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Les Espagnols ne sont pas nos amis…

Partie I — 711-1614 : neuf siècles qui ont façonné le regard espagnol sur le Sud


Entre le Maroc et l’Espagne, l’histoire n’est jamais très loin de la géographie, parce qu’il suffit de se tenir par temps clair sur certaines hauteurs de Tanger pour apercevoir les côtes andalouses et comprendre immédiatement que les quelques kilomètres d’eau séparant les deux continents constituent moins une frontière naturelle infranchissable qu’un passage, une porte étroite par laquelle ont circulé pendant des siècles des armées, des commerçants, des savants, des religieux, des exilés, des captifs, des aventuriers et des populations entières, et c’est précisément cette proximité exceptionnelle qui explique pourquoi la relation entre les deux rives du détroit ne peut être comprise comme celle de deux pays simplement voisins, puisque leurs histoires se sont entremêlées à un degré tel que certains événements fondateurs de l’Espagne appartiennent également à l’histoire du Maghreb, tandis que certains épisodes essentiels de l’histoire marocaine sont incompréhensibles sans prendre en compte ce qui se passait simultanément dans la péninsule Ibérique.



Par Rachid Boufous

Les Espagnols ne sont pas nos amis…
Tout commence, symboliquement du moins, au printemps de l’année 711, lorsque Tariq Ibn Ziyad, gouverneur ou commandant berbère placé sous l’autorité de Moussa Ibn Noussair, gouverneur omeyyade de l’Ifriqiya, franchit le détroit avec une armée composée majoritairement de combattants amazighs et débarque sur le rocher qui conservera son nom, Jabal Tariq, devenu Gibraltar, avant d’affronter quelques mois plus tard les forces du roi wisigoth Rodéric lors de la bataille traditionnellement située près du Guadalete, victoire qui précipite l’effondrement du royaume wisigoth et permet aux armées musulmanes de progresser en quelques années sur l’essentiel de la péninsule. Il serait naturellement anachronique de présenter cette conquête comme une invasion « marocaine » de l’Espagne, puisque ni l’État marocain ni l’État espagnol n’existaient alors sous leurs formes modernes, tandis que l’expédition

s’inscrivait dans l’expansion du califat omeyyade dont le centre politique se trouvait à Damas, mais il serait tout aussi artificiel de nier la dimension maghrébine de cette armée et surtout l’importance que cette traversée allait acquérir dans la mémoire historique espagnole.

Cette arrivée des armée de Tarik se fit à la demande du comte Julien, gouverneur de Ceuta qui voulait laver son honneur bafoué par le Roi Rhoderic qui avait abusé de sa fille Florinda, envoyée à la cour de Tolède pour y apprendre les bonnes manières…

La conquête de 711 ne fut d’ailleurs pas un événement isolé suivi d’une séparation durable entre la péninsule et le Maghreb, puisque les deux rives allaient rester politiquement, militairement, économiquement et humainement imbriquées pendant plusieurs siècles, tandis qu’Al-Andalus connaîtrait successivement l’émirat puis le califat omeyyade de Cordoue, l’éclatement en royaumes de taïfas à partir de 1031 et de nouvelles interventions venues précisément du Maghreb occidental, interventions qui allaient durablement inscrire dans l’histoire des royaumes chrétiens de la péninsule l’idée qu’une modification du rapport de forces au sud du détroit pouvait avoir des conséquences immédiates au nord. 

Très tôt les espagnols qui devinrent des citoyens de seconde zone s’organisèrent à différentes époques pour mener des guerres civiles plus ou moins importantes contre « l’envahisseur », venu d’Afrique du Nord. La révolte d’Ibn Hafçoun dura des décennies avant de s’éteindre. De l’autre côté des « occupants » marginalisèrent les espagnols de souche, leur interdisant de construire de nouvelles églises et allant jusqu’à détruire entièrement le monastère de Saint-Jean de Compostelle par Al Mansour Ibn Abi Amir et décrocher les cloches des églises détruites pour en faire des lustres dans les mosquées musulmanes…

Lorsque les royaumes de taïfas, menacés par l’expansion d’Alphonse VI de Castille après la prise de Tolède en 1085, sollicitent l’aide de Youssef Ibn Tachfine, le souverain almoravide traverse ainsi le détroit avec ses troupes et inflige en 1086, à Zallaqa, ou Sagrajas dans l’historiographie espagnole, une lourde défaite aux forces castillanes, avant que les Almoravides ne prennent progressivement le contrôle de la majeure partie d’Al-Andalus et ne réunissent pendant plusieurs décennies sous une même autorité politique Marrakech, une grande partie du Maghreb occidental et les territoires musulmans de la péninsule Ibérique.

Un siècle plus tard, l’histoire se répète sous une autre dynastie maghrébine, celle des Almohades, mouvement né dans l’Atlas marocain et devenu un empire dont Marrakech constitue l’un des grands centres politiques, puisque les Almohades étendent à leur tour leur autorité sur Al-Andalus, remportent en 1195 une victoire majeure sur Alphonse VIII de Castille à Alarcos, puis subissent en 1212, à Las Navas de Tolosa, une défaite décisive face à la coalition des royaumes chrétiens, événement qui ne provoque pas immédiatement la disparition de la présence musulmane dans la péninsule mais accélère considérablement le recul politique d’Al-Andalus et ouvre la voie aux grandes conquêtes chrétiennes du XIIIe siècle.

Ces épisodes sont essentiels pour comprendre la profondeur historique de la relation entre l’Espagne et le Maroc, non parce qu’ils démontreraient l’existence d’une peur espagnole immuable du Maroc depuis le Moyen Âge, affirmation qui serait impossible à soutenir sérieusement, mais parce qu’ils ont créé une expérience historique répétée dans laquelle la rive méridionale du détroit pouvait devenir, lorsque surgissait au Maghreb une puissance suffisamment forte, la base arrière d’une intervention militaire susceptible de modifier l’équilibre politique de la péninsule.

À mesure que les royaumes chrétiens progressent vers le sud, cette longue confrontation devient progressivement l’un des matériaux constitutifs de leur propre récit historique, et la notion de Reconquista, dont l’usage et l’interprétation feront beaucoup plus tard l’objet de débats historiographiques, finit par organiser une lecture particulièrement puissante du passé espagnol : un territoire chrétien aurait été perdu au début du VIIIe siècle, puis reconquis progressivement pendant plusieurs siècles jusqu’à la disparition du dernier royaume musulman de Grenade, lecture évidemment plus simple que la réalité d’un Moyen Âge ibérique fait également d’alliances entre princes musulmans et chrétiens, de guerres entre royaumes chrétiens, de conflits entre pouvoirs musulmans, de circulations commerciales, de transferts culturels et d’innombrables situations intermédiaires, mais dont la puissance symbolique dans la formation de l’Espagne moderne sera considérable.

Lorsque les Rois Catholiques entrent dans Grenade le 2 janvier 1492, après la capitulation de Boabdil, près de huit siècles de souverainetés musulmanes dans différentes parties de la péninsule prennent fin, mais la disparition du dernier État musulman ibérique ne signifie nullement la fin de la confrontation géopolitique avec le monde situé au sud du détroit, car au moment même où la frontière intérieure disparaît progressivement, les monarchies ibériques commencent à déplacer leur dispositif militaire vers les côtes africaines.

Le mouvement avait d’ailleurs commencé bien avant Grenade, puisque le 21 août 1415, le roi Jean Ier du Portugal s’empare de Ceuta, opération qui constitue l’un des premiers grands actes de l’expansion portugaise outre-mer et transforme cette ville située à l’entrée du détroit en possession chrétienne durable, tandis que quelques décennies après la chute de Grenade la monarchie espagnole développe à son tour une politique de contrôle de positions sur le littoral maghrébin, dont la prise de Melilla en 1497 constitue l’un des épisodes les plus durables.

La chronologie mérite d’être regardée attentivement, car seulement cinq années séparent la chute du dernier royaume musulman de Grenade de l’installation espagnole à Melilla en 1497, comme si la disparition de la frontière politique à l’intérieur de la péninsule avait presque immédiatement déplacé vers l’Afrique du Nord une partie des préoccupations stratégiques de la monarchie, laquelle cherche désormais non seulement à sécuriser les côtes andalouses mais également à contrôler certains ports, à lutter contre la course maritime, à empêcher l’installation de puissances adverses sur la rive sud et, bientôt, à contenir l’expansion ottomane en Méditerranée occidentale.

La présence ibérique sur les côtes du Maghreb s’étend alors bien au-delà des territoires correspondant au Maroc contemporain, puisque les Espagnols occupent successivement différents points d’appui en Afrique du Nord, parmi lesquels Mers el-Kébir en 1505, le Peñón de Vélez de la Gomera en 1508, Oran en 1509, Bougie en 1510 et Tripoli la même année, même si plusieurs de ces possessions seront perdues, abandonnées ou transférées par la suite, tandis que le Peñón de Vélez de la Gomera, perdu en 1522, est repris définitivement par l’Espagne en 1564.

Cette politique ne constitue pas simplement la poursuite religieuse de la Reconquista sur le continent africain, même si cet imaginaire demeure présent, car elle répond également à des considérations stratégiques extrêmement concrètes dans une Méditerranée devenue le théâtre d’une confrontation entre la monarchie hispanique, l’Empire ottoman, les régences d’Afrique du Nord et différents pouvoirs maghrébins, tandis que les corsaires opérant depuis les ports du Maghreb multiplient les attaques contre les navires et les côtes chrétiennes et que les corsaires espagnols ou leurs alliés conduisent eux-mêmes des opérations contre les côtes musulmanes.

Pour comprendre ce qui se joue alors, il faut regarder une carte plutôt que projeter nos catégories contemporaines sur le XVIe siècle, car la distance séparant les côtes marocaines de l’Andalousie est si faible que toute puissance contrôlant les deux rives peut prétendre maîtriser une partie essentielle du passage entre la Méditerranée et l’Atlantique, tandis qu’une puissance hostile installée sur la rive opposée peut menacer directement les communications, les ports et les populations côtières, ce qui explique pourquoi la possession de quelques rochers, îlots ou forteresses apparemment insignifiants pouvait présenter une valeur militaire considérablement supérieure à leur superficie.

Mais tandis que la monarchie espagnole cherche à repousser sa sécurité vers la rive africaine, une autre question, beaucoup plus intérieure et probablement encore plus déterminante pour la formation de certaines représentations espagnoles du musulman, se développe dans la péninsule elle-même, car la conquête de Grenade n’a évidemment pas fait disparaître la population musulmane qui vivait dans les territoires passés sous domination chrétienne.

Les capitulations de Grenade avaient initialement accordé aux musulmans des garanties concernant notamment leur religion, leurs biens et certaines de leurs institutions, mais cet équilibre se dégrade rapidement, les politiques de conversion s’intensifient et, au début du XVIe siècle, les musulmans de Castille sont placés devant l’alternative de la conversion ou du départ, tandis que des mesures comparables sont ensuite appliquées dans la Couronne d’Aragon, donnant naissance à la population désormais désignée comme morisque, officiellement chrétienne mais descendant des populations musulmanes de la péninsule.

La question cesse progressivement d’être uniquement religieuse pour devenir politique et sécuritaire, car une partie des autorités espagnoles soupçonne les Morisques de conserver secrètement leur ancienne foi, de maintenir des pratiques culturelles distinctes et, surtout, de pouvoir servir de relais à des ennemis extérieurs de la monarchie, qu’il s’agisse des puissances maghrébines, des corsaires d’Afrique du Nord ou de l’Empire ottoman, dont la puissance méditerranéenne atteint précisément son apogée au XVIe siècle.

La révolte des Alpujarras, commencée en 1568 dans l’ancien royaume de Grenade après l’adoption de mesures visant notamment certaines pratiques culturelles morisques, transforme cette suspicion en problème majeur de sécurité intérieure, puisque l’insurrection se prolonge jusqu’en 1571, mobilise d’importantes forces de la monarchie et se termine par une répression sévère suivie de la dispersion d’une grande partie des Morisques grenadins vers d’autres régions de Castille.

À partir de ce moment, une partie des élites politiques espagnoles ne regarde plus seulement la population morisque comme une minorité difficile à christianiser ou à assimiler, mais comme une population dont la fidélité à la monarchie est mise en doute et dont les éventuelles relations avec les ennemis méditerranéens de l’Espagne deviennent une préoccupation récurrente, ce qui produit une transformation fondamentale dans l’histoire de la méfiance : la menace supposée ne se trouve plus uniquement sur la rive africaine, puisqu’elle pourrait disposer de relais à l’intérieur même du royaume.

Après plusieurs décennies de débats, la monarchie de Philippe III choisit finalement l’expulsion, décidée en 1609 et exécutée par étapes selon les différents royaumes de la monarchie espagnole jusqu’en 1614, au terme d’une opération administrative, militaire et maritime d’une ampleur exceptionnelle pour l’Europe moderne, au cours de laquelle environ 300 000 Morisques sont contraints de quitter les territoires espagnols, même si les travaux historiques montrent également que certains parvinrent à rester, que d’autres revinrent clandestinement et que les modalités de l’expulsion furent très différentes suivant les régions.

Une grande partie des expulsés traverse alors la Méditerranée vers l’Afrique du Nord, où différentes communautés s’installent au Maroc, en Algérie et en Tunisie, et le Maroc reçoit notamment des populations andalouses dont l’influence sera durable dans plusieurs villes du nord et dans l’estuaire du Bouregreg, où les Morisques de Hornachos et d’autres réfugiés venus d’Espagne participeront quelques années plus tard à l’essor de la République corsaire de Salé.

L’histoire accomplit ainsi, en moins de neuf siècles, un retournement presque parfait : en 711, une armée essentiellement amazighe venue du Maghreb franchissait le détroit vers le nord et contribuait à la disparition du royaume wisigothique ; en 1086, les Almoravides de Youssef Ibn Tachfine le franchissaient pour arrêter l’avancée d’Alphonse VI ; aux XIIe et XIIIe siècles, les Almohades gouvernaient simultanément de vastes territoires des deux côtés du détroit ; en 1492, le dernier royaume musulman de Grenade disparaissait ; en 1497, l’Espagne s’installait durablement à Melilla ; puis, entre 1609 et 1614, près de 300.000 descendants des musulmans de la péninsule étaient contraints de prendre le chemin inverse vers l’exil.

Il serait historiquement faux de tirer de cette succession d’événements l’idée d’une hostilité éternelle et uniforme des Espagnols envers les Marocains, parce que les sociétés médiévales et modernes ne peuvent être réduites aux identités nationales contemporaines et parce que neuf siècles d’histoire méditerranéenne contiennent autant d’échanges, d’alliances, de circulations et de métissages que de guerres, mais il serait tout aussi artificiel de ne pas voir ce que cette très longue séquence a produit dans la formation de l’imaginaire stratégique espagnol : la rive méridionale du détroit n’a jamais été un horizon lointain, mais un espace immédiatement voisin depuis lequel étaient venues plusieurs puissances ayant joué un rôle déterminant dans l’histoire de la péninsule.

C’est probablement là que se trouve l’origine historique la plus profonde de cette relation singulière, non dans une prétendue peur biologique ou éternelle des Espagnols envers les Marocains, notion qui n’aurait aucun sens historique, mais dans la constitution progressive d’une culture de la frontière méridionale où la sécurité de la péninsule s’est trouvée pendant des siècles liée à ce qui se passait de l’autre côté du détroit, ce qui explique pourquoi la monarchie espagnole, après avoir achevé sa progression vers le sud de la péninsule, a cherché presque immédiatement à posséder des positions sur la rive africaine.

Lorsque s’achève vers 1614 la grande expulsion des Morisques, la monarchie espagnole peut avoir le sentiment d’avoir refermé un cycle commencé près de neuf siècles auparavant, puisque la souveraineté musulmane a disparu de la péninsule, qu’une grande partie de la population morisque en a été expulsée et que plusieurs positions fortifiées permettent désormais aux puissances ibériques de surveiller directement la rive africaine, mais ce qui semble être la conclusion d’une très longue histoire n’en constitue en réalité que le premier acte.

Car le détroit est toujours là, le Maroc également, et la proximité qui avait permis aux armées de Tariq Ibn Ziyad, de Youssef Ibn Tachfine et des Almohades de traverser vers le nord permettra désormais aux armées espagnoles de traverser vers le sud.

Au XIXe siècle, l’Espagne reviendra militairement au Maroc, prendra Tétouan, consolidera ses positions africaines et occupera les Chafarinas ; à partir de 1884, elle commencera son implantation coloniale sur la côte saharienne ; au XXe siècle, elle établira son protectorat dans le nord du Maroc, affrontera les combattants rifains d’Abdelkrim El Khattabi et connaîtra à Annual l’un des plus grands désastres militaires de son histoire contemporaine ; puis, dans l’un des renversements les plus extraordinaires de toute cette histoire, elle recrutera au Maroc les Regulares qui traverseront à leur tour le détroit en 1936 pour combattre dans la guerre civile espagnole.

 
Le cycle ouvert en 711 n’était donc nullement terminé, il avait simplement changé de direction.



Fin de la Partie I

Les Espagnols ne sont pas nos amis…


Jeudi 13 Août 2026