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Le Maroc face au miroir déformant de certains médias français


Rédigé par le Samedi 11 Avril 2026



Quand certains médias français parlent du Maroc, parlent-ils encore du Maroc ?

Le Maroc face au miroir déformant de certains médias français
Il y a des moments où un reportage, un documentaire ou une émission ne doit pas être lu seulement pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il révèle malgré lui. Non pas tant sur le pays qu’il prétend analyser que sur le regard qui le fabrique. C’est exactement ce que m’inspire, une fois encore, une partie du traitement médiatique français du Maroc. À force de voir revenir les mêmes angles, les mêmes soupçons, les mêmes visages, les mêmes sous-entendus et parfois les mêmes procédés, une question finit par s’imposer : quand certains médias français parlent du Maroc, parlent-ils encore vraiment du Maroc, ou parlent-ils d’abord de leur propre malaise face à un pays qu’ils ne lisent plus comme avant ?

Le sujet mérite mieux que l’indignation réflexe. Il mérite une lecture froide. Car le problème n’est pas que le Maroc soit critiqué. Un pays sérieux doit accepter la critique, la contradiction, l’enquête et même la remise en cause. Le vrai problème commence lorsque la critique cesse d’être un exercice journalistique pour devenir une mécanique narrative. Lorsqu’un pays est ramené presque systématiquement aux mêmes dossiers, aux mêmes obsessions, aux mêmes procès d’intention. Lorsqu’il n’est plus abordé comme une société complexe, traversée de tensions, de réformes, de contradictions et de dynamiques réelles, mais comme un objet déjà jugé, déjà rangé, déjà résumé.

Ce qui frappe dans certains récits médiatiques français sur le Maroc, c’est moins leur sévérité que leur répétition. On retrouve presque toujours la même grammaire. Les droits humains, certes. Les institutions, bien sûr. La monarchie, évidemment. Le Sahara, inévitablement. Les affaires d’espionnage, les soupçons, les zones grises, les réseaux d’influence. Chaque sujet peut être légitime en soi. Mais mis bout à bout, repris de manière cyclique, montés dans le même sens, ils finissent par produire non plus de l’information, mais une ambiance. Et cette ambiance n’est pas neutre. Elle dessine un Maroc réduit à un récit de surveillance, de verticalité et d’opacité.

Il faut ici dire quelque chose de simple : un biais médiatique ne se repère pas seulement dans un mensonge. Il se repère souvent dans une sélection. Dans le choix des faits jugés dignes d’intérêt. Dans la hiérarchie des scandales. Dans les visages que l’on invite pour parler. Dans les experts que l’on crédibilise. Dans les silences aussi. Le montage, en audiovisuel, est déjà une thèse. On peut ne presque rien inventer et malgré tout orienter fortement la perception du réel. C’est souvent là que réside la sophistication du procédé : non pas dire le faux, mais construire un vrai incomplet, dirigé, intentionnel.

J’observe également un autre phénomène, plus profond, plus ancien, et sans doute plus dérangeant. Une partie de l’espace médiatique français semble encore prisonnière, face au Maroc, d’un imaginaire postcolonial mal réglé. J’emploie ce terme avec prudence. Il ne s’agit pas de dire que toute critique venue de France serait coloniale. Ce serait absurde et paresseux. Mais il existe parfois, dans certains traitements, une tonalité reconnaissable : celle d’un regard qui accepte mal qu’un ancien territoire du protectorat devienne un acteur qui n’attend plus la validation française pour définir ses intérêts, ses partenariats et sa propre narration.

C’est là, à mes yeux, que se noue le vrai sujet. Le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui que certains commentaires ont longtemps cru connaître. Il ne se contente plus d’être un allié périphérique docile, lisible depuis Paris, interprétable depuis les catégories françaises. Il multiplie les partenariats, affirme ses priorités, défend sa lecture de son intégrité territoriale, et surtout avance avec une confiance plus structurée dans sa propre trajectoire. Cette évolution n’est pas toujours digérée. Alors certains récits médiatiques prennent le relais d’une difficulté politique plus vaste : comment parler d’un Maroc devenu plus autonome sans glisser vers le soupçon, la condescendance ou la mise en procès permanente ?

Le dossier du Sahara Marocain illustre parfaitement cette tension. Pendant des années, le sujet a été abordé dans une partie des médias français à travers des filtres où la prudence diplomatique servait parfois d’alibi à une forme de distance critique asymétrique. Puis, à mesure que la position française a commencé à évoluer vers une reconnaissance plus claire de la centralité du plan d’autonomie, d’autres résistances sont apparues. Et c’est souvent à ce moment-là que le calendrier médiatique devient intéressant. Car il est rare que la diffusion de certains contenus soit totalement innocente dans un contexte de réchauffement bilatéral. Un documentaire ou une émission n’est pas toujours une réponse d’État, bien sûr. Mais il peut être le symptôme d’un écosystème qui résiste à une nouvelle donne.

Autrement dit, lorsque la diplomatie bouge, les récits bougent aussi. Ou se crispent. Et il serait naïf de croire que les médias les plus exposés à l’international ne participent jamais, consciemment ou non, à cette bataille des représentations. Le mythe d’un média totalement hors-sol, détaché des intérêts du pays qui le finance, de la culture politique qui le traverse, et du climat idéologique dans lequel il opère, ne tient pas longtemps dès qu’on regarde les dossiers sensibles. Cela ne veut pas dire que tout est manipulé. Cela veut dire que rien n’est absolument innocent.

Prenons aussi l’usage récurrent de certaines affaires comme Pegasus. Là encore, il ne s’agit pas de nier les débats, ni de distribuer des certificats d’innocence médiatique. Mais il faut constater une chose : dans l’espace public international, certaines accusations gardent une puissance narrative bien supérieure à leur solidité probatoire. Elles deviennent des marqueurs de réputation. Elles sont réactivées à volonté. Elles permettent de réinstaller un climat de doute. Et le doute, en géopolitique médiatique, est souvent plus utile que la démonstration. On n’a pas besoin de prouver définitivement ; il suffit de laisser flotter.

C’est cette logique que je trouve intellectuellement contestable. Car elle produit une inégalité de traitement. Le Maroc, dans certains récits, n’a jamais droit à la complexité ordinaire accordée à d’autres États. Ses progrès sont relativisés.

Ses contradictions sont absolutisées.
Ses réussites sont lues comme communication.
Ses erreurs comme essence.
Son affirmation comme arrogance.
Son silence comme aveu.
Son plaidoyer comme propagande.

À ce niveau, nous ne sommes plus dans le journalisme exigeant ; nous entrons dans un dispositif où le pays observé n’a, en réalité, presque aucune chance d’être entendu pour ce qu’il est.

Faut-il pour autant tomber dans la victimisation ? Surtout pas. Ce serait la pire réponse. Le Maroc n’a rien à gagner à s’installer dans une posture plaintive face aux récits hostiles. Il doit au contraire continuer à faire ce qu’il fait de mieux lorsqu’il est sûr de lui : consolider ses institutions, corriger ses fragilités réelles, soutenir ses médias sérieux, investir dans sa propre capacité d’analyse, former des voix capables de parler au monde sans agressivité mais sans naïveté. La souveraineté, aujourd’hui, n’est pas seulement territoriale, diplomatique ou économique. Elle est aussi narrative. Un pays qui laisse les autres raconter seuls ce qu’il est finit toujours, tôt ou tard, prisonnier d’un langage qui n’est pas le sien.

Et puis il faut le dire franchement : l’époque a changé. Le monopole symbolique de certains grands médias n’est plus ce qu’il était. Les sociétés lisent, comparent, répondent, archivent, démontent. Le spectateur marocain d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Il voit les cadrages. Il repère les répétitions. Il comprend les arrière-plans. Ce qui passait autrefois pour expertise passe désormais, souvent, pour réflexe. Ce qui se présentait comme neutralité apparaît parfois comme posture. Ce déplacement est majeur. Il explique sans doute pourquoi certaines offensives symboliques produisent aujourd’hui moins d’effet qu’espéré.

Au fond, ma conviction est simple. Ce que certains médias français supportent mal, ce n’est pas seulement le Maroc. C’est un Maroc qui n’entre plus docilement dans le récit français. Un Maroc qui ne demande plus la permission pour exister stratégiquement. Un Maroc qui veut bien dialoguer, mais plus se laisser définir. Et peut-être est-ce cela, au fond, qui dérange le plus : non pas un pays parfait, car aucun pays ne l’est, mais un pays qui entend rester lisible d’abord à partir de lui-même.

L’histoire entre le Maroc et la France est trop dense, trop humaine, trop politique, trop mêlée pour être abandonnée aux caricatures, qu’elles soient flatteuses ou hostiles. Elle mérite mieux que la nostalgie blessée, mieux que les procès automatiques, mieux que les récits recyclés. Elle mérite une parole adulte. Une parole capable de critique sans arrogance, de lucidité sans mépris, de franchise sans vieille tutelle mentale.

Sinon, il faudra bien finir par poser la question jusqu’au bout : lorsque certains médias français prétendent raconter le Maroc, ne racontent-ils pas surtout leur difficulté à accepter que 1956 ne soit pas seulement une date d’archives, mais un fait politique, psychologique et historique définitivement accompli ?




Samedi 11 Avril 2026