Amine Lakbir, expert international en transformation numérique et en conduite de programmes stratégiques
La confiance ne se construit pas par des discours, mais par une expérience quotidienne tangible. Et le numérique, quand il réussit, est le plus court chemin entre l’État et le citoyen. Je propose donc six lectures de ce dossier, puis trois propositions pour le prochain gouvernement.
1. Trois plans en vingt ans Maroc Numéric, Maroc Digital 2020, puis Maroc Digital 2030 : les ambitions n’ont jamais manqué. Le portail Idarati recense aujourd’hui plus de 2 458 procédures dans plus de 120 administrations, et c’est un vrai progrès. Seulement, recenser une procédure ne la dématérialise pas. Tant que l’administration se contentera de scanner ses formulaires papier, le citoyen continuera de se déplacer. Chaque plan a buté sur le même mur, et ce mur s’appelle l’exécution.
2. L’IA ne sauvera pas une administration cloisonnée. Tout le monde parle d’intelligence artificielle. Elle transformera l’action publique, j’en suis convaincu. Mais posez un assistant intelligent sur une administration qui ne partage pas ses données avec sa voisine, et vous obtiendrez une bureaucratie qui répond plus vite pour dire la même chose.Avant l’IA, il faut trois fondations : une identité numérique unique adossée à la CNIE électronique, une plateforme d’échange de données entre administrations, un cloud souverain et sécurisé. Les fuites de données qui ont visé des organismes publics ces dernières années l’ont montré crûment : sans sécurité, il n’y a pas de confiance, et sans confiance personne n’utilise un service en ligne.
3. Le papier coûte cher, et personne ne le voit. Maroc Digital 2030 a disposé de 11 milliards de dirhams pour 2024–2026. Cette enveloppe s’achève ; le nouveau gouvernement devra arbitrer la suite. Je souhaite qu’il pose une question simple avant chaque dirham : qu’est-ce que cela rapporte au citoyen ? Car le papier a un prix qui n’apparaît dans aucune loi de finances. Des heures de travail perdues, des trajets, des intermédiaires qu’on paie pour « faciliter », des investisseurs qui attendent une autorisation. Cet impôt invisible pèse sur les ménages comme sur les entreprises. D’où une règle de bon sens : aucun nouveau financement sans indicateur d’impact fixé d’avance, aucune reconduction sans résultat publié. La commande publique peut faire le reste. Si l’État réserve une part de ses achats numériques aux jeunes entreprises marocaines, il devient leur premier client. C’est souvent plus utile qu’une subvention.
4. Une affaire de confiance. Les jeunes Marocains jugent sur pièces. Ce qu’une génération a réclamé, à travers ses demandes pour la santé et l’éducation, c’est un État qui tient parole et qui rend des comptes. Le numérique peut y contribuer bien plus qu’on ne le croit. Publier, chantier par chantier, ce qui avance, ce qui coince et qui en répond : voilà un acte politique. Un responsable qui accepte d’être mesuré y gagne en légitimité. Il n’a rien à craindre de la transparence.
5. Oujda, Béni Mellal, Laâyoune 240 000 emplois numériques d’ici 2030 : l’objectif est bon. Il restera abstrait tant qu’il se concentrera entre Casablanca et Rabat. Le travail à distance permet aujourd’hui à un développeur de Béni Mellal de travailler pour un client à Paris ou à Montréal sans quitter sa ville, à condition de trouver dans sa région des formations, des espaces et une connexion à la hauteur. Même exigence pour les services publics : ils doivent parler les langues des Marocains, prévoir un accompagnement dans le monde rural, rester accessibles aux personnes âgées et aux personnes en situation de handicap. Sinon, la fracture numérique deviendra une fracture tout court.
6. Le monde nous regarde. L’Estonie a mis la quasi-totalité de ses services publics en ligne. L’Inde a construit une infrastructure publique d’identité et de paiement qui a fait entrer des centaines de millions de personnes dans l’économie formelle. Le Rwanda a regroupé ses démarches sur un portail unique. Aucun de ces pays n’avait de recette miracle. Ils ont fixé des standards, désigné un pilote, et mesuré sans relâche. Le Maroc veut passer du 100e au 50e rang de l’indice des services en ligne des Nations unies d’ici 2030. L’échéance coïncide avec la Coupe du monde : des millions de visiteurs jugeront notre administration à travers l’écran de leur téléphone, du visa au paiement. Si nous réussissons chez nous, l’Afrique sera le prochain marché de ce savoir-faire, comme elle l’a été pour nos banques et nos opérateurs télécoms.
Trois propositions 1. 2. 3. Inscrire dans la loi la règle « dites-le une fois ». Aucune administration ne pourra exiger un document qu’une autre détient déjà, avec un engagement clair : les 100 démarches les plus courantes réalisables entièrement en ligne, en moins de quinze minutes, d’ici la fin du mandat.
Publier chaque trimestre un tableau de bord de l’État numérique, avec pour chaque chantier l’objectif, le résultat obtenu et le nom du responsable. Lancer le programme « un diplômé, un projet public » pour associer des jeunes de toutes les régions à la numérisation de l’administration, et réserver une part de la commande publique numérique aux startups marocaines.
1. Trois plans en vingt ans Maroc Numéric, Maroc Digital 2020, puis Maroc Digital 2030 : les ambitions n’ont jamais manqué. Le portail Idarati recense aujourd’hui plus de 2 458 procédures dans plus de 120 administrations, et c’est un vrai progrès. Seulement, recenser une procédure ne la dématérialise pas. Tant que l’administration se contentera de scanner ses formulaires papier, le citoyen continuera de se déplacer. Chaque plan a buté sur le même mur, et ce mur s’appelle l’exécution.
2. L’IA ne sauvera pas une administration cloisonnée. Tout le monde parle d’intelligence artificielle. Elle transformera l’action publique, j’en suis convaincu. Mais posez un assistant intelligent sur une administration qui ne partage pas ses données avec sa voisine, et vous obtiendrez une bureaucratie qui répond plus vite pour dire la même chose.Avant l’IA, il faut trois fondations : une identité numérique unique adossée à la CNIE électronique, une plateforme d’échange de données entre administrations, un cloud souverain et sécurisé. Les fuites de données qui ont visé des organismes publics ces dernières années l’ont montré crûment : sans sécurité, il n’y a pas de confiance, et sans confiance personne n’utilise un service en ligne.
3. Le papier coûte cher, et personne ne le voit. Maroc Digital 2030 a disposé de 11 milliards de dirhams pour 2024–2026. Cette enveloppe s’achève ; le nouveau gouvernement devra arbitrer la suite. Je souhaite qu’il pose une question simple avant chaque dirham : qu’est-ce que cela rapporte au citoyen ? Car le papier a un prix qui n’apparaît dans aucune loi de finances. Des heures de travail perdues, des trajets, des intermédiaires qu’on paie pour « faciliter », des investisseurs qui attendent une autorisation. Cet impôt invisible pèse sur les ménages comme sur les entreprises. D’où une règle de bon sens : aucun nouveau financement sans indicateur d’impact fixé d’avance, aucune reconduction sans résultat publié. La commande publique peut faire le reste. Si l’État réserve une part de ses achats numériques aux jeunes entreprises marocaines, il devient leur premier client. C’est souvent plus utile qu’une subvention.
4. Une affaire de confiance. Les jeunes Marocains jugent sur pièces. Ce qu’une génération a réclamé, à travers ses demandes pour la santé et l’éducation, c’est un État qui tient parole et qui rend des comptes. Le numérique peut y contribuer bien plus qu’on ne le croit. Publier, chantier par chantier, ce qui avance, ce qui coince et qui en répond : voilà un acte politique. Un responsable qui accepte d’être mesuré y gagne en légitimité. Il n’a rien à craindre de la transparence.
5. Oujda, Béni Mellal, Laâyoune 240 000 emplois numériques d’ici 2030 : l’objectif est bon. Il restera abstrait tant qu’il se concentrera entre Casablanca et Rabat. Le travail à distance permet aujourd’hui à un développeur de Béni Mellal de travailler pour un client à Paris ou à Montréal sans quitter sa ville, à condition de trouver dans sa région des formations, des espaces et une connexion à la hauteur. Même exigence pour les services publics : ils doivent parler les langues des Marocains, prévoir un accompagnement dans le monde rural, rester accessibles aux personnes âgées et aux personnes en situation de handicap. Sinon, la fracture numérique deviendra une fracture tout court.
6. Le monde nous regarde. L’Estonie a mis la quasi-totalité de ses services publics en ligne. L’Inde a construit une infrastructure publique d’identité et de paiement qui a fait entrer des centaines de millions de personnes dans l’économie formelle. Le Rwanda a regroupé ses démarches sur un portail unique. Aucun de ces pays n’avait de recette miracle. Ils ont fixé des standards, désigné un pilote, et mesuré sans relâche. Le Maroc veut passer du 100e au 50e rang de l’indice des services en ligne des Nations unies d’ici 2030. L’échéance coïncide avec la Coupe du monde : des millions de visiteurs jugeront notre administration à travers l’écran de leur téléphone, du visa au paiement. Si nous réussissons chez nous, l’Afrique sera le prochain marché de ce savoir-faire, comme elle l’a été pour nos banques et nos opérateurs télécoms.
Trois propositions 1. 2. 3. Inscrire dans la loi la règle « dites-le une fois ». Aucune administration ne pourra exiger un document qu’une autre détient déjà, avec un engagement clair : les 100 démarches les plus courantes réalisables entièrement en ligne, en moins de quinze minutes, d’ici la fin du mandat.
Publier chaque trimestre un tableau de bord de l’État numérique, avec pour chaque chantier l’objectif, le résultat obtenu et le nom du responsable. Lancer le programme « un diplômé, un projet public » pour associer des jeunes de toutes les régions à la numérisation de l’administration, et réserver une part de la commande publique numérique aux startups marocaines.
Conclusion
Le Maroc a assez de plans. Ce qu’il attend, c’est un gouvernement qui accepte d’être jugé, sur le numérique, à ce qu’il livre. Le jour où obtenir un extrait d’acte de naissance sera aussi simple que commander un taxi sur son téléphone, une partie de ceux qui ont boudé les urnes reprendra confiance. Ce jour-là, on aura rendu aux Marocains ce que l’administration leur prend depuis trop longtemps : leur temps.