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Le FMI scrute les grands chantiers marocains : pari productif ou angle mort budgétaire ?


Rédigé par La rédaction le Mardi 7 Avril 2026

Le FMI regarde le Maroc avec un double regard. D’un côté, il reconnaît une réalité difficile à contester : depuis le milieu des années 2000, les infrastructures ont bel et bien soutenu la productivité, la compétitivité et l’intégration du Royaume dans les chaînes de valeur. De l’autre, il prévient que l’emballement n’est jamais loin quand les grands chantiers s’accélèrent, surtout à l’approche de 2030. Au fond, le vrai sujet n’est pas de savoir si le Maroc doit investir. Il investit déjà. Le vrai sujet, plus inconfortable, est de savoir si chaque dirham engagé produira de la valeur durable, ou seulement de la dépense spectaculaire.



Le FMI confirme une intuition marocaine : les infrastructures ont bien changé l’économie

Le FMI scrute les grands chantiers marocains : pari productif ou angle mort budgétaire ?
Il faut commencer par là, sans faux suspense. Le FMI ne démonte pas la stratégie marocaine des grands équipements. Il la valide sur un point essentiel. Dans son rapport publié début mars 2026, l’institution estime que l’amélioration de la quantité et de la qualité des infrastructures a compté pour environ un cinquième de la croissance de productivité du Maroc depuis 2005. Ce n’est pas marginal. Ce n’est pas cosmétique. Et ce résultat dépasse les moyennes observées dans la région MENAP ainsi que dans les pays à revenu intermédiaire. Plus intéressant encore, le rapport souligne que les télécommunications ont été le premier contributeur, devant les ports.

Pour chaque marocain, cela parle immédiatement. Tanger Med n’est plus seulement un motif de communication institutionnelle. Le FMI rappelle que le complexe portuaire s’est imposé comme le plus grand port de la Méditerranée et d’Afrique en capacité conteneurs, avec des effets d’entraînement sur l’industrie, notamment automobile, et sur l’intégration du pays dans les réseaux maritimes mondiaux. Même logique pour le numérique : l’accès à internet a fortement progressé et dépasse désormais certaines moyennes comparatives, même si la qualité mesurée par la vitesse reste en retard, avec une 5G devenue opérationnelle seulement fin 2025. Le portrait est donc moins lisse qu’on ne le raconte parfois : le Maroc a avancé vite, mais pas partout au même rythme.

Ce point compte parce qu’il casse deux discours paresseux. Le premier dit que les infrastructures marocaines ne serviraient qu’à faire joli sur les brochures. Le second prétend qu’il suffirait de bâtir encore plus pour régler mécaniquement les problèmes de croissance, d’emploi et d’équité territoriale. Le FMI, lui, dit autre chose.

Oui, l’infrastructure crée de la productivité.
Oui, elle améliore la compétitivité.


Mais ses effets dépendent de la qualité de la dépense, de la gouvernance des projets et de leur capacité à irriguer le tissu national. Autrement dit, le béton seul ne pense pas.

Investissement public, dette publique, efficacité de la dépense : un pari massif sous surveillance

Le cœur de l’alerte du FMI est ici. Le Maroc prévoit, selon ce rapport, une accélération des investissements publics dans les infrastructures de connectivité et de tourisme entre 2024 et 2030, pour un montant total de 190 milliards de dirhams, soit 11,9 % du PIB de 2024. Le ferroviaire absorbe la plus grosse part, avec 6 % du PIB de 2024, devant les aéroports, les stades, les routes et les infrastructures urbaines et touristiques. Le financement reposerait principalement sur les entreprises publiques, à hauteur de 7,4 % du PIB, puis sur les collectivités territoriales pour 3,2 %, tandis que l’État central porterait 1,4 % dans le budget. Le rapport précise en outre que ces données étaient arrêtées en octobre 2025 et qu’elles n’incluent pas d’autres investissements lourds en eau, énergie, santé ou transformation digitale.

Sur le papier, le scénario de base paraît solide. Le modèle du FMI anticipe un PIB réel supérieur de 2 % en 2030 par rapport à un scénario sans cet effort d’investissement, puis un gain d’environ 3 % à long terme grâce aux effets de productivité du capital public accumulé. Dit autrement, le Maroc paierait aujourd’hui pour gagner demain. C’est une logique parfaitement défendable dans un pays qui cherche à consolider sa place industrielle, logistique et touristique, tout en préparant l’échéance du Mondial 2030.

Mais le FMI glisse tout de suite la note de bas de page que beaucoup oublient de lire. D’abord, il s’agit d’une simulation de modèle, pas d’une promesse gravée dans la pierre. Ensuite, ce scénario suppose que la mécanique tienne : dette bien pilotée, coûts contenus, maintenance assurée, redevances futures suffisantes. Or c’est précisément là que la vigilance devient politique, budgétaire et presque culturelle. Au Maroc, on sait inaugurer. On sait beaucoup moins bien entretenir, auditer dans la durée et fermer la porte aux dépassements discrets qui finissent par coûter cher sans faire de bruit.

Le rapport estime que la dette publique augmenterait de 7 à 8 points de PIB jusqu’en 2030 avant de commencer à refluer, sous l’effet d’une croissance plus forte et de redevances d’usage. Là encore, le conditionnel implicite est immense. Car si les infrastructures génèrent moins de recettes que prévu, si les coûts d’exploitation montent, si les flux réels d’usagers ne suivent pas, la belle courbe descendante peut rester théorique. C’est le genre de détail qui, en finances publiques, finit rarement dans les communiqués triomphants.

Le FMI pointe quatre zones de risque. La première est celle de l’efficacité de la dépense publique. Le rapport est très clair : avec une efficacité supérieure de 20 %, les gains de long terme seraient nettement plus élevés, autour de 3,5 à 4 %, sans hausse supplémentaire de dette. À l’inverse, une baisse de 20 % de cette efficacité réduirait fortement le bénéfice macroéconomique. Voilà la question centrale. Pas seulement combien le Maroc dépense, mais comment il dépense. Dans un pays où l’on adore commenter les montants affichés, cette hiérarchie devrait nous calmer un peu.

Le deuxième risque concerne les dépassements de coûts. L’expérience internationale citée par le FMI rappelle que les grands projets d’infrastructure dérapent fréquemment de 20 à 50 %. Le scénario testé par l’institution est brutal : avec un dépassement de 30 %, il n’y aurait pas de gain supplémentaire de PIB, mais davantage de dette publique. En clair, dépenser plus ne garantit pas produire plus. Il y a là une leçon très marocaine, presque familière. Un chantier peut impressionner les caméras, mobiliser des discours sur la modernité, flatter le prestige national ; s’il sort du budget sans créer de rendement réel, il devient une charge reportée sur les finances de demain.

Troisième risque : la maintenance et les passifs cachés. Le modèle suppose qu’après 2030, les redevances d’usage couvriront dette et entretien. Sauf que dans la vraie vie budgétaire, l’entretien régulier est souvent la première variable qu’on repousse, qu’on compresse ou qu’on noie dans d’autres arbitrages. Le FMI rappelle aussi qu’une partie importante de la dette ne figure pas directement au bilan de l’État central, puisqu’elle est portée par des entreprises publiques et des collectivités. Ce n’est pas illégitime. Mais ce n’est pas anodin non plus. Le risque existe, même lorsqu’il est comptablement déporté.

Enfin, le rapport insiste sur la fuite par les importations. Il suppose que 60 % des dépenses liées à ces investissements partiront dans des biens importés, notamment pour le ferroviaire rapide et les équipements aéroportuaires. Le multiplicateur intérieur est donc mécaniquement réduit. Voilà un point rarement mis au centre du débat public : un grand chantier peut transformer l’image du pays sans irriguer assez son appareil productif local, s’il ne s’accompagne pas d’un effort sérieux d’intégration industrielle, de sous-traitance nationale, de montée en compétence et de contenu local. C’est là que la fierté légitime doit rencontrer la lucidité économique.

Au fond, le FMI ne demande pas au Maroc de ralentir par principe. Il lui dit plutôt ceci : vous avez des atouts réels, une trajectoire crédible, des réussites incontestables. Mais l’instant 2030 peut devenir une rampe ou un piège. Une rampe si le pays transforme l’investissement en productivité, en recettes futures, en maillage territorial et en crédibilité budgétaire. Un piège si l’échéance sportive et symbolique pousse à confondre vitesse et discipline. Le Maroc a déjà prouvé qu’il savait construire grand. La question, maintenant, est plus adulte, plus exigeante : saura-t-il construire juste, au bon coût, avec la bonne maintenance et un bénéfice qui ne s’arrête pas le soir de la finale ?

​Le rapport du FMI n’est ni une gifle ni un satisfecit. C’est un miroir.

Et comme souvent avec les miroirs sérieux, il renvoie une image mêlée : celle d’un Maroc plus solide, mieux connecté, plus ambitieux qu’il y a vingt ans ; et celle d’un pays qui entre dans une phase où l’exécution compte plus que l’annonce. Le débat ne devrait donc pas opposer les pro-chantiers aux anti-chantiers. Il devrait opposer, plus simplement, la dépense qui transforme à la dépense qui rassure les apparences. C’est moins spectaculaire. C’est pourtant là que se jouera la vérité économique des années 2030.




Mardi 7 Avril 2026