformation numérique nécessitent des ressources humaines hautement qualifiées. Les grands projets ne pourront réussir durablement sans une population capable de s’adapter à un environnement économique de plus en plus exigeant.
 
Cela suppose une évolution profonde de la culture éducative.
 
Les indicateurs doivent continuer à exister, mais ils ne doivent plus constituer l’unique horizon.
 
L’évaluation des systèmes éducatifs doit intégrer davantage la qualité des apprentissages, la progression des compétences et la capacité des élèves à mobiliser leurs connaissances dans des situations réelles.
 
Les établissements eux-mêmes gagneraient à être valorisés non seulement pour leurs résultats aux examens, mais aussi pour leur capacité à développer l’autonomie, la créativité et la confiance des élèves.
 
Les familles également pourraient progressivement changer leur regard.
 
La meilleure question à poser à un enfant ne devrait peut-être plus être : « Quelle note as-tu obtenue ? »
 
Mais plutôt : « Qu’as-tu compris ? Qu’as-tu découvert ? Qu’as-tu appris à faire ? »
 
Car l’objectif ultime de l’éducation n’est pas la réussite à un examen.
 
L’objectif est de préparer des citoyens capables de comprendre le monde et d’y agir efficacement.
 
Le Maroc a déjà accompli des progrès considérables en matière d’accès à l’éducation.
 
La prochaine étape sera probablement plus difficile, mais aussi plus importante.
 
Il faudra passer d’une logique de quantité à une logique de qualité.
 
D’une logique de résultats à une logique de compétences.
 
D’une logique de réussite administrative à une logique d’apprentissage réel.
 
Le jour où le débat national se concentrera davantage sur ce que les élèves apprennent que sur le nombre de ceux qui réussissent, une partie essentielle de la réforme éducative aura déjà commencé.
 
Et ce jour-là, les statistiques retrouveront leur juste place : celle d’un outil au service de l’éducation, et non celle d’une finalité.
 




Vendredi 5 Juin 2026