L'ODJ Média

Le Maroc à deux vitesses… et le mouton en première classe...


Par Aziz Daouda : Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique.



L’Aïd est passé, mais pas le choc du prix du mouton…

Le Maroc à deux vitesses… et le mouton en première classe...
Chaque année, en prélude et après l’Aïd al-Adha, les discussions reviennent avec la même intensité : le prix du mouton. Mais cette fois, le débat a pris une autre dimension. Beaucoup de Marocains ne parlent plus simplement d’une hausse passagère ou d’une année difficile. Ils parlent d’un véritable basculement économique et social. Certains se sentent volontairement exclus du plaisir d'égorger un mouton. Et trouvent des boucs émissaires tout indiqué : le gouvernement et son chef et Chenaqa, ces intermédiaires de fortune qui cherchent à se faire quelques sous. En fait un pauvre qui accuse un autre.

Pendant des années, on a expliqué aux citoyens que la flambée des prix était liée à la sécheresse, au manque de pluie, à la baisse du cheptel national et aux difficultés des éleveurs. L’argument semblait logique. Moins d’eau, moins de pâturages, moins de bétail : les prix montent. Mais aujourd’hui, une question dérangeante s’impose : il a plu, les barrages se sont améliorés, les campagnes ont reverdi… alors pourquoi les prix ne baissent-ils pas ?

Le citoyen marocain doit finir par comprendre que le problème dépasse largement la météo. Lorsque certains responsables évoquent au Parlement des moutons à 1000 dirhams, beaucoup y voient une fiction déconnectée de la réalité des marchés. Dans la majorité des villes et villages, les prix réellement pratiqués ont été bien supérieurs, plaçant l’Aïd hors de portée d’une partie importante des familles sinon au prix de sacrifices énormes.

Mais derrière cette polémique se cache une vérité économique plus profonde, souvent tue parce qu’elle dérange : dans les économies modernes, les prix ne s’alignent pas sur le pouvoir d’achat des pauvres. Ils s’alignent sur celui de ceux qui peuvent payer.
C’est là toute la réalité du Maroc à deux vitesses.

Quand une frange dispose d’un pouvoir d’achat élevé, le marché finit naturellement par ajuster ses prix vers le haut. Le vendeur ne fixe pas son prix en fonction de celui qui souffre, mais de celui qui achète malgré tout. Ce phénomène existe partout dans le monde. Plus un pays se développe, plus sa monnaie prend de la valeur, plus les prix augmentent. Et plus les inégalités deviennent visibles entre ceux qui suivent cette hausse, la supporte, et ceux qui la subissent.

Le Maroc n’échappe naturellement pas à cette logique.

On peut multiplier les aides sociales, les subventions ou les mesures d’urgence. Mais il faut avoir le courage intellectuel de reconnaître une chose : ces politiques compensent parfois la douleur sans régler le problème de fond. Elles soulagent temporairement, mais ne créent pas durablement la richesse.

Une question mérite d’être posée sans tabou : jusqu’où doit aller l’État dans la régulation économique et la redistribution ? Est-ce véritablement son rôle principal de corriger en permanence les déséquilibres du marché ? Ou doit-il avant tout créer les conditions d’une économie forte, libre, productive et attractive ?

Car la richesse nationale ne se décrète pas. Elle se produit.

Et pour produire de la richesse, il faut de l’investissement, de l’initiative et de la confiance. Or beaucoup d’entrepreneurs marocains, y compris parmi les plus fortunés, hésitent à investir davantage. Ils craignent la lourdeur administrative, la multiplication des procédures, l’instabilité réglementaire ou encore une pression fiscale jugée excessive. À force de compliquer l’acte d’investir, on finit par décourager ceux qui pourraient créer de l’emploi et donc améliorer le pouvoir d’achat.

Car le véritable pouvoir d’achat ne vient pas des discours politiques. Il vient du travail, des salaires et de la dynamique économique. Plus l’économie crée d’emplois qualifiés et de valeur ajoutée, plus les revenus augmentent. Et plus les revenus augmentent, plus les citoyens peuvent faire face aux prix du marché.

Il existe aussi une contradiction culturelle qu’il faut avoir le courage de regarder en face.

Le Marocain accepte parfois de payer très cher un téléphone dernier cri, une voiture, une marque de vêtements, des cigarettes ou des loisirs coûteux. Mais lorsqu’il s’agit du travail d’un paysan, d’un éleveur ou d’un artisan, la hausse des prix devient immédiatement scandaleuse. Comme si le labeur agricole devait rester éternellement sous-évalué.
Pourtant, derrière chaque mouton vendu à l’Aïd, il y a des mois de travail, de nourriture, de transport, de soins et de risques supportés par des familles rurales souvent modestes elles aussi.

Le vrai débat ne consiste donc pas uniquement à dénoncer les prix élevés. Il consiste à réfléchir collectivement au modèle économique que le Maroc veut construire. Un modèle fondé sur l’assistanat permanent et la régulation excessive ? Ou un modèle fondé sur la création de richesse, l’investissement, la confiance économique et la valorisation du travail ?

L’Aïd est passé. Mais le choc du prix du mouton, lui, restera peut-être comme le symbole d’un Maroc en pleine transition, où les aspirations à la modernité se heurtent encore aux fractures profondes du pouvoir d’achat et des inégalités sociales.


Vendredi 29 Mai 2026