Les chemins de l’essentiel : Le silence est-il devenu un luxe spirituel au Maroc ?

Nous avons appris à parler à tout le monde. Avons-nous désappris à nous parler à nous-mêmes ?


Il fut un temps où le silence faisait naturellement partie de nos journées. Il habitait les maisons, accompagnait les promenades, s'invitait entre deux conversations et trouvait sa place dans ces moments où l'on n'avait rien de particulier à faire, rien à raconter, rien à prouver.



Chroniques philosophiques et spirituelles d’Adnane Benchakroun

Aujourd'hui, le silence semble être devenu suspect.

À peine réveillés, nous consultons nos téléphones. Avant même d'avoir regardé le ciel, nous avons parcouru les messages de la nuit, les nouvelles du monde, les commentaires des autres. Nous répondons à des sollicitations dont nous ignorions encore l'existence quelques secondes auparavant.

Puis commence cette étrange agitation que nous appelons vivre.

Nous parlons, nous écoutons, nous commentons, nous partageons. Nous sommes connectés à des centaines de personnes, parfois à des milliers. Et pourtant, combien d'entre nous peuvent encore passer une heure seuls, sans écran, sans musique, sans conversation, sans éprouver cette impatience presque physique de rompre le silence ?

Nous avons peut-être conquis le monde de la communication en perdant le chemin de notre propre intériorité.

Une société qui redoute la solitude

Au Maroc, la solitude n'a jamais eu très bonne réputation. Notre culture est celle de la famille élargie, des visites spontanées, des conversations interminables, des cafés où l'on refait le monde et des maisons dont les portes restent volontiers ouvertes. Cette sociabilité constitue une richesse qu'il serait absurde de renier. Elle nous protège parfois contre l'indifférence et l'isolement qui caractérisent certaines sociétés contemporaines.

Mais elle comporte aussi un paradoxe.

Nous savons être ensemble. Savons-nous encore être seuls ?

Dans notre imaginaire collectif, celui qui s'isole inquiète. Celui qui parle peu intrigue. Celui qui refuse une invitation doit presque se justifier. Comme si la présence permanente des autres constituait la preuve d'une existence réussie.

Pourtant, il existe une différence essentielle entre l'isolement que l'on subit et la solitude que l'on choisit.

Le premier peut devenir une souffrance. La seconde peut constituer une liberté. Et cette distinction, notre tradition spirituelle la connaît depuis longtemps.

La khalwa, ou l'art de se retirer sans abandonner le monde. Dans certaines traditions de la spiritualité islamique, notamment soufies, la khalwa, ou retraite spirituelle, occupe une place particulière.

Il ne s'agit pas simplement de s'éloigner des hommes. Il s'agit de créer les conditions d'une rencontre plus exigeante avec soi-même et, pour le croyant, avec Dieu.

Le retrait n'est pas nécessairement une rupture. Il peut être une préparation au retour.

Notre héritage marocain, nourri notamment par les traditions spirituelles de Fès, de Marrakech et des zaouïas, connaît cette recherche du recueillement. Elle a pris des formes diverses, selon les époques, les confréries et les sensibilités religieuses. Mais son intuition fondamentale mérite d'être redécouverte : on ne peut pas indéfiniment écouter le monde sans prendre le temps d'écouter ce qui se passe en soi.

Le Coran rappelle : « N'est-ce point par l'évocation d'Allah que se tranquillisent les cœurs ? » (Sourate Ar-Ra'd, 13:28, traduction du sens).

Cette évocation, le dhikr, ne se réduit pas à une formule prononcée mécaniquement. Elle peut inviter à une présence consciente, à une attention intérieure, à un effort pour ne pas laisser l'agitation extérieure gouverner toute notre existence.

Il ne faudrait toutefois pas confondre spiritualité et retrait permanent. La foi se vit aussi dans la famille, le travail, la solidarité et les responsabilités envers autrui.

Le silence n'a de sens que s'il nous rend plus présents à la vie. Ce que le bruit nous empêche d'entendre

Mais pourquoi avons-nous tant de difficultés à rester seuls ?

Peut-être parce que le silence possède une vertu que nous redoutons : il ne nous permet plus de nous distraire de nous-mêmes.

Lorsque les conversations s'arrêtent, lorsque les écrans s'éteignent, lorsque les obligations quotidiennes nous accordent enfin un répit, certaines questions remontent à la surface.

Ai-je consacré mon temps à ce qui comptait véritablement ?
Ai-je été juste envers ceux qui m'entourent ?
Ai-je confondu réussite et reconnaissance ?
Ai-je blessé quelqu'un sans jamais prendre le temps de réparer ?

Et surtout, que reste-t-il de moi lorsque disparaissent les fonctions, les titres, les responsabilités et le regard des autres ?

Ces interrogations ne sont pas toujours confortables. Elles expliquent peut-être pourquoi nous préférons parfois le bruit à la lucidité.

Le bruit occupe. Le silence révèle.

Il arrive même que nous utilisions notre activité permanente comme une protection contre les questions essentielles. Nous remplissons nos agendas pour éviter de regarder les espaces vides de notre existence. Nous multiplions les engagements, les réunions, les conversations et les projets, sans toujours nous demander ce que cette accumulation apporte réellement à notre vie intérieure. À force de vouloir être partout, nous finissons quelquefois par n'être pleinement nulle part.

Le silence n'est pas une démission

Il serait pourtant erroné de présenter le retrait comme une forme supérieure d'existence.

Celui qui se tait n'est pas nécessairement plus sage que celui qui parle. Celui qui s'isole n'est pas forcément plus spirituel que celui qui s'engage dans la société. Le silence peut lui-même devenir une fuite, une indifférence, parfois une manière de se soustraire à ses responsabilités.

Toute la difficulté consiste à distinguer le silence qui nous élève de celui qui nous éloigne des autres.

Le premier permet de mieux comprendre avant de juger, de mieux écouter avant de répondre, de mieux mesurer la portée de nos paroles.
Le second peut simplement masquer notre refus d'affronter le réel.

La sagesse ne réside donc pas dans le silence pour le silence, mais dans la capacité de choisir quand parler et quand se taire. Et notre époque aurait peut-être beaucoup à gagner à retrouver cette discipline.

Dans une société où chacun semble sommé d'avoir immédiatement une opinion sur tout, reconnaître que l'on ne sait pas, suspendre son jugement ou simplement écouter constitue presque un acte de résistance.

Retrouver quelques minutes d'éternité

Faut-il pour autant quitter les villes, abandonner les réseaux sociaux ou partir vivre dans une retraite spirituelle ?

Certainement pas. Il suffit parfois de réapprendre des gestes modestes.

Marcher sans téléphone. Prendre son café sans consulter les nouvelles. Accomplir une prière sans précipitation. Écouter véritablement quelqu'un sans préparer mentalement sa réponse.

Ou simplement s'asseoir quelques minutes et accepter de ne rien faire.
Ne rien produire. Ne rien publier. Ne rien démontrer.

Ce qui ressemble aujourd'hui à une perte de temps pourrait bien être une manière de le retrouver. Car le temps intérieur n'obéit pas toujours à la logique de l'efficacité. Il ne se mesure ni en performances, ni en résultats, ni en nombre de messages reçus.

Il se mesure parfois à la paix que nous parvenons à préserver au milieu de l'agitation.

Et si le silence était une forme de présence ?

Avec les années, une évidence finit par s'imposer : nous n'avons pas besoin d'être présents partout pour exister pleinement. Nous n'avons pas besoin de répondre à chaque sollicitation, de participer à chaque conversation, de commenter chaque événement.

Il faut parfois accepter de s'effacer un peu du tumulte pour retrouver ce qui, en nous, mérite encore d'être cultivé. Non pour disparaître. Mais pour ne pas se perdre.

Le silence n'est alors ni un privilège réservé aux mystiques, ni un luxe inaccessible aux hommes ordinaires. Il devient une hygiène de l'âme, une manière de préserver notre liberté intérieure.

Peut-être que notre époque n'a pas besoin de davantage de paroles, de conseils ou de certitudes.
Peut-être a-t-elle simplement besoin d'hommes et de femmes capables de se taire assez longtemps pour entendre ce qui, en eux, demande encore à être entendu.

Car il arrive un moment dans la vie où l'essentiel n'est plus de faire entendre sa voix, mais de retrouver celle de sa conscience. Et cette voix-là, contrairement aux autres, ne crie presque jamais.


Dimanche 4 Octobre 2026

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