Je suis devenu un pseudo-écrivain. Et les mots commencent à me faire peur.
Je ne sais pas exactement à quel moment je suis devenu écrivain. Pseudo-écrivain, plus précisément. Je n’ai pas demandé de permis d’écrire, je n’ai pas fréquenté les grandes écoles de littérature, et je ne suis même pas certain de mériter cette appellation.
J’écris parce que je pense. Ou peut-être que je pense parce que j’écris. Je n’ai pas encore tranché.
Mais depuis quelque temps, une étrange inquiétude accompagne mes promenades dans le dictionnaire.
Je découvre que les mots ne sont pas aussi innocents que je le croyais.
Certains caressent. D’autres griffent. Quelques-uns consolent. Beaucoup condamnent. Et les plus dangereux sont parfois ceux qui se déguisent en simples adjectifs.
Un homme devient « réactionnaire ». Une femme devient « hystérique ». Un jeune devient « délinquant ». Un vieux devient « dépassé ». Un riche devient « arrogant ». Un pauvre devient « assisté ». Un croyant devient « fanatique ». Un non-croyant devient « immoral ».
En quelques syllabes, une existence entière est réduite à une étiquette.
Et nous appelons cela avoir une opinion.
Le jour où j’ai compris qu’un adjectif pouvait devenir une prison
Je me suis amusé à faire une expérience imaginaire.
J’ai pris un homme ordinaire. Un homme avec ses contradictions, ses qualités, ses défauts, ses rêves, ses erreurs, ses fidélités et ses petites lâchetés.
Je l’ai présenté à dix personnes.
La première l’a trouvé conservateur. La deuxième progressiste. La troisième opportuniste. La quatrième courageux. La cinquième lâche. La sixième arrogant. La septième humble. La huitième dangereux. La neuvième admirable.
La dixième, heureusement, a demandé : « Mais qui est-il, au juste ? »
Cette question m’a semblépresque révolutionnaire. Car les neuf premières personnes avaient déjà terminé leur jugement avant même de commencer à connaître cet homme.
Nous vivons dans une époque où l’adjectif précède la rencontre, où la qualification remplace la connaissance et où le verdict arrive avant l’enquête. Nous ne rencontrons plus des êtres humains. Nous rencontrons des catégories. Et lorsqu’une catégorie ne nous plaît pas, nous n’avons même plus besoin de discuter avec celui qui y a été enfermé.
Nous savons déjà tout de lui. Ou plutôt, nous croyons tout savoir.
Nous avons inventé des mots pour éviter de penser
Il faut reconnaître au dictionnaire un talent extraordinaire : il nous permet parfois d’avoir l’air intelligent sans faire le moindre effort intellectuel.
Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?
Vous êtes réactionnaire.
Vous critiquez ma modernité ?
Vous êtes obscurantiste.
Vous défendez une tradition ?
Vous êtes passéiste.
Vous contestez une tradition ?
Vous êtes déraciné.
Vous doutez ?
Vous êtes faible.
Vous êtes certain ?
Vous êtes dogmatique.
Vous refusez de choisir un camp ?
Vous êtes ambigu.
Vous choisissez un camp ?
Vous êtes partisan.
Quel merveilleux piège !
Quoi que vous pensiez, il existe toujours un adjectif pour vous disqualifier.
Nous avons progressivement transformé le débat en concours de qualifications péjoratives.
Le gagnant n’est plus celui qui présente le meilleur argument, mais celui qui trouve le mot le plus dévastateur.
Et le plus triste, c’est que nous confondons cette brutalité lexicale avec du courage intellectuel.
Le Maroc aussi possède ses dictionnaires invisibles
Dans notre société marocaine, nous avons développé un art subtil de l’étiquetage.
Nous classons les gens selon leur ville, leur quartier, leur langue, leur origine sociale, leur école, leur manière de s’habiller, leur rapport à la religion, leur proximité supposée avec le pouvoir ou leur distance affichée avec les institutions.
Le citadin regarde parfois le rural avec condescendance. Le rural soupçonne parfois le citadin de mépris. Le francophone est accusé d’être déconnecté. L’arabophone peut être jugé insuffisamment moderne. L’amazighophone doit encore, trop souvent, rappeler que sa langue n’est pas une curiosité folklorique.
Le riche est suspect avant d’avoir parlé. Le pauvre est plaint avant d’avoir été écouté.
Nous sommes capables de prononcer de magnifiques discours sur l’unité nationale tout en entretenant, dans nos conversations ordinaires, de minuscules frontières invisibles.
Ce ne sont pas toujours de grandes fractures idéologiques. Ce sont parfois de petites habitudes de langage.
Des plaisanteries répétées. Des qualificatifs hérités. Des généralisations confortables. Et, à force de répétition, ces petites frontières deviennent des murs.
Je ne veux pourtant pas d’une police des adjectifs
Que personne ne se méprenne.
Je ne rêve pas d’un dictionnaire amputé, d’une littérature aseptisée ou d’une société où chaque phrase devrait obtenir un certificat de bienveillance.
Je me méfie autant de la censure que de l’insulte. Il existe des comportements réellement violents, des idées réellement dangereuses, des décisions réellement injustes. Il faut pouvoir les nommer, les dénoncer et parfois les combattre.
Mais il y a une différence fondamentale entre qualifier un acte et condamner définitivement une personne.
Dire qu’une décision est autoritaire n’équivaut pas à décréter que son auteur est, dans toute son humanité, un être autoritaire.
Dire qu’un raisonnement est absurde n’autorise pas à considérer celui qui le formule comme un imbécile.
La nuance n’est pas une faiblesse. Elle est peut-être la dernière forme de courage dans une époque qui récompense les certitudes instantanées.
Je ne veux donc pas interdire les adjectifs. Je voudrais simplement leur retirer le droit de prononcer des condamnations à perpétuité.
Les algorithmes ont découvert notre faiblesse
Et puis est arrivée cette formidable machine à fabriquer des oppositions : l’économie numérique de l’attention.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la colère. Ils ont découvert qu’elle était rentable.
Un propos nuancé circule lentement. Une accusation spectaculaire voyage à grande vitesse.
Une réflexion complexe exige quelques minutes. Une insulte bien formulée suffit à déclencher mille réactions.
Nous avons créé un environnement dans lequel les mots qui divisent bénéficient souvent d’une prime à la visibilité.
L’adjectif est devenu une arme de distribution massive.
Plus il est tranchant, plus il peut susciter de commentaires. Plus il suscite de commentaires, plus certains systèmes de recommandation peuvent le propager.
Et voici que l’intelligence artificielle entre dans cette étrange danse.
Elle apprend de nos textes, de nos débats, de nos contradictions et de nos préjugés.
Elle peut nous aider à mieux écrire, à nuancer nos jugements et à comprendre d’autres perspectives.
Mais elle peut également, si nous lui demandons de flatter nos convictions, devenir une formidable machine à perfectionner nos caricatures.
Autrefois, nous avions besoin d’un adversaire pour nous contredire.
Aujourd’hui, nous pouvons disposer d’une machine capable de nous donner raison avec une élégance littéraire remarquable.
Et cela m’inquiète davantage que les fautes d’orthographe.
Mon petit dictionnaire des mots que je voudrais désarmer
Alors, dans mon atelier improvisé de pseudo-écrivain, j’ai décidé de procéder à une étrange opération.
Je ne vais pas supprimer les mots. Je vais tenter de les désarmer.
À la place de « traître », je chercherai d’abord à comprendre quelle fidélité a été rompue.
À la place de « ignorant », je me demanderai ce que cette personne ignore réellement, et ce qu’elle sait peut-être mieux que moi.
À la place de « arriéré », je chercherai à comprendre son rapport au changement.
À la place de « élitiste », je distinguerai la compétence du mépris social.
À la place de « populiste », j’examinerai les arguments et les méthodes.
À la place de « ennemi », j’essaierai, lorsque cela reste possible, le mot « contradicteur ».
Ce sera plus long. Ce sera moins spectaculaire. Ce sera probablement moins viral. Mais peut-être un peu plus juste. Car les mots ne deviennent pas dangereux uniquement par leur définition. Ils le deviennent aussi par l’intention de celui qui les prononce, le contexte dans lequel ils circulent et les conséquences qu’ils produisent.
Et si notre véritable pauvreté était lexicale ?
Nous possédons des milliers de mots pour exprimer la complexité humaine. Et pourtant, nous utilisons souvent les mêmes dizaines de qualificatifs pour juger des millions de personnes.
C’est un paradoxe extraordinaire.
Jamais nous n’avons disposé d’autant d’informations, d’outils de traduction, de connaissances accessibles et de moyens d’expression. Et jamais nous n’avons semblé aussi pressés de réduire les autres à quelques étiquettes.
Nous avons enrichi nos technologies et appauvri nos conversations.
Nous savons envoyer une pensée à l’autre bout du monde en une fraction de seconde, mais nous ne savons pas toujours écouter une pensée différente pendant cinq minutes.
Nous parlons de diversité, mais supportons difficilement la contradiction.
Nous célébrons la liberté, mais exigeons parfois que les autres utilisent exactement notre vocabulaire.
Nous défendons la tolérance, à condition qu’elle ne profite pas trop à ceux qui nous dérangent.
Je m’inclus évidemment dans ce procès. Car je ne suis pas innocent. Il m’arrive de juger trop vite, de choisir un adjectif commode, de confondre une impression avec une vérité.
C’est peut-être pour cela que j’écris. Non pour démontrer que j’ai raison. Mais pour découvrir à quel endroit je pourrais avoir tort.
Je voudrais écrire avec moins de certitudes et davantage d’humanité
À mesure que j’avance dans cette étrange carrière de pseudo-écrivain, je découvre que le plus difficile n’est pas de trouver les mots. C’est de renoncer à ceux qui nous procurent une satisfaction immédiate.
Un adjectif méprisant donne parfois l’illusion d’une supériorité.
Une formule assassine nous procure quelques secondes de triomphe.
Une caricature nous dispense d’une réflexion.
Mais que reste-t-il après cette petite victoire verbale ?
Un interlocuteur humilié.
Un dialogue interrompu.
Une distance supplémentaire.
Une occasion manquée de comprendre.
Je commence à croire que la véritable élégance intellectuelle ne consiste pas à avoir le dernier mot. Elle consiste à laisser à l’autre la possibilité d’en prononcer encore un.
Même lorsque ce mot nous déplaît. Surtout lorsqu’il nous déplaît.
Ma dernière liberté : refuser de transformer mes désaccords en inimitiés
Je continuerai à critiquer, à contester, à m’indigner, à me tromper et, je l’espère, à me corriger.
Je ne renoncerai ni à mes convictions ni à ma liberté de les exprimer.
Mais je voudrais cesser de considérer chaque désaccord comme une déclaration de guerre.
Je voudrais pouvoir dire à quelqu’un : « Je pense que vous avez profondément tort », sans avoir besoin d’ajouter : « Vous êtes profondément mauvais. »
Je voudrais apprendre à séparer l’idée de l’identité, le comportement de la personne, l’erreur de la dignité.
Ce n’est pas toujours possible. Certaines paroles et certains actes exigent une opposition ferme, parfois sans compromis. Mais même la fermeté n’oblige pas au mépris.
Au fond, je n’ai pas besoin que tout le monde me ressemble pour me sentir appartenir à la même société. J’ai simplement besoin que nos différences ne deviennent pas systématiquement des motifs d’exclusion.
Et si l’on me demande pourquoi je m’obstine à écrire ces chroniques, moi qui ne suis qu’un pseudo-écrivain, je répondrai peut-être ceci : Parce que je crains le jour où nous aurons tellement perfectionné l’art de qualifier les autres que nous aurons définitivement perdu celui de les connaître.
Je ne demande à personne de penser comme moi. Je lui demande simplement de ne pas me résumer à un adjectif. Car je suis peut-être son contradicteur. Je suis peut-être celui qui dérange ses certitudes.
Mais je ne suis pas nécessairement son ennemi. Et lui non plus n’est pas nécessairement le mien.
Après tout, une société n’est pas faite pour que tout le monde termine les phrases des autres. Elle est faite pour que chacun puisse commencer la sienne.
J’écris parce que je pense. Ou peut-être que je pense parce que j’écris. Je n’ai pas encore tranché.
Mais depuis quelque temps, une étrange inquiétude accompagne mes promenades dans le dictionnaire.
Je découvre que les mots ne sont pas aussi innocents que je le croyais.
Certains caressent. D’autres griffent. Quelques-uns consolent. Beaucoup condamnent. Et les plus dangereux sont parfois ceux qui se déguisent en simples adjectifs.
Un homme devient « réactionnaire ». Une femme devient « hystérique ». Un jeune devient « délinquant ». Un vieux devient « dépassé ». Un riche devient « arrogant ». Un pauvre devient « assisté ». Un croyant devient « fanatique ». Un non-croyant devient « immoral ».
En quelques syllabes, une existence entière est réduite à une étiquette.
Et nous appelons cela avoir une opinion.
Le jour où j’ai compris qu’un adjectif pouvait devenir une prison
Je me suis amusé à faire une expérience imaginaire.
J’ai pris un homme ordinaire. Un homme avec ses contradictions, ses qualités, ses défauts, ses rêves, ses erreurs, ses fidélités et ses petites lâchetés.
Je l’ai présenté à dix personnes.
La première l’a trouvé conservateur. La deuxième progressiste. La troisième opportuniste. La quatrième courageux. La cinquième lâche. La sixième arrogant. La septième humble. La huitième dangereux. La neuvième admirable.
La dixième, heureusement, a demandé : « Mais qui est-il, au juste ? »
Cette question m’a semblépresque révolutionnaire. Car les neuf premières personnes avaient déjà terminé leur jugement avant même de commencer à connaître cet homme.
Nous vivons dans une époque où l’adjectif précède la rencontre, où la qualification remplace la connaissance et où le verdict arrive avant l’enquête. Nous ne rencontrons plus des êtres humains. Nous rencontrons des catégories. Et lorsqu’une catégorie ne nous plaît pas, nous n’avons même plus besoin de discuter avec celui qui y a été enfermé.
Nous savons déjà tout de lui. Ou plutôt, nous croyons tout savoir.
Nous avons inventé des mots pour éviter de penser
Il faut reconnaître au dictionnaire un talent extraordinaire : il nous permet parfois d’avoir l’air intelligent sans faire le moindre effort intellectuel.
Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?
Vous êtes réactionnaire.
Vous critiquez ma modernité ?
Vous êtes obscurantiste.
Vous défendez une tradition ?
Vous êtes passéiste.
Vous contestez une tradition ?
Vous êtes déraciné.
Vous doutez ?
Vous êtes faible.
Vous êtes certain ?
Vous êtes dogmatique.
Vous refusez de choisir un camp ?
Vous êtes ambigu.
Vous choisissez un camp ?
Vous êtes partisan.
Quel merveilleux piège !
Quoi que vous pensiez, il existe toujours un adjectif pour vous disqualifier.
Nous avons progressivement transformé le débat en concours de qualifications péjoratives.
Le gagnant n’est plus celui qui présente le meilleur argument, mais celui qui trouve le mot le plus dévastateur.
Et le plus triste, c’est que nous confondons cette brutalité lexicale avec du courage intellectuel.
Le Maroc aussi possède ses dictionnaires invisibles
Dans notre société marocaine, nous avons développé un art subtil de l’étiquetage.
Nous classons les gens selon leur ville, leur quartier, leur langue, leur origine sociale, leur école, leur manière de s’habiller, leur rapport à la religion, leur proximité supposée avec le pouvoir ou leur distance affichée avec les institutions.
Le citadin regarde parfois le rural avec condescendance. Le rural soupçonne parfois le citadin de mépris. Le francophone est accusé d’être déconnecté. L’arabophone peut être jugé insuffisamment moderne. L’amazighophone doit encore, trop souvent, rappeler que sa langue n’est pas une curiosité folklorique.
Le riche est suspect avant d’avoir parlé. Le pauvre est plaint avant d’avoir été écouté.
Nous sommes capables de prononcer de magnifiques discours sur l’unité nationale tout en entretenant, dans nos conversations ordinaires, de minuscules frontières invisibles.
Ce ne sont pas toujours de grandes fractures idéologiques. Ce sont parfois de petites habitudes de langage.
Des plaisanteries répétées. Des qualificatifs hérités. Des généralisations confortables. Et, à force de répétition, ces petites frontières deviennent des murs.
Je ne veux pourtant pas d’une police des adjectifs
Que personne ne se méprenne.
Je ne rêve pas d’un dictionnaire amputé, d’une littérature aseptisée ou d’une société où chaque phrase devrait obtenir un certificat de bienveillance.
Je me méfie autant de la censure que de l’insulte. Il existe des comportements réellement violents, des idées réellement dangereuses, des décisions réellement injustes. Il faut pouvoir les nommer, les dénoncer et parfois les combattre.
Mais il y a une différence fondamentale entre qualifier un acte et condamner définitivement une personne.
Dire qu’une décision est autoritaire n’équivaut pas à décréter que son auteur est, dans toute son humanité, un être autoritaire.
Dire qu’un raisonnement est absurde n’autorise pas à considérer celui qui le formule comme un imbécile.
La nuance n’est pas une faiblesse. Elle est peut-être la dernière forme de courage dans une époque qui récompense les certitudes instantanées.
Je ne veux donc pas interdire les adjectifs. Je voudrais simplement leur retirer le droit de prononcer des condamnations à perpétuité.
Les algorithmes ont découvert notre faiblesse
Et puis est arrivée cette formidable machine à fabriquer des oppositions : l’économie numérique de l’attention.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la colère. Ils ont découvert qu’elle était rentable.
Un propos nuancé circule lentement. Une accusation spectaculaire voyage à grande vitesse.
Une réflexion complexe exige quelques minutes. Une insulte bien formulée suffit à déclencher mille réactions.
Nous avons créé un environnement dans lequel les mots qui divisent bénéficient souvent d’une prime à la visibilité.
L’adjectif est devenu une arme de distribution massive.
Plus il est tranchant, plus il peut susciter de commentaires. Plus il suscite de commentaires, plus certains systèmes de recommandation peuvent le propager.
Et voici que l’intelligence artificielle entre dans cette étrange danse.
Elle apprend de nos textes, de nos débats, de nos contradictions et de nos préjugés.
Elle peut nous aider à mieux écrire, à nuancer nos jugements et à comprendre d’autres perspectives.
Mais elle peut également, si nous lui demandons de flatter nos convictions, devenir une formidable machine à perfectionner nos caricatures.
Autrefois, nous avions besoin d’un adversaire pour nous contredire.
Aujourd’hui, nous pouvons disposer d’une machine capable de nous donner raison avec une élégance littéraire remarquable.
Et cela m’inquiète davantage que les fautes d’orthographe.
Mon petit dictionnaire des mots que je voudrais désarmer
Alors, dans mon atelier improvisé de pseudo-écrivain, j’ai décidé de procéder à une étrange opération.
Je ne vais pas supprimer les mots. Je vais tenter de les désarmer.
À la place de « traître », je chercherai d’abord à comprendre quelle fidélité a été rompue.
À la place de « ignorant », je me demanderai ce que cette personne ignore réellement, et ce qu’elle sait peut-être mieux que moi.
À la place de « arriéré », je chercherai à comprendre son rapport au changement.
À la place de « élitiste », je distinguerai la compétence du mépris social.
À la place de « populiste », j’examinerai les arguments et les méthodes.
À la place de « ennemi », j’essaierai, lorsque cela reste possible, le mot « contradicteur ».
Ce sera plus long. Ce sera moins spectaculaire. Ce sera probablement moins viral. Mais peut-être un peu plus juste. Car les mots ne deviennent pas dangereux uniquement par leur définition. Ils le deviennent aussi par l’intention de celui qui les prononce, le contexte dans lequel ils circulent et les conséquences qu’ils produisent.
Et si notre véritable pauvreté était lexicale ?
Nous possédons des milliers de mots pour exprimer la complexité humaine. Et pourtant, nous utilisons souvent les mêmes dizaines de qualificatifs pour juger des millions de personnes.
C’est un paradoxe extraordinaire.
Jamais nous n’avons disposé d’autant d’informations, d’outils de traduction, de connaissances accessibles et de moyens d’expression. Et jamais nous n’avons semblé aussi pressés de réduire les autres à quelques étiquettes.
Nous avons enrichi nos technologies et appauvri nos conversations.
Nous savons envoyer une pensée à l’autre bout du monde en une fraction de seconde, mais nous ne savons pas toujours écouter une pensée différente pendant cinq minutes.
Nous parlons de diversité, mais supportons difficilement la contradiction.
Nous célébrons la liberté, mais exigeons parfois que les autres utilisent exactement notre vocabulaire.
Nous défendons la tolérance, à condition qu’elle ne profite pas trop à ceux qui nous dérangent.
Je m’inclus évidemment dans ce procès. Car je ne suis pas innocent. Il m’arrive de juger trop vite, de choisir un adjectif commode, de confondre une impression avec une vérité.
C’est peut-être pour cela que j’écris. Non pour démontrer que j’ai raison. Mais pour découvrir à quel endroit je pourrais avoir tort.
Je voudrais écrire avec moins de certitudes et davantage d’humanité
À mesure que j’avance dans cette étrange carrière de pseudo-écrivain, je découvre que le plus difficile n’est pas de trouver les mots. C’est de renoncer à ceux qui nous procurent une satisfaction immédiate.
Un adjectif méprisant donne parfois l’illusion d’une supériorité.
Une formule assassine nous procure quelques secondes de triomphe.
Une caricature nous dispense d’une réflexion.
Mais que reste-t-il après cette petite victoire verbale ?
Un interlocuteur humilié.
Un dialogue interrompu.
Une distance supplémentaire.
Une occasion manquée de comprendre.
Je commence à croire que la véritable élégance intellectuelle ne consiste pas à avoir le dernier mot. Elle consiste à laisser à l’autre la possibilité d’en prononcer encore un.
Même lorsque ce mot nous déplaît. Surtout lorsqu’il nous déplaît.
Ma dernière liberté : refuser de transformer mes désaccords en inimitiés
Je continuerai à critiquer, à contester, à m’indigner, à me tromper et, je l’espère, à me corriger.
Je ne renoncerai ni à mes convictions ni à ma liberté de les exprimer.
Mais je voudrais cesser de considérer chaque désaccord comme une déclaration de guerre.
Je voudrais pouvoir dire à quelqu’un : « Je pense que vous avez profondément tort », sans avoir besoin d’ajouter : « Vous êtes profondément mauvais. »
Je voudrais apprendre à séparer l’idée de l’identité, le comportement de la personne, l’erreur de la dignité.
Ce n’est pas toujours possible. Certaines paroles et certains actes exigent une opposition ferme, parfois sans compromis. Mais même la fermeté n’oblige pas au mépris.
Au fond, je n’ai pas besoin que tout le monde me ressemble pour me sentir appartenir à la même société. J’ai simplement besoin que nos différences ne deviennent pas systématiquement des motifs d’exclusion.
Et si l’on me demande pourquoi je m’obstine à écrire ces chroniques, moi qui ne suis qu’un pseudo-écrivain, je répondrai peut-être ceci : Parce que je crains le jour où nous aurons tellement perfectionné l’art de qualifier les autres que nous aurons définitivement perdu celui de les connaître.
Je ne demande à personne de penser comme moi. Je lui demande simplement de ne pas me résumer à un adjectif. Car je suis peut-être son contradicteur. Je suis peut-être celui qui dérange ses certitudes.
Mais je ne suis pas nécessairement son ennemi. Et lui non plus n’est pas nécessairement le mien.
Après tout, une société n’est pas faite pour que tout le monde termine les phrases des autres. Elle est faite pour que chacun puisse commencer la sienne.
Signé Adnane Benchakroun : un pseudo-écrivain qui cherche encore le mot juste, et qui préfère désormais un point d’interrogation à un adjectif de trop.
Un pseudo-écrivain qui doute de ses certitudes, se méfie des évidences et utilise les mots pour rapprocher plutôt que pour condamner.
Avec, peut-être, cette devise : « Je n’écris pas pour avoir le dernier mot. J’écris pour que la conversation ne s’arrête jamais. »
Avec, peut-être, cette devise : « Je n’écris pas pour avoir le dernier mot. J’écris pour que la conversation ne s’arrête jamais. »
Les mots qui divisent, les adjectifs qui opposent, les qualificatifs qui fracturent une société.
Mon dictionnaire des mots socialement toxiques, non pour les censurer, mais pour comprendre comment le langage peut fabriquer des ennemis là où il n’existait que des différences.
1. Les mots qui excluent Étranger, intrus, indésirable, parasite, illégitime
2. Les mots qui méprisent Arriéré, ignorant, inculte, primitif, inférieur
3. Les mots qui diabolisent Traître, ennemi, vendu, corrompu, dangereux
4. Les mots qui polarisent Eux, nous, camp, clan, anti, pro
5. Les mots qui essentialisent Tous pareils, naturellement violent, intrinsèquement mauvais
6. Les mots qui humilient Raté, incapable, médiocre, inutile, minable
7. Les mots qui déshumanisent Vermine, déchet, sous-homme, nuisible
8. Les mots qui disqualifient Extrémiste, radical, fanatique, réactionnaire, obscurantiste
9. Les mots qui enferment dans une identité Riche, pauvre, rural, citadin, élitiste, populiste
10. Les mots qui absolutisent Toujours, jamais, tous, aucun, forcément, définitivement