La grande erreur : réduire les femmes à un dossier social
L’inégalité n’est plus combattue, elle est commentée.
On la déplore avec élégance, on l’enrobe de campagnes soignées, on la convertit en thème consensuel. Or dès qu’une injustice devient un objet de communication, elle cesse d’être un levier de transformation.
Longtemps, et à juste titre, la cause des femmes a été pensée comme une question sociale. C’était indispensable.
Mais s’en tenir à cette lecture est désormais insuffisant, car l’inégalité n’est pas seulement une anomalie morale ; elle est une faille systémique, une perte de puissance, un sabotage silencieux que la société tolère à bas bruit.
Un pays qui sous-utilise l’intelligence et la capacité décisionnelle de la moitié de sa population ne commet pas seulement une injustice ; il hypothèque sa trajectoire.
L’égalité n’est pas un supplément d’âme mais une condition de souveraineté.
Les chiffres, que l’on égrène chaque année – faible participation économique, sous-représentation dans les sphères de pouvoir, précarités persistantes – donnent l’illusion de la maîtrise. Mais une société qui se contente de constater ses écarts finit par les normaliser.
L’enjeu est stratégique. Stratégique pour l’économie puisqu’aucune croissance durable ne repose sur un potentiel amputé. À l’heure de la compétition des talents et de la course à l’innovation, marginaliser les femmes relève de l’irrationalité.
Stratégique pour la démocratie car exclure structurellement la moitié des citoyens des centres de décision rend toute légitimité bancale.
Une démocratie qui parle au nom de tous mais se construit sans les femmes est incohérente. Stratégique pour la stabilité de fait que les sociétés les plus inégalitaires sont aussi les plus vulnérables aux fractures internes.
Elle exige la diversité des regards, l’intelligence collective, le partage réel du pouvoir. Écarter les femmes des cercles stratégiques, c’est renoncer à un avantage décisif.
La parité n’est pas une faveur morale ; elle est un impératif de performance. Il est temps de dire sans détour que l’égalité n’est pas un supplément d’âme. Elle est une condition de souveraineté.
Le prix du courage
Mais reconnaître le caractère stratégique de l’égalité suppose d’affronter une vérité moins confortable : transformer les structures implique de redistribuer le pouvoir. Et redistribuer le pouvoir n’est jamais un exercice paisible.
Il ne s’agit plus d’ajouter des programmes « pour les femmes » comme on ajoute une annexe à un édifice dont l’architecture demeure inchangée. Il s’agit de repenser l’architecture elle-même. Il faut sortir du confort des déclarations et entrer dans l’inconfort des réformes.
Réformer les systèmes éducatifs afin de briser, dès l’enfance, la segmentation des ambitions. Réformer les politiques de rémunération avec des dispositifs de transparence contraignants.
Réformer la gouvernance des entreprises et des institutions en fixant des objectifs mesurables, assortis de responsabilités claires. Réformer les politiques publiques en intégrant la dimension de genre comme un critère transversal et non comme un chapitre isolé. Tant que la norme restera masculine et l’exception féminine, chaque avancée sera fragile.
Dès lors, le courage politique ne se mesure pas à la qualité des discours prononcés le 8 mars. Il se mesure à la capacité d’assumer le coût des réformes le 9 mars. Car oui, il y a un coût.
Un coût politique, parce que chaque avancée redistribue des positions acquises. Un coût économique, parce que la transformation exige des investissements réels. Un coût culturel, enfin, parce qu’elle bouscule des représentations ancrées. La question n’est plus : « Sommes-nous pour l’égalité ? »
La question est : « Sommes-nous prêts à en payer le prix ? »
Du symbole à l’évaluation
L’histoire nous l’enseigne : les droits ne se consolident que lorsqu’ils deviennent structurels. Le 8 mars devrait être moins une célébration qu’un audit, une date où l’on mesurerait, avec une rigueur implacable, ce qui a changé ; et surtout ce qui résiste.
Combien de femmes dans les conseils d’administration, dans les cabinets ministériels, à la tête des grandes entreprises publiques, dans les instances qui arbitrent les choix budgétaires, énergétiques et industriels ? Et, au-delà des chiffres, quel pouvoir réel exercent-elles ?
Car la présence n’est pas le pouvoir. On peut siéger sans décider, être nommée sans arbitrer, être visible sans peser.
L’égalité ne se proclame pas sur une photo officielle ; elle se vérifie dans la capacité à influer sur le cours des décisions. Le véritable hommage ne se niche ni dans les bouquets ni dans les hashtags, mais dans les lois votées, les budgets engagés, les nominations assumées, les règles de promotion révisées.
Le 8 mars ne suffit plus. Il doit devenir un point de bascule. Une société qui n’émancipe pas ses femmes ne se contente pas de stagner ; elle s’ampute de son avenir.
À l’heure des compétitions globales et des crises en cascade, les demi-mesures ne sont pas prudentes ; elles sont stratégiquement imprudentes.
La réduire à un dossier social, c’est refuser de voir qu’elle engage notre puissance collective.
Les nations qui comprendront que l’égalité est une stratégie de performance prendront une avance décisive.
La responsabilité n’incombe pas seulement aux gouvernants. Elle incombe aux entreprises, aux universités, aux médias, aux familles.
Elle incombe à chacun de nous, parce que les structures que nous dénonçons sont aussi celles que nous reproduisons.
Les slogans alertent, les réformes structurent, les pancartes mobilisent et les décisions redistribuent. Le féminisme n’a pas besoin d’être bruyant pour être radical ; il doit être stratégique, car l’enjeu est civilisationnel.
Faire du féminisme un décor de mobilisation permanente, c’est courir le risque de le cantonner à la protestation. Or le véritable défi n’est pas de protester indéfiniment contre le système ; il est de le transformer durablement.
Par ailleurs, nier les avancées serait injuste. Le Maroc a profondément évolué au cours des deux dernières décennies. Sous le règne de Roi Mohammed VI, des réformes structurantes – du Code de la famille à la Constitution de 2011, en passant par l’arsenal juridique contre les violences – ont ouvert des brèches décisives. Ces acquis sont réels.
Ces acquis sont réels. Ils ont modifié le paysage juridique, institutionnel et sociétal. Ils ont ouvert des brèches là où, longtemps, les portes semblaient scellées.
Ils ont permis à des générations de femmes d’accéder à des espaces qui leur étaient structurellement fermés. Mais précisément parce qu’ils existent, ils obligent.
Une impulsion venue du sommet trace une direction ; elle appelle une traduction rigoureuse, constante et courageuse dans les politiques publiques, dans les pratiques administratives, dans la culture des organisations. La question n’est plus de saluer l’élan, mais de l’approfondir.
Il faut aussi dépasser un réflexe devenu presque pavlovien qui consiste à disqualifier toute exigence comme une aigreur. Interroger les déséquilibres n’est ni excessif ni ingrat ; comme si le simple fait d’exiger de la cohérence constituait une attaque.
Comme si regarder les chiffres relevait d’une humeur et non d’une méthode. Or il ne s’agit ni d’aigreur ni d’hostilité. Il s’agit de lucidité. Oui, il y a des femmes ministres. Oui, il y a des femmes chefs d’entreprise.
Oui, il y a des femmes diplomates, parlementaires, dirigeantes d’institutions stratégiques. Mais combien sont-elles ? Et surtout, dans quels secteurs ? Avec quel pouvoir réel ? L’exception ne saurait tenir lieu de système.
Se satisfaire de quelques figures visibles, aussi méritantes soient-elles, ne doit pas nous dispenser d’examiner la structure d’ensemble. Et puis, il faut avoir l’honnêteté territoriale. Le Maroc ne se résume pas à Casablanca, Rabat ou Tanger.
Il ne se limite pas aux sièges sociaux, aux plateaux télévisés et aux conférences internationales. Le Maroc, c’est aussi les zones rurales, les petites villes, les périphéries oubliées, les territoires où l’accès à l’éducation, à l’emploi formel, aux services publics reste un défi quotidien ; et où les femmes cumulent souvent les vulnérabilités économiques, sociales, culturelles.
Parler d’égalité en se fondant exclusivement sur les vitrines urbaines, c’est risquer de confondre visibilité et réalité. La modernité ne se mesure pas uniquement à la présence de quelques femmes dans les cercles de pouvoir.
Elle se mesure à la capacité d’une nation à garantir à toutes ses citoyennes, où qu’elles vivent, des opportunités équitables et des perspectives concrètes d’émancipation.
Regarder cette réalité en face est un devoir intellectuel. Car une société qui se contente de ses exceptions finit par ignorer ses angles morts. Et ce sont toujours les angles morts qui fragilisent les trajectoires nationales.
Reconnaître les progrès, donc, mais les inscrire dans une exigence d’évaluation continue. Car les réformes qui ne produisent pas d’effets mesurables s’érodent.
Le Maroc a avancé. Nul ne peut sérieusement le nier. Mais l’histoire enseigne que la crédibilité d’une transformation se joue dans sa constance.
C’est précisément là que commence le 9 mars.
PAR SOUAD MEKKAOUI/MAROC DIPLOMATIQUE.NET
