Pendant que certains scrutent l'âme espagnole à la recherche de ses traumatismes cachés, l'économie de ce pays continue imperturbable d'exporter pour plus de 12 milliards d'euros vers le Maroc.
Sa diplomatie, elle, coordonne la lutte antiterroriste en Méditerranée. Sa société accueille près de 900 000 résidents marocains.
Faut-il vraiment chercher ailleurs le moteur de sa politique étrangère, ou apprendre à distinguer ce qui relève du récit et ce qui relève de la structure ?
Il serait vain de nier que les nations portent en elles des histoires, des imaginaires, des fractures. L’Espagne, comme tant d’autres pays européens, est traversée de mémoires longues, de tensions internes, de récits contradictoires.
Sa culture politique, ses oscillations idéologiques, ses débats enflammés ne sont ni anecdotiques ni négligeables.
Mais la question n’est pas là. Elle est de savoir si ces éléments suffisent à expliquer les choix d’un État moderne.
À mesure que les sociétés se complexifient et que les appareils décisionnels se densifient, une évidence s’impose : une politique étrangère ne se lit pas d’abord à travers les états d’âme d’un pays, mais à travers les contraintes dans lesquelles il évolue, les interdépendances qu’il a construites et les marges qu’il s’autorise.
Comprendre un pays par sa culture éclaire. Croire que cette culture en constitue la clé principale expose à des erreurs d’interprétation.
Lorsqu’elle n’est pas articulée à une lecture des contraintes, elle tend à produire des analyses séduisantes mais inopérantes.
Depuis la fin du franquisme, l’Espagne s’est progressivement inscrite dans des architectures qui ont profondément structuré ses choix :
L’Espagne contemporaine n’est pas une énigme. C’est une puissance moyenne intégrée, dont les marges sont lisibles, parce qu’elles sont contraintes.
Dans cette configuration, le Maroc n’est ni un fantasme ni une obsession. Il est un voisin stratégique avec lequel s’est construite, au fil du temps, une relation d’une densité exceptionnelle.
Les échanges commerciaux dépassent désormais les 20 milliards d’euros, dont une part majoritairement constituée d’exportations espagnoles.
Des milliers d’entreprises espagnoles sont engagées dans cette relation. Les flux humains, économiques et sécuritaires s’y entremêlent à un niveau rarement atteint entre deux rives méditerranéennes.
À ce degré d’imbrication, la relation cesse d’être une variable politique. Elle devient un fait. Les alternances peuvent en modifier le ton, parfois en troubler la surface. Elles n’en altèrent pas la structure.
Les épisodes de tension, si spectaculaires soient-ils, n’ont jamais interrompu ce qui constitue le cœur du lien. Ils relèvent du bruit plus que du signal.
C’est dans ce cadre qu’il faut lire certaines inflexions récentes de la politique espagnole. Lorsque Madrid se permet des positions plus affirmées sur la scène internationale, ce n’est pas l’expression d’une humeur nouvelle, ni le retour d’un quelconque réflexe historique.
C’est l’effet d’un environnement stabilisé. La consolidation du flanc sud, rendue possible par une relation apaisée avec le Maroc, a réduit une incertitude majeure et ouvert un espace d’initiative.
Cette stabilisation n’est pas un simple apaisement diplomatique : elle est le produit d’un acteur qui a su, progressivement, imposer une centralité régionale nouvelle. L’autonomie relative ne procède pas d’un changement d’âme.
Elle résulte d’un déplacement des contraintes.
Il existe pourtant une tentation persistante : celle de lire la politique étrangère à travers ses manifestations les plus visibles : déclarations, gestes symboliques, controverses médiatiques.
C’est une manière de regarder l’histoire par le trou de la serrure. Ces éléments existent, mais ils relèvent souvent de la surface. Ils disent davantage les tensions internes d’un moment que la direction réelle d’un État.
À ce niveau, l’analyse cesse d’éclairer la décision. Elle la remplace par le commentaire.
Croire que la petite histoire, faite de récits et d’épisodes, produit la grande histoire est une confusion ancienne. Elle survit aujourd’hui sous des formes renouvelées.
Elle donne l’illusion de comprendre vite ce qui exige, en réalité, une lecture plus profonde.
Dans un monde structuré par les interdépendances, les alliances, les contraintes énergétiques et les régulations transnationales, la diplomatie ne se joue plus dans les impressions. Elle se construit dans des systèmes.
Cela appelle, pour nous, un effort de lucidité. La politique étrangère d’un État moderne ne se réduit ni à l’économie, ni à la sécurité, ni à la culture.
Elle est le produit d’un agencement de ces dimensions, ordonné par des contraintes qui en hiérarchisent les effets. Ignorer la culture est une erreur.
La surévaluer en est une autre. Entre les deux, il y a une exigence plus difficile : articuler les récits aux intérêts, les perceptions aux rapports de force, les imaginaires aux structures.
Mais cette exigence ne peut rester implicite. Une politique étrangère ne se construit pas seulement par l’action diplomatique.
Elle suppose un cadre d’intelligibilité partagé. À défaut, elle laisse place à une prolifération de lectures partielles, qui accompagnent les événements sans jamais les structurer.
Le risque n’est pas de se tromper sur l’Espagne. Il est de ne pas se doter des instruments intellectuels qui permettent de ne pas s’y tromper.
Comprendre l’Espagne, oui ; dans ses fractures, ses récits, ses sensibilités.
C’est celle qui, chaque jour, arbitre entre ses dépendances, ses intérêts et la stabilité de son voisinage.
Une diplomatie ne se juge pas à la richesse des récits qui l’accompagnent, mais à la cohérence des choix qu’elle rend possibles.
À mesure que le monde se structure en systèmes, l’exigence n’est plus seulement de comprendre, mais d’organiser. C’est à ce niveau que se joue désormais la maturité stratégique.
*Adnan Debbarh enseigne les relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA
