Cette crispation n’est pas seulement électorale. Elle dit quelque chose de plus profond sur l’état du débat public.
À quelques mois d’un scrutin que les autorités ont formellement calé au 23 septembre 2026, la mécanique du désaccord semble avoir pris le dessus sur celle de l’argument. Ce n’est plus seulement une confrontation d’idées. C’est parfois une manière de se positionner socialement, de montrer qu’on n’est pas dupe, qu’on ne se laisse pas embarquer, qu’on garde ses distances avec tous les récits dominants. Dans ce climat, contredire devient moins un acte de pensée qu’un réflexe d’autodéfense.
Au fond, beaucoup de discussions politiques ne portent plus seulement sur les programmes, mais sur les appartenances supposées. On ne répond plus à une idée : on classe la personne. Tu critiques tel parti, donc tu roules pour tel autre. Tu émets une réserve sur un leader, donc tu es manipulé. Tu dis qu’il faut attendre les faits, donc tu es naïf. Cette manière de débattre n’éclaire rien. Elle transforme chaque conversation en test de loyauté, chaque nuance en soupçon, chaque désaccord en procès d’intention.
Le plus frappant, c’est que cette contradiction systématique traverse tous les milieux. Elle n’est ni de gauche ni de droite, ni urbaine ni rurale, ni élitiste ni populaire. Elle prospère partout où la politique cesse d’être un effort de compréhension pour devenir une scène d’affirmation personnelle. Au café, elle prend la forme de la certitude bruyante. En famille, elle se glisse dans les sous-entendus. Entre amis, elle se déguise en ironie. Sur les réseaux, elle devient mécanique, instantanée, sans mémoire ni responsabilité. Le débat n’a alors plus pour fonction de chercher juste, mais de marquer son territoire.
Il y a aussi une fatigue démocratique derrière cela. Beaucoup de citoyens arrivent à cette échéance avec un mélange de scepticisme, d’attente et de lassitude. Ils veulent croire que quelque chose peut changer, mais redoutent d’être encore déçus. Alors ils blindent leur parole. Ils se réfugient dans le sarcasme, l’opposition permanente, le rejet préventif. C’est une manière de ne pas espérer trop fort. Car espérer expose ; contredire protège. Dans ce sens, l’esprit de contradiction en politique n’est pas toujours une force critique. Il peut aussi être le masque d’une fragilité civique.
Le paradoxe, c’est qu’une démocratie a besoin du désaccord, mais pas de cette forme-là. Elle a besoin de contradiction argumentée, pas de contradiction compulsive. Elle a besoin de citoyens capables de dire non, certes, mais aussi capables de reconnaître un fait, une avancée, une compétence, même chez l’adversaire. Or, quand tout devient contestable par principe, plus rien n’est hiérarchisé. Le vrai, le faux, le probable, le discutable, tout se mélange. Et dans ce brouillard, ce ne sont pas les meilleurs arguments qui gagnent, mais les postures les plus simples, les plus bruyantes, les plus identitaires.
À mesure que l’échéance du 23 septembre approche, le vrai risque n’est donc pas seulement la polarisation partisane. C’est la dégradation silencieuse de nos conversations ordinaires. Car une élection ne se joue pas seulement dans les urnes, les états-majors ou les meetings. Elle se prépare aussi dans la qualité du débat quotidien : celui qui se tient autour d’un thé, dans une voiture, entre collègues, au détour d’une blague ou d’une dispute. Si tout y devient duel, soupçon et contradiction réflexe, alors le pays débat moins qu’il ne se défoule.
Peut-être est-ce là le véritable enjeu de cette pré-campagne marocaine : non pas supprimer le conflit, ce qui serait absurde, mais sortir du réflexe qui consiste à contredire avant même d’écouter. Une démocratie solide n’est pas un pays où tout le monde pense pareil. C’est un pays où l’on peut se contredire sans se caricaturer, débattre sans se haïr, et douter sans disqualifier. À la veille des législatives de septembre 2026, ce serait déjà un progrès considérable.