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Le ciment marocain se décarbone et transforme le CO₂ en carburant local


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Jeudi 2 Avril 2026

La filière cimentière marocaine a présenté mercredi à Bouknadel une feuille de route ambitieuse de décarbonation, conçue pour réduire drastiquement son empreinte carbone tout en renforçant la souveraineté énergétique et l’innovation industrielle. Annoncée sous l’égide de l’Association Professionnelle des Cimentiers (APC), cette stratégie réunit l’État, des partenaires internationaux et des experts pour inscrire l’un des secteurs les plus émetteurs de CO₂ dans une trajectoire plus durable.



Le ciment marocain se décarbone et transforme le CO₂ en carburant local

Ce plan n’est pas un énième document technique rangé dans un tiroir. Il est le résultat d’une co‑conception entre le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), Global Cement and Concrete Association (GCCA), ainsi que des institutions nationales et des cabinets d’expertise qui ont travaillé ensemble pour définir des actions concrètes.
 

Sur scène, le ministre Ryad Mezzour n’a pas mâché ses mots : le secteur cimentier doit sortir de l’approche classique de “réduction d’émissions” pour envisager la valorisation stratégique du CO₂ produit par ses installations. Son objectif ? créer un carburant 100 % marocain à partir de ce CO₂, une idée qui pourrait sembler audacieuse mais qui répond à une logique simple : réduire la dépendance du pays aux hydrocarbures importés tout en dynamisant l’industrie locale.
 

L’industrie du ciment est structurellement émettrice : une grande partie des émissions provient de la calcination du calcaire, une transformation chimique inhérente au processus de fabrication. Cela signifie que réduire ces émissions ne peut se faire uniquement par des économies d’énergie. C’est précisément là que l’ambition marocaine se distingue : transformer le CO₂ capturé en carburants synthétiques locaux, utilisables notamment par les transports publics et d’autres secteurs industriels, une voie considérée plus valorisante que l’enfouissement profond du carbone.
 

Concrètement, la feuille de route s’appuie sur sept piliers stratégiques. Parmi eux figurent l’efficacité énergétique, l’intégration accrue des énergies renouvelables, la réduction du taux de clinker, ainsi que le développement de combustibles alternatifs. Ces leviers sont cohérents avec les meilleures pratiques internationales de décarbonation, qui combinent optimisation des procédés, innovation technologique et substitution des combustibles fossiles.
 

Les chiffres présentés par l’APC donnent une image plus tangible de la situation actuelle. En 2022, l’empreinte carbone moyenne du ciment marocain s’établissait à environ 576 kg de CO₂ par tonne produite, soit environ 15 % de moins que la moyenne mondiale. Ces résultats sont portés par un mix énergétique composé à près de 80 % d’électricité verte un point fort qui donne à la stratégie une assise solide.
 

Pour atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, les cimentiers insistent sur la nécessité d’une concertation transparente avec l’État pour définir une trajectoire d’investissements claire, en particulier pour les technologies de rupture comme le captage et la valorisation du carbone (CCUS). C’est une étape jugée indispensable, sachant que près de 60 % des émissions du secteur proviennent de processus chimiques et non de la combustion d’énergie.
 

Du côté sociétal et environnemental, la Fondation Mohammed VI pour la Protection de l’Environnement a salué l’intégration de volets de formation et de renforcement des compétences pour plus de 500 professionnels, afin de préparer le secteur aux défis complexes de cette transition. Cette montée en compétence est cruciale pour que la théorie devienne réalité sur le terrain.
 

La feuille de route s’inscrit dans le cadre plus large de la Stratégie Nationale Bas Carbone et de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN 3.0), qui visent une réduction de 23 % des émissions de CO₂ à l’horizon 2030 par rapport à 2022. Cette cohérence avec les engagements nationaux renforce la crédibilité du plan et sa capacité à mobiliser des actions concrètes.
 

L’ambition est claire : faire du secteur cimentier un acteur clé de la transition énergétique marocaine, capable non seulement de réduire ses émissions mais aussi de convertir un résidu industriel le CO₂ en une ressource énergétique locale. Reste maintenant à transformer ces orientations en projets pilotes, investissements et technologies déployées à grande échelle. Si l’intention est ambitieuse, l’urgence climatique, économique et énergétique impose d’agir vite, collectivement et avec audace.





Jeudi 2 Avril 2026