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Le serpent n’envahit pas le Maroc… c’est le Maroc qui envahit son territoire


Rédigé par La rédaction le Jeudi 2 Juillet 2026

Chaque été, le même scénario revient. Une vidéo tremblante circule sur WhatsApp, un serpent aperçu près d’une maison, un scorpion découvert dans une chambre, puis la panique collective s’installe. Le réflexe est souvent le même : tuer l’animal, publier la photo, commenter le « danger évité ». Mais derrière cette peur très réelle se cache une question plus profonde : assistons-nous à une invasion de serpents ou à une cohabitation devenue impossible entre l’homme, le climat et la biodiversité ?



Le serpent n’envahit pas le Maroc… c’est le Maroc qui envahit son territoire
Selon les chiffres rapportés par la presse, le Maroc a enregistré en 2025 près de 20.583 piqûres de scorpions et 405 morsures de serpents. La mortalité reste faible pour les piqûres de scorpions, avec un taux de létalité de 0,13 %, mais nettement plus préoccupante pour les morsures de serpents, avec 4,4 %. Le sujet n’est donc pas anecdotique. Il relève à la fois de la santé publique, de l’éducation populaire et de l’aménagement du territoire. 

Le ministère de la Santé a relancé sa campagne nationale de sensibilisation, avec un objectif clair : tendre vers le « zéro décès évitable ». L’expression est juste. Car dans ce type d’accident, ce qui tue n’est pas seulement le venin. C’est aussi le retard de prise en charge, l’automédication, les remèdes traditionnels hasardeux, l’absence de transport rapide, ou encore l’éloignement des structures de santé dans certaines zones rurales.

Mais réduire le problème à une campagne d’été serait une erreur. Les serpents et les scorpions ne surgissent pas par caprice. Ce sont des animaux à sang froid. Leur activité dépend directement de la température extérieure. Plus il fait chaud, plus ils se déplacent, cherchent à se nourrir, à se reproduire, à survivre. Avec les épisodes de chaleur plus longs, les sécheresses répétées et la transformation des milieux naturels, leur comportement change. Ils ne viennent pas forcément vers nous ; très souvent, c’est nous qui avons avancé vers eux.

L’urbanisation rapide, l’extension des douars, les constructions en périphérie, les décharges sauvages, les terrains vagues, les chantiers ouverts et la raréfaction de certaines ressources naturelles créent des zones de contact. Là où il y avait hier des habitats naturels, on trouve aujourd’hui des lotissements, des routes, des clôtures, des parkings ou des exploitations agricoles intensives. Le serpent devient alors le symbole d’un déséquilibre plus vaste : celui d’un territoire qui se transforme plus vite que notre capacité à comprendre le vivant.

L’autre problème est culturel. Au Maroc, beaucoup de serpents sont tués sans identification. Or, la majorité des espèces présentes dans le Royaume sont des couleuvres, souvent inoffensives pour l’homme et utiles pour réguler les rongeurs. Les vipères, elles, représentent un risque réel et nécessitent prudence et prise en charge rapide. Mais dans la panique, la nuance disparaît. Tout reptile devient ennemi public.

C’est pourquoi l’idée d’un service SOS Serpents, évoquée par des spécialistes marocains, mérite d’être prise au sérieux. Il ne s’agirait pas de protéger les serpents contre les humains, ni les humains contre les serpents, mais les deux à la fois. Former des équipes locales, créer des numéros d’urgence, identifier les espèces, intervenir dans les habitations, sensibiliser les écoles : voilà une politique publique moderne, à la croisée de la santé, de l’environnement et de la sécurité civile. 

Le Maroc dispose déjà d’une expérience reconnue dans la lutte contre les envenimations. Le Centre antipoison et de pharmacovigilance a posé les bases d’une stratégie depuis les années 1990, avec formation des professionnels, protocoles thérapeutiques et surveillance épidémiologique. Mais l’étape suivante doit être plus ambitieuse : passer de la réaction médicale à la prévention territoriale.

Car le serpent raconte quelque chose de notre époque. Il raconte le climat qui change, la ville qui avance, la peur qui se viralise et la science qui peine encore à être entendue. Il ne faut ni minimiser le danger ni céder à la panique. Il faut apprendre à vivre avec un environnement qui nous rappelle, parfois brutalement, que nous ne sommes pas seuls sur ce territoire.

Le vrai enjeu n’est donc pas de déclarer la guerre aux serpents. C’est de construire une cohabitation intelligente. Protéger les populations, oui. Mais sans transformer chaque rencontre avec le vivant en scène d’exécution. Le Maroc qui se réchauffe aura besoin de médecins, de chercheurs, de collectivités locales, mais aussi d’un peu plus de sang-froid. Même face aux animaux à sang froid.




Jeudi 2 Juillet 2026