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Le « salarié zéro cotisation » arrive parmi nous : qui paiera la CNSS, l'AMO, la TFP quand l’IA prendra une part du travail ?


Rédigé par La rédaction le Vendredi 11 Septembre 2026

Le problème n’est peut-être pas que l’intelligence artificielle supprime demain des emplois. Il est qu’elle pourrait, dès aujourd’hui, empêcher certains d’entre eux de naître, tout en érodant silencieusement l’assiette fiscale et sociale sur laquelle le Maroc construit l’extension de sa protection sociale.



Une question que l"actuelle campagne électorale aurait tort de laisser aux seuls technologues.

Le « salarié zéro cotisation » arrive parmi nous : qui paiera la CNSS, l'AMO, la TFP quand l’IA prendra une part du travail ?
Un cadre payé 25 000 DH brut coûte près de 28 600 DH par mois à son entreprise et perçoit, dans une configuration standard, autour de 18 600 DH net. Entre les deux, presque 10 000 DH alimentent l’impôt sur le revenu, l’assurance maladie, les cotisations sociales, les prestations familiales ou encore la formation professionnelle.

Une intelligence artificielle facturée quelques milliers de dirhams par mois ne porte, elle, aucune fiche de paie.

Ce constat ne signifie évidemment pas que les services numériques étrangers échappent à toute fiscalité. TVA, règles applicables aux prestations importées, conventions fiscales et retenues éventuelles compliquent le tableau. Mais l’essentiel est ailleurs : lorsqu’une entreprise remplace une partie du travail humain par une prestation algorithmique, la valeur produite ne traverse plus le même circuit fiscal et social.

Appelons cet acteur nouveau le « salarié zéro cotisant ».

Il ne cotise pas à la CNSS. Il n’a pas d’AMO attachée à son emploi. Il ne paie pas d’IR sur un salaire qui n’existe pas. Il n’a ni congés, ni retraite, ni indemnité de départ. Et, surtout, il peut effectuer une part croissante de tâches qui nécessitaient hier une embauche supplémentaire.

C’est là que commence le véritable sujet. L’IA ne licencie pas forcément. Elle peut simplement empêcher d’embaucher

Nous imaginons encore le choc technologique à l’ancienne : une machine arrive, des salariés partent, un plan social est annoncé et les statistiques enregistrent la destruction d’emplois.

L’intelligence artificielle pourrait produire un choc beaucoup plus discret.

Un collaborateur quitte l’entreprise et n’est pas remplacé. Une équipe qui devait passer de six à huit personnes reste à six. Un diplômé que l’on aurait recruté comme junior ne l’est finalement pas. Le volume d’activité augmente, mais les effectifs restent stables parce que chacun travaille avec plusieurs agents numériques.

Pas de licenciement. Pas de manifestation. Pas même de statistique facilement identifiable.

C’est pourquoi l’IA pourrait attaquer le flux d’emplois avant d’attaquer le stock.

Pour un pays qui dispose déjà de millions de salariés installés dans des entreprises matures, la question est importante. Pour le Maroc, elle l’est davantage encore : notre économie doit simultanément formaliser davantage de travail, élargir la population cotisante et créer suffisamment d’emplois pour absorber les nouvelles générations.

En 2025, la CNSS comptabilisait environ 4,24 millions de salariés déclarés. Le Maroc, lui, compte plus de dix millions de personnes en emploi au sens large.

Il faut manier cette comparaison avec prudence : tous les actifs occupés ne relèvent évidemment pas du régime général des salariés. Mais elle rappelle une réalité : la base salariale formelle sur laquelle repose une grande partie de notre édifice social reste relativement étroite.

Une protection sociale bâtie autour de la fiche de paie

Depuis plusieurs décennies, notre architecture sociale fonctionne implicitement selon une chaîne relativement simple : emploi formel → salaire déclaré → cotisations et impôts → protection sociale.

Or l’IA introduit un acteur qui peut participer à la production sans entrer dans cette chaîne.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir si ChatGPT, Gemini, Claude ou leurs successeurs remplaceront tel métier. La question macroéconomique est de savoir ce qui arrivera si une part croissante des gains de productivité provient d’agents numériques plutôt que de salariés supplémentaires.

On peut même rencontrer un paradoxe.

L’entreprise devient plus productive. Ses coûts baissent. Sa rentabilité progresse. Sa valeur ajoutée augmente. Mais, simultanément, le nombre de salariés nécessaires à cette production peut croître moins vite.

L’entreprise va mieux ; l’assiette salariale, elle, progresse moins.

Ce scénario n’est ni une catastrophe annoncée ni une certitude. L’histoire économique montre aussi que les technologies détruisent certaines tâches tout en faisant apparaître de nouveaux métiers. L’IA peut créer des entreprises, des marchés, des exportations et des emplois encore inexistants.

Mais cette réponse traditionnelle ne suffit plus.

La question devient : où seront créés ces nouveaux emplois, à quelle vitesse et surtout dans quel pays ?

Économie marocaine de l’IA ou économie marocaine sous abonnement ? Car le « salarié zéro cotisant » pose aussi un problème de souveraineté économique.

Un salaire versé au Maroc irrigue largement l’économie marocaine : consommation, logement, fiscalité, cotisations, crédit, épargne.

Un abonnement versé à une plateforme technologique étrangère constitue, lui, une importation de services numériques. La différence n’est pas seulement sociale. Elle concerne aussi la circulation de la valeur et des devises.

Le Maroc aurait donc tort de choisir entre deux caricatures : freiner l’IA pour protéger les emplois ou l’adopter sans condition au nom de la productivité.

Le véritable enjeu consiste à fabriquer davantage d’IA au Maroc : infrastructures, hébergement, logiciels, agents spécialisés, intégrateurs, entreprises exportatrices vers l’Afrique et l’Europe.

Autrement dit : éviter de devenir uniquement une économie utilisatrice d’intelligence artificielle sous abonnement et construire parallèlement une économie productrice d’intelligence artificielle.

L’offshoring, premier test grandeur nature

Le secteur à surveiller est déjà devant nous.

L’offshoring marocain comptait environ 148 500 emplois en 2024. Les pouvoirs publics affichent un objectif de 270 000 emplois à l’horizon 2030.

Cette ambition était logique dans un monde où le principal arbitrage se faisait entre le coût d’un salarié en Europe et celui d’un salarié au Maroc.

Mais un troisième concurrent entre désormais dans l’équation : l’automatisation.

Relation client, traduction, rédaction standardisée, support informatique, traitement documentaire, back-office, analyse de dossiers : l’IA ne sait pas encore tout faire, loin de là. Mais elle sait déjà prendre en charge une fraction croissante de ces tâches.

La véritable question pour l’offshoring marocain n’est donc peut-être plus : combien d’emplois existants l’IA va-t-elle supprimer ?

Elle est plus embarrassante :

Le Maroc veut passer de 148 500 emplois en 2024 à 270 000 en 2030. Combien des 121 500 emplois supplémentaires attendus seront réellement créés dans un monde où l’IA permettra à chaque salarié de produire davantage avec moins de renforts humains ?

Voilà probablement le débat que nous devrions avoir pendant une campagne électorale qui promet, comme toujours, de créer des emplois.

Car derrière la promesse se cache désormais une question plus difficile : quand toute la valeur créée ne passera plus nécessairement par une fiche de paie, quel nouveau flux financera notre modèle social ?




Vendredi 11 Septembre 2026