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"Le soleil se lève deux fois" : un huis clos tangérois où secrets et patriarcat sculptent la mémoire familiale


Rédigé par le Vendredi 10 Avril 2026

Premier roman de Soundouss Chraïbi chez L’Arbalète : huis clos à Tanger, héritage maternel, secrets de famille et patriarcat au cœur de Mama Abla et Layal.



"Le soleil se lève deux fois" : un huis clos tangérois où secrets et patriarcat sculptent la mémoire familiale
La collection « L’Arbalète » de Gallimard publie le premier roman de l’autrice marocaine Soundouss Chraïbi. « Le soleil se lève deux fois » s’ancre dans une demeure tangéroise et orchestre un huis clos féminin où affleurent secrets de famille et empreintes durables du patriarcat.

La maison, saturée des souvenirs de ses occupants, porte la mémoire de Mama Abla. À l’approche de sa fin, ses deux filles, Faïza et Malak, et sa petite-fille, Layal, se relaient à son chevet pour un dernier accompagnement digne. Tandis que Layal se laisse happer par les réminiscences que fait renaître chaque pièce, sa grand-mère lui impose une exigence lourde de sens : ne jamais vendre la maison.

S’ouvre alors une lutte pour sauvegarder les vestiges d’une existence méticuleusement édifiée. Mais la demeure appartient au grand-père, homme taciturne, décidé à la céder malgré l’opposition de son épouse et de ses filles. De cette confrontation émerge un secret longtemps enfoui, qui plonge Layal dans un trouble à la fois douloureux et nécessaire.

Au cœur du roman, plus que la révélation du secret, se tissent les relations entre femmes. La narratrice, viscéralement attachée à sa grand-mère, dresse le portrait d’une figure flamboyante, tandis que ses filles en redoutent les colères. Autoritaire et imprévisible, Mama Abla a régné sur son foyer avec une dureté qui marque durablement. Faïza, coupable d’aspirer à l’indépendance, s’est heurtée aux desseins maternels ; cette sévérité, pourtant, a soudé les deux sœurs, devenues complices et indissociables.

L’arrivée de la petite-fille rebat les cartes : Layal ne connaît de sa grand-mère que la tendresse et la compassion, là où sa mère ne voit qu’une figure redoutée. Comme souvent, l’affection semble sauter une génération. Layal, cependant, porte la blessure des absences de Faïza et peine à lui pardonner son ambition. Sa défiance et sa colère sourde traversent le récit, témoignant moins d’un affect individuel que d’un héritage émotionnel transmis.

Le patriarcat, omniprésent, s’immisce dans cette maison pourtant presque dépourvue d’hommes. Car il s’agit d’un système qui s’étend au-delà des présences, assignant rôles distincts et séparant les sexes, au point de rendre les hommes étrangers chez eux. On pourrait croire que Mama Abla a voulu ériger une communauté féminine autonome; ce serait oublier qu’elle impose elle-même des règles patriarcales à ses filles, sans qu’aucun homme ne l’y contraigne.

Ces injonctions opposent l’émancipation féminine à l’obligation de maternité, faisant du refus d’enfant la preuve amère d’un corps féminin encore entravé. De chapitre en chapitre résonne la détresse d’une fille qui ne s’est jamais sentie pleinement accueillie, pas comme elle l’aurait espéré. Au final, « Le soleil se lève deux fois » explore la façon dont une maison devient le théâtre d’un héritage affectif et d’une domination insidieuse, où l’intime révèle la mécanique sociale.




Vendredi 10 Avril 2026